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Full text of "La côte barbaresque et le Sahara, excursion dans le vieux monde"

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LES PAYS OUBLIÉS 



LA 

CÔTE BARBARESQUE 

ET LE SAHARA 



LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR 



DU MEME AUTEUR 

Chaste et Infâme, 3 e édition, 1 vol 8 

Par ordre de l'Empereur, 2 vol G 

Les Vivants d'Hier, 1 vol 3 

Aventures d'un homme et de trois femmes, 1 vol 3 

Les grandes Rivalités, brochure grand in-8° 1 

Le Nihilisme en Russie, 1 vol 1 



X 



Paris. - Société anonyme d'Imprimerie. - PAUL DUPONT, D r . (Cl.) 43. 2. 80 




Musicien d'un café de Tunis. - Page 44. 



LES PAYS OUBLIÉS 



LA CÔTE 

BARBARESQUE 



ET 



LE SAHARA 

EXCURSION DANS LE VIEUX MONDE 

PAR 

LE PRINCE J. LUBOMIRSKI 



Illustrations de FERDINANDUS 




PARIS 

E. DENTU, ÉDITEUR 

LIBRAIRE DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES 
PALAIS-ROYAL, 15, 17 ET 19, GALERIE DORLEANS 

1880 



DT 



PRÉFACE 



Ce premier volume, exclusivement descriptif, 
commence une série d'études sur l'Orient. 

Un voyage en Orient, c'est une excursion dans 
ce passé incompatible avec notre civilisation, mais 
qui nous fait toujours rêver, dont notre imagina- 
tion garde le souvenir et que les raisonnements des 
philosophes n'ont pas réussi à dépoétiser. 

Notre société basée sur l'intérêt, notre morale, 
restreinte dans les règles tracées par le droit 
commun, enfermé lui-même dans un cercle mathé- 
matique d'équité, si régulier qu'il écarte tout ce qui 
pourrait l'élargir, convient à la vie d'Europe. Ce- 
pendant le calculateur le plus sévère, le lutteur le 
plus énergique a des moments vagues de rêverie, 
où ce cercle lui paraît étroit, où son imagination 
cherche un aliment, son cœur une émotion, sa mé- 
moire un souvenir. Pourquoi lisons-nous avec tant 



PREFACE. 



de plaisir les histoires des temps écoulés, pourquoi, 
au théâtre, aimons-nous entendre parler des, sen- 
timents que nous ne sommes plus capables d'é- 
prouver, mais qui nous plaisent, quand ils sont 
exprimés par des hommes vêtus des costumes du 
temps jadis, pourquoi enfin, si nous descendons 
encore l'échelle, collectionnons-nous, dans nos ap- 
partements, des objets dont nos pères se sont 
servis? Il y a, — et je crois que tout homme Fa 
éprouvé dans sa vie, ne fût-ce qu'un moment — 
une sensation d'âpre mélancolie à songer à la vie 
de ceux qui ne sont plus, et n'ont plus leur raison 
d'être. Est-ce sentiment d'une préexistence, sou- 
venir d'un repos absolu, ou besoin de s'élever au- 
dessus du présent, quitte à chercher la solution 
dans le passé, ne pouvant la trouver dans l'avenir ? 
Hommes et nations se résolvent difficilement à 
briser avec la légende. 

Il a fallu, après avoir en 1793, démoli entière- 
ment l'ancien ordre de choses, regreffer les nou- 
velles institutions sur d'anciennes bases, parce que 
les masses, un instant éblouies par les idées nou- 
velles, revenaient d'elles-mêmes vers le passé. La 
société bâtarde dont nous sommes membres, est, 
depuis un siècle, en mal d'enfant, et traverse crise 
sur crise, pour la simple raison qu'elle a été édi- 
fiée sur d'anciennes bases. Les hommes, voyant 
chanceler l'édifice, se sont partagés en deux camps : 



PRÉFACE. ï'1 

Les uns veulent rajuster les bases, les autres veu- 
lent démolir l'édifice. Les deux camps font la 
guerre au passé, et sous leurs coups redoublés, 
le passé croulera en Europe. 

Eh bien ! ce passé si haï, si regretté, si sombre, 
si poétique, parfois plein de péripéties au point de 
nous paraître fabuleux, parfois monotone, au point 
d'alourdir notre imagination fiévreuse, ce passé qui 
agonise chez nous, s'est réfugie, — si je puis m'ex- 
primer ainsi, — tout entier, avec ses monstruosités 
et ses candeurs, ses élans et ses torpeurs de l'autre 
côté de la Méditerranée. Cette mer intérieure qui, 
comme dit un vieux poète, a été créée plutôt pour 
unir que pour séparer les hommes, sert de limite 
à la civilisation raffinée, mais de Tanger àConstan- 
tinople, le littoral, tantôt mince, tantôt large, est 
occupé par un peuple formé en une société consti- 
tuée, établie, moins perfectionnée que la nôtre 
sans doute, mais où l'intérêt n'exclut pas les 
élans généreux , peut-être précisément pour la 
raison qu'il est moins bien délimité. De là une 
plus grande souplesse de sentiments , moins de 
défiance entre individus, plus de facilité dans les 
relations. Les musulmans du Nord de l'Afrique et 
d'Asie servent de ligne de démarcation entre la 
civilisation et la barbarie et vivent de l'existence 
du passé. 

J'ai entrepris d'étudier l'histoire de la société qui 



PREFACE. 



croule, non dans les livres, sur des inscriptions ou 
sur les médailles, mais chez un peuple qui vit 
comme vivaient nos pères. 

Quant, au xm e siècle, Louis IX était en Egypte, 
sa façon de vivre, — à la religion près — ressemblait 
singulièrement à celle de n'importe quel prince 
d'Orient. Mêmes mœurs, mêmes idées d'honneur, 
de justice, de confort. Le roi de France et l'émir 
Fakhr-eddin, après avoir été, l'un à la messe et 
l'autre à la mosquée, pouvaient, à la rigueur, s'as- 
seoir à la même table sans être choqués mutuelle- 
ment de leur manière de manger, de parler, de se 
tenir : leurs deux tentes se ressemblaient ; les 
mêmes lois de chevalerie les régissaient : les mêmes 
tissus leur servaient de vêtements, et leurs armes 
étaient forgées selon le même modèle. Or, pendant 
que l'Europe se transformait, l'Orient est resté 
stationnaire. L'émir Fakhr-eddin, rédescendant sur 
la terre du paradis do Mahomet, ne paraîtrait que 
fort peu suranné aux cheicks et aux émirs de nos 
jours. Quelques rares pachas Turcs, à peine, se 
formaliseraient-ils de sa façon d'être et d'envisager 
les choses. Je crois que Louis IX, même avec son 
auréole, se trouverait dépaysé parmi nous. 

Il m'a paru piquant, après avoir usé et abusé de 
toutes les joies et de toutes les douleurs de la civi- 
lisation, d'aller vivre dans ces contrées de la vie 
de mes pères. 



PREFACE. 



Peu à peu, je me suis trouvé à mon aise dans 
cette atmosphère différente de la nôtre et si absor- 
bante par sa placidité. J'ai prolongé mon séjour 
dans ces pays oubliés, et ne pouvant pas adopter 
l'existence exclusivement contemplative des indi- 
gènes, je me suis mis, par distraction, à prendre 
des notes. Ce sont ces notes, — écrites parfois à la 
clarté de la lune, pendant des nuits plus lumineuses 
que nos matinées de décembre, — que je transforme 
en volume, et pour lesquelles je réclame l'indul- 
gence du public. En plaidant ma cause, je ne pré- 
senterai qu'un argument : la véracité. Si mes des- 
criptions diffèrent parfois de celles des écrivains 
qui m'ont précédé, si quelques-unes de mes appré- 
ciations effarouchent des lecteurs prévenus, je n'ai 
qu'une excuse à présenter : je dis, ou je crois dire 
la vérité, sans exagération, sans parti pris. J'ai vécu 
en Orient, à trois reprises différentes, plus de 
quinze mois. Je crois connaître suffisamment le 
pays pour écrire un guide, — sorte de Bedaeker 
ou de Joanne, — plus imagé, moins étendu, mais 
tout aussi véridique. Je crois que, ce faisant, et si 
j'y réussis, je remplirai une lacune. 

Loin de moi la pensée de décrier la civilisation. 
Une ville réunissant le climat de Thèbes au bien- 
être de Paris, serait, à mon sens, le paradis ter- 
restre. Il m'est cependant impossible de ne pas 
faire observer dès le début ce fait indiscutable : à 



VI PREFACE. 



savoir : qu'un Oriental ne saurait être transplanté 
chez nous. 

A l'exception de quelques juifs, marchands de 
babouches et de pastilles, clairsemés dans les ca- 
pitales, il n'y a guère d'Africains ou d'Asiatiques 
en Europe. 

En ces derniers temps, à Paris, un grand sei- 
gneur Égyptien, homme d'esprit et d'action, exilé 
de son pays par les événements politiques, me 
disait : 

— Enfermé, sans apercevoir le soleil une fois par 
mois, dans trois chambres numérotées du Grand- 
Hôtel, et soumis tous les jours à quelque nouvelle 
exigence sociale, comment voulez-vous que je ne 
regrette pas mes jardins du Caire, mon bateau sur 
le Nil, mes écuries contenant cent chevaux et mes 
domestiques qui me rendaient la vie si large et si 
facile? 

En prenant en considération qu'il faut être très 
riche pour avoir trois chambres au Grand- Hôtel, on 
comprendra combien la vie parisienne serait insup- 
portable à un pauvre diable. Les villes de Turquie, 
d'Algérie et du Maroc, se peuplent de plus en plus 
d'Européens, qui s'y acclimatent très bien. Il est rare, 
sinon sans exemple, qu'un indigène des mêmes 
villes, vienne de son plein gré demeurer parmi nous. 
Il serait inexact de m'objecter que la pauvreté chasse 
d'Europe une quantité de prolétaires, pour lesquels 



PRÉFACE. VII 



l'Orient est une source de travail et de richesse; 
ou que ces mêmes Européens vivraient chez eux 
s'ils y avaient l'aisance. Nulle part la misère n'est 
aussi grande qu'en Orient. Le moins fortuné des 
Orientaux ne consentirait cependant pas à échanger 
sa misère contre notre aisance. Les mendiants — et 
Dieu sait s'il y en a là-bas — ont une contenance 
calme ; ils portent sur leur figure l'empreinte d'une 
souffrance placide : parfois un gai sourire illumine 
leur visage; ce rictus souffreteux et envieux qui 
contracte les lèvres blêmes de nos prolétaires leur 
est inconnu. Pauvres et riches peuvent s'étendre 
librement à l'air, et là, pendant de longues nuits, 
se reposer sous les regards d'Allah, ou rêver aux 
étoiles, à leur fantaisie, sans que personne aie 
l'idée de leur discuter le droit de se servir de ce 
morceau de terre ; sans que personne songe à les 
forcer à se bâtir ou à se louer un abri. 

Nous avons troqué, en Europe, cette liberté 
d'allure contre la liberté de conscience ; l'Arabe, 
qui ne connaît pas et ne désire pas connaître la 
liberté de conscience, tient à sa liberté d'allure. 
Si je ne craignais pas de fatiguer le lecteur, je 
tâcherais de lui prouver l'incompatibilité de ces 
deux libertés, mais je reconnais que cette digres- 
sion philosophique est déjà assez longue, et je me 
contente de conseiller à ceux de mes confrères ou 
lecteurs qui recherchent le passé dans les livres 



VIII PREFACE. 



ou au théâtre, de se hâter de visiter l'Orient. Le 
caractère primitif de ces pays disparait de jour en 
jour, et ce siècle ne s'écoulera peut-être pas sans 
que la pioche de la civilisation n'ait refoulé bien 
loin les derniers représentants de la vieille société. 

Prince Lubomirski. 



INTRODUCTION 



Quand un peuple est arrivé à se gouverner lui- 
même, il n'a plus, prétend-on, besoin d'un Dieu. 
Il n'en est pas moins vrai qu'une religion bien 
définie est le premier jalon de la civilisation, et 
qu'avant de faire jouir les Kanaks, les Kirghises 
ou les Samoièdes d'un jeu régulier d'institutions 
constitutionnelles, il faudrait leur apprendre à ne 
pas adorer des morceaux de bois ou des animaux. 
Les pays orientaux n'en sont pas encore à nier 
toute divinité : la religion a été, jusqu'à nos jours, 
la première condition de la vie sociale d'un peuple : 
il m'a paru par conséquent utile, avant de com- 
mencer mon étude, de dire quelques mots du 
mahométisme. 



INTRODUCTION. 



Je ne connais pas de religion qui ait, comme le 
mahométisme, compris la grandeur de Dieu. 

Le Dieu de l'Islam n'est ni Jehovah Sabaoth le 
Vengeur, le Dieu des batailles, le professeur à 
martinet de l'infortuné peuple d'Israël, qu'on plaint 
sincèrement, après lecture de la Bible, d'avoir été 
distingué par ce protecteur irascible. Ce n'est 
pas non plus notre Dieu le Père. C'est encore 
moins une des mille idoles mesquines du Paga- 
nisme. Allah a résolu, aussi loin que peut aller la 
compréhension humaine, l'idée de la Toute-Puis- 
sance. C'est le Dieu qui plane au-dessus de l'hu- 
manité, de la création, de l'univers ; qui ne se 
découvre, ni se divise, ni se complète : il n'a besoin 
ni d'alliances, ni de pactes, ni de commentaires ; il 
ne révèle et n'évangélise pas : il est. 

C'est la formule de Moïse poussée jusqu'à l'ex- 
trême. Dieu n'est pas parce qu'il a besoin d'être ; il 
ne peut pas ne pas être. Il est plus haut que cette 
hauteur où la science moderne s'est arrêtée à l'infi- 
niment grand, faute de pouvoir comprendre l'infini. 
Mohammed, dans ses rêveries, n'ayant pu parvenir 
à se faire une idée juste du créateur suprême, l'a placé 



INTRODUCTION. XI 



sur un piédestal assez élevé pour que l'imagination 
orientale elle-même n'y puisse jamais atteindre. 

Maïmonide a écrit : « Ne décorons pas notre 
« Dieu d'attributs affirmatifs, car, si nous disons 
« qu'il est grand, bon, sage, puissant, nous le ju- 
« geons selon notre nature. Et cependant savons- 
ce nous ce que sont la bonté, la grandeur et la 
« sagesse intrinsèques, nous qui sommes petits, 
« fous et méchants ! Pour avoir une appréciation 
« possible de la divinité, il convient de lui donner 
« des attributs négatifs, et dire : Dieu n'est pas petit, 
« n'est pas laid, etc., etc. » Mohammed avait déjà 
poétisé l'idée. Évitant de donner à Allah des attri- 
buts trop positifs, trop pareils à la perfectibilité 
humaine, il l'élève au-dessus de l'intelligence du 
bien. C'est l'incommensurable, l'insondable, l'in- 
fini. Parfois tout est résumé en un mot: « Dieu est 
grand, » mais résumé de façon que les paroles lais- 
sent dans l'esprit une pensée de grandeur surhu- 
maine. Les deux principales qualités dont Moham- 
med aime à revêtir Allah, sont la clémence et la 
miséricorde. — Le Dieu clément et miséricordieux^ 
— Vertus surhumaines, surtout dans les pays mé- 



XII INTRODUCTION. 



ridionaux et au VII e siècle. Le XGII C chapitre du 
Coran précise l'idée du prophète. Le voici : 

« Dis : Dieu est un : c'est le Dieu à qui tous les 
« êtres s'adressent dans leurs besoins. Il n'a point 
« enfanté et n'a pas été enfanté ; il n'a point d'égal 
« en qui que ce soit. » 

Quand Mohammed parle de lui-même il dit : 
« Mohammed n'est que l'envoyé (Raçoul). » On 
distingue toujours l'humilité de l'homme en face 
de celui qu'il ne peut ni ne veut comprendre. 

« N'agite point la langue, ô Mohammed, en ré- 
« pétant la révélation, en te pressant trop, de peur 
« que ce qui t'est révélé ne t'échappe » (Chapi- 
tre LXXVI, verset 16), ou bien : « Dis, je suis un 
« homme comme vous, mais j'ai reçu la révélation 
< qu'il n'y a qu'un Dieu » (Chapitre XIX, ver- 
set 110). L'idée de la grandeur de Dieu est abso- 
lue chez le prophète de l'Islam : jamais elle ne 
s'écarte de sa pensée. Malheureusement Moham- 
med, philosophe, était ambitieux de fonder une 
religion. Il fallait pour cela agir sur l'imagina- 
tion de ses ouailles; dans son livre, Mohammed 
transige avec lui-même en adoptant des traditions 



1NTK0DUCTI0N. XIII 



qui diminuent Dieu et le font colère, rancunier, pu- 
nissant les méchants, etc. En lisant attentivement 
le Coran, on s'aperçoit que cette diminution de son 
idéal coûte à Mohammed et qu'il hésite, chaque fois 
qu'il se voit obligé de rapetisser son Très Grand au 
niveau de la nature humaine. Alors, il emploie des 
formules comme celles-ci : 

« Ceux qui diront que ce livre a été écrit par des 
« mains humaines sont infidèles. Composez donc 
« un seul chapitre semblable. Appelez-y tous ceux 
« que vous pouvez, hormis Dieu • (Chapitre X, 
verset 39). Ou bien : « Les infidèles te diront. Tu 
a n'as pas été envoyé par Dieu. Réponds-leur: Il 
« me suffit que Dieu et celui qui possède la science 
« du livre, soient mes témoins entre vous et moi. » 
(Chapitre XIII.) 

Doutant lui-même, il a peur du doute et devient 
moins clair, moins persuasif. En revanche, dès qu'il 
peut se complaire, sans crainte de se heurter contre 
l'incrédulité, dans le développement de son idée de 
l'immensité d'Allah, il arrive au sublime. Il sent ce 
qu'il écrit, il est pénétré de son sujet, il y croit lui- 
même; ce n'est plus le fondateur de religion, l'am- 



XIV INTRODUCTION. 



bitieux, tranchons le mot, le charlatan ; c'est le 
penseur, le philosophe. 

La principale qualité du Coran et la force indis- 
cutable de l'Islamisme sont dans cette admiration 
sans partage du Créateur. Les Prophètes, les con- 
quérants , l'envoyé, reçoivent leurs inspirations 
d'Allah, qui, dans sa bonté, consent à leur apprendre 
comment les hommes doivent se conduire pour être 
dans le droit chemin (Islam), sans daigner toutefois 
faire de pacte avec eux. Il détourne de la Création 
sa face de bronze et rien ne peut lui plaire ni dé- 
plaire. Il ouvre les yeux des hommes; c'est aux 
hommes à regarder. Une minute d'indulgence, 
un regard jeté à terre qui tomba sur Mohammed, 
quelques secondes de révélation, et l'Islamisme est 
fondé. Mohammed ne consent pas à diminuer son 
Allah, au point de converser journellement avec 
lui, de disputer, d'écrire sous sa dictée, etc.. Il 
entrevoit sa grandeur, les cieux et l'Eden, et il voit 
tout cela si vite que la tasse pleine d'eau qu'il ren- 
versa au moment où l'ange, messager d'Allah, 
l'enlevait au Ciel , est encore à moitié pleine 
quand il est rendu à la terre. Le Coran émane de 



INTRODUCTION XV 



ce contact furtif. Le mot Coran signifie la lecture, 
le livre par excellence ; en passant sur Mohammed 
pendant son voyage, le souffle d'Allah a suffi pour 
lui donner la science. 

Le style du Coran est concis, parfois emphatique, 
très imagé : la plupart des traditions de l'Ancien 
et quelques-unes du Nouveau Testament y sont 
admises ; le point de départ historique, c'est le 
peuple hébreu, les Arabes étant fils d'Ismaël. Le 
mot Allah ressemble trop au mot hébreu (Eli, père, 
Elohim, les Dieux, dénomination donnée souvent à 
la Divinité, à Jévohah, père des Dieux), pour ne 
pas en être une dérivation. Allah est un Jévohah, 
un Dieu le Père atteignant et dépassant les der- 
nières limites de la compréhension humaine. 

Un philosophe allemand a dit : « Toute loi est 
« vraie : elle est instituée pour régler les rapports 
« entre individus se parlant, se comprenant, connais- 
« sant leurs besoins respectifs. Toute religion est 
« fausse, car, voulant régulariser les rapports entre 
« l'homme et quelqu'un d'incompréhensible et d'in- 
« connu, elle ne peut être que le fruit d'une imagina- 
« tion exaltée ou d'une effroyable peur. » Mohammed 



XVI INTRODUCTION. 



philosophe, est impeccable au point de vue de la 
compréhension de la Divinité ; fondateur de reli- 
gion, il s'est laissé aller à son imagination exaltée, 
et voulant régler les relations entre l'homme et 
Dieu, il a erré comme ses prédécesseurs. Le Coran, 
code civil, pénal et politique est très bien fait, 
parfaitement adapté aux besoins des Arabes du 
vii e siècle. La morale et l'hygiène y sont traitées 
avec clairvoyance et connaissance de l'humanité. 
Aujourd'hui encore, il sert de bulletin des lois 
aux Cadis de Tunis et du Maroc. 

En tant que code religieux, le Coran ressemble 
aux livres dits x Les Écritures, » bible , Zenda- 
Vesta, etc. L'absurde y côtoie le sublime. Les 
récits de miracles, toujours inutiles, parfois gro- 
tesques, y font regretter qu'un homme d'une telle 
élévation d'idées et de sentiments, ait éprouvé le 
besoin de tromper ses semblables , et troqué ses 
convictions contre un peu de gloire d'outre-tombe. 
Néanmoins, tel qu'il est, le Coran émane de l'in- 
telligence la plus lucide que le monde ait produit 
depuis le Christ. 

Mais tout culte se transforme suivant les besoins 



INTRODUCTION. XVII 



de la minorité gouvernante, et comme le Christia- 
nisme ne ressemble guère à la religion primitive, 
fondée par le Christ, de même le mahométisme a 
subi des modifications appropriées aux différentes 
époques qu'il a traversées. Toutefois, la civilisation 
orientale demeurant depuis longtemps dans un état 
de stagnation, le fanatisme étant encore très vivace, 
l'instruction n'ayant pas eu le temps de pénétrer 
dans les masses, l'Islamisme, immobilisé depuis 
cinq siècles (1), suffit pour contenir les peuples 
dans le respect de l'autorité séculaire et temporelle. 
Les pays mahométans tels que Tunis, en sont en- 
core à l'époque où la loi religieuse se confond avec 
la loi politique. Un péché selon la religion reste 
encore un crime ou un délit selon la loi, et il n'y a 
aucune séparation ni politique, ni sociale entre 
l'Église et l'État. Si le fanatisme militant est repré- 
hensible, le fanatisme triomphant n'est pas préjudi- 
ciable à l'état moral d'un peuple à moitié civilisé. 
Dans tout pays musulman où ie mahométisme règne 
sans partage et où la loi s'appuie sur le Coran, la 
moralité est très suffisante. Je vais plus loin et je 

(1) Epoque de la dernière transformai ion. 



XVIIf INTRODUCTION. 



dis qu'il y a beaucoup plus de mahométans con- 
vaincus que de chrétiens sincères. Un mahométan 
convaincu est un très honnête homme non-seule- 
ment selon les idées orientales mais encore au point 
de vue universel. 

Mohammed s'étant rendu compte de l'imagination 
des Arabes et cle leurs goûts matériels, a modifié 
quelques-uns des préceptes de l'Évangile, qu'il 
a lu et commenté avec un orfèvre chrétien nommé 
Djebz, domicilié à la Mecque pendant l'hégire. 
Le Christ, nature septentrionale, platonique, faite 
de douceur et d'abnégation, a fondé une reli- 
gion qui , s'efforçant de dompter les passions , 
s'est étendue surtout vers le Nord. Pour faire 
admettre le christianisme aux peuples méridio- 
naux, il a fallu les bûchers de l'inquisition éclai- 
rant des cérémonies pompeuses , le prestige de 
l'extase , et enfin l'intervention de l'effroi qui , 
peuplant l'enfer de tourments palpables, a réussi 
à métamorphoser une religion cle douceur en 
culte de l'horrible. Dans sa première et sublime 
pureté, le christianisme ne peut être compris et 
apprécié que par une nature suave comme celle de 



INTRODUCTION. XIX 



Jésus-Christ. Une récompense éternelle, qui se 
réduit à la contemplation de la face de Dieu en 
compagnie des anges, est peu attrayante par elle- 
même. Il faut encore expliquer la transformation de 
la nature qui, devenue de l'éther pur, trouve le 
bonheur là où notre nature terrestre n'éprouverait 
qu'ennui; explication difficile, nécessitant beaucoup 
de persuasion de la part du professeur, beaucoup 
d'intelligence de la part de l'élève. Il y a peu 
de chrétiens convaincus, et même, parmi ceux- 
là, ceux qui le sont suivent les commandements 
de l'Église plutôt par peur du châtiment que par 
espoir de récompense. Une nature d'élite peut 
comprendre seule, la grandeur de la promesse. 
L'idée que l'àme, délivrée de son enveloppe mor- 
telle, ne gardera rien d'humain, pas même les sen- 
timents de douleur et de plaisir, ne peut être définie 
que par une intelligence d'élite. Le christianisme 
est une religion de raffinés, plus divine que le ma- 
hométisme, mais en raison de sa divinité même, 
moins accessible au plus grand nombre. Un homme, 
qui suit tous les préceptes de l'Évangile sans ac- 
cepter aucune des modifications apportées à la for- 



\X INTRODUCTION. 



mule chrétienne par l'état social, est un grand 
homme de bien, un cénobite, un anachorète, un 
saint. L'homme le plus ordinaire peut être un ma- 
hométan irréprochable. Rien n'est plus facile. Il lui 
suffît, sans torturer son esprit par des combinai- 
sons métaphysiques, de croire que, s'il se conduit 
bien, il habitera éternellement un séjour, où des 
« jardins et des vignes (1) » lui donneront cette 
ombre qu'il aime sur la terre ardente ; où « des filles 
aux seins arrondis et d'un âge égal au sien (2) », 
lui procureront la plus grande jouissance de sa 
nature sensuelle ; où « des fruits des arbres, qui s'a- 
baisseront pour être cueillis sans peine (3) », satis- 
feront sa paresse, à lui, l'homme indolent par excel- 
lence, et condamné cependant à de longs voyages à 
travers le désert et où « des coupes remplies d'un 
mélange de zendjabil », lui donneront un breuvage 
glacé, à lui l'éternel altéré de ce pays de la soif. 
La religion musulmane n'exige d'un croyant que 
l'ablution, la prière et l'aumône journalières; le 



(1) Chapitre LXXIX, verset 32. 

(2) Chapitre LXXIX, verset 33. 

(3) Chapitre LXXVII, verset 14. 



INTRODUCTION. XXI 



pèlerinage et le jeûne à des époques fixes ; — « c'est 
« ainsi que, dit un commentateur du Coran, l'esprit 
« maintenu dans une disposition heureuse, empêche 
« l'homme qui songe souvent à Dieu de faire le 
« mal. » — Rien de plus aisé que de suivre les pres- 
criptions d'une religion aussi facile. Une récompense 
qu'on comprend est au bout, et l'on est maintenu 
dans la bonne voie par la crainte d'un châtiment 
inconnu, mais tout aussi terrible dans son mystère 
que nos grils et feux éternels. 

Nous ne saurons trop le répéter, Mohammed 
connaissait son peuple. Un Arabe du désert, tou- 
jours en lutte, craint un danger, un mal nouveau, 
mais il sait que le bien ne vient jamais que prévu. 
Il ne connaît pas de bonheur surhumain. Il le rêve 
parfois dans une bague qui rend invisible, dans un 
tapis qui transporte à de grandes distances. En 
revanche le mal inconnu, c'est le courant. Aujour- 
d'hui un tremblement de terre, demain une maladie, 
une infirmité étrange. Un poète oriental, Saadi,je 
crois, a dit : « Si vous pensez à un bonheur in- 
« connu, vous rêvez miracles ; le malheur vous 
« arrive toujours autre, toujours nouveau, et votre 



XXII INTRODUCTION, 



« imagination sera constamment au-dessous des 
« maux qui peuvent vous assaillir à tout moment 
« de la vie. » 

N'est-ce pas profondément vrai , et Mahomet 
n'a-t-il pas eu raison de spécifier les récompenses 
du Paradis et de laisser planer un mystère sur les 
châtiments de l'enfer? 

Le mahométisme, religion méridionale, maté- 
rielle, compréhensible, a trouvé de nombreux pro- 
sélytes en Asie et en Afrique. A l'époque où nous 
vivons il a besoin de nouvelles modifications, mais 
je crois que ce n'est pas le christianisme qui le 
remplacera avantageusement dans les pays du so- 
leil. 



LA COTE BARBARESQUE 
ET LE SAHARA 



La Goulette. — Arrivée à Tunis. — Les bazars. — Le palais du 
bey. —Les militaires.— Le pourboire du grand commandant. 
— Les lieux d'asile. — Arrangements à l'amiable entre le 
gouvernement et les criminels. — Les quartiers juifs. — L'heure 
de la prière. 

Les vagues, énormes en pleine mer, se transfor- 
ment, à mesure que nous approchons de l'Afrique, 
en une sorte de houle profonde et tourmentée. Le 
vent, qui, là-bas, réussissait à peine à soulever les 
premières couches de l'eau , la trouble ici dans 
toute sa profondeur. La teinte 'des flots, d'un vert 
sombre aux flancs du navire, est jaune autour de 
nous. Plus loin, à gauche, après une étroite 
langue de terre, la mer, devenue lac salé, paraît 
d'un bleu limpide, de ce bleu d'azur qui fait de la 
Méditerranée une mer incomparable. Derrière ce 

\ 



LA CÔTE BÀRBARESQUE 



bleu, une gigantesque tache blanche en relief sur 
le violet rougeâtre des montagnes étranges qui 
bordent l'horizon ; c'est Tunis, la plus blanche des 
villes d'Afrique, le bournous du Prophète comme 
l'appellent les conteurs arabes ; Tunis, étendue sur 
le penchant d'une colline, adossée à une chaîne 
de montagnes dont on aperçoit les deux cimes 
principales, Djebel-bou-Korméine et Djebel-Rios, 
comme des sentinelles en faction devant le mont 
Zahouan. 

En face du golfe, presque au ras de l'eau, des mai- 
sons blanches sont groupées autour d'une, coupole 
verte : c'est la Goulette qui entoure de ses habi- 
tations le palais d'été dubey. A droite la côte boisée 
fuit vers l'occident, en zigzags capricieux. Presque 
à tous ses détours, elle présente à l'œil des villas 
enfouies sous des ombrages délicieux. Des palais, 
des minarets émergeant d'une forêt de lentisques, 
de mimosas et d'oliviers, se mirent dans l'eau. Deux 
montagnes arides encaissent ce riant paysage entre 
leurs flancs escarpés et semblent se regarder avec 
menace à travers la petite baie qui les sépare. Ces 
hauteurs à l'aspect sombre, quasi-tragique, sont 
surmontées , l'une de la chapelle Saint-Louis, 
l'autre de ce qui reste de Garthage, et perpétuent le 
souvenir des deux plus grandes infortunes, peut- 
être, de l'histoire. 

A l'entrée du passage, étroit de quelques mètres 



ET LE SAHARA. 



à peine (Goulette) , unique communication entre la 
mer intérieure et la Méditerranée, nous sommes 
abandonnés par la nuée de mouettes et d'albatros 
qui nous avaient suivis depuis notre embarquement. 
Nos rameurs donnent un maître coup d'aviron ; nous 
ressentons une secousse ; la barque monte la crête 
d'une vague, et nous voici, sans savoir comment cela 
s'est fait, dans le canal, entre deux quais de bois. 
Des hommes à figure étrange, tout encapuchonnés, 
qui se promenaient insoucieu sèment avant notre 
apparition, se mettent à longer notre sillage en cou- 
rant et en proférant des cris épouvantables accom- 
pagnés de gestes qui nous paraissent hostiles. L'in- 
terprète venu à notre rencontre, israélite Tunisien 
du nom de Nataf, m'apprit que ces gens barbus et 
débraillés, tout en remplissant les fonctions de poli- 
cemen, gardes -côtes et douaniers, jouissaient pour 
le moment de leurs loisirs, et les employaient à 
pousser des cris féroces, pour supplier les voyageurs 
de leur confier leur bagages, qu'ils se chargeaient, 
en qualité de portefaix, de transportera la gare. Ces 
braves fonctionnaires nous avertissaient que le 
chemin de fer de la Goulette à Tunis, qui fait le 
trajet trois fois par jour, allait partir dans cinq mi- 
nutes. 

Désireux de nous reposer, nous abandonnâmes 
nos bagages à l'obligeance du vice-consul de France, 
dont les bureaux se trouvent au bord du canal, et 



LA COTE BABBARESQUE 



quelques minutes après notre débarquement, nous 
nous installâmes dans un wagon, se rendant à 
Tunis, lui troisième du convoi. Le chemin de fer 
traverse une plaine raisonnablement cultivée, en 
côtoyant El Bnhar (mer) de la Goulette, le plus 
grand des lacs salés qui entourent Tunis. Du côté 
de la terre on ne voit guère de villages, et on ren- 
contre quelques rares chameaux et des passants 
plus rares encore, le lac, en revanche, est animé 
au possible. Il semblerait que tous les oiseaux 
du pays s'y soient donné rendee-vous. Cormorans, 
courlis, canards, flamants, hérons, traversent l'eau 
à tout moment , les uns en bande, les autres 
solitaires. Ceux-là s'arrêtent pour se percher une 
seconde sur un pilotis qui a jadis servi de base à 
quelque forteresse espagnole, d'autres rasent les 
flots de leurs ailes pointues, ceux-ci poussent en 
haut leur cri éclatant ou plaintif. Tout cela vit 
de cette bonne vie sauvage, faite de liberté et 
d'oxygène, qui paraît délicieuse à un citadin en 
vacances. 

Le train s'engouffre sous une gare qui ressemble 
à une moitié de tonneau cerclé. Nous traversons, 
pêle-mêle avec des officiers tunisiens et des porte- 
faix, une salle d'attente assez misérable, et nous 
débouchons sur une place entourée de construc- 
tions européennes. On se serait cru dans une ville 
française de troisième ordre, n'était la population 



ET LE SAHARA. 



qui formait foule à la sortie. Il y avait, là, en face 
de nous, autour de l'élégante calèche que M. Ber- 
trand, propriétaire du meilleur hôtel de Tunis, 
avait envoyée à notre rencontre , un monde de 
nègres, d'Arabes , de nomades , de Juifs, chacun 
dans son costume national, les uns étalant de ma- 
gnifiques habits aux couleurs voyantes, taillés dans 
les plus fins tissus de l'Orient, d'autres 

Plus délabrés que Job et plus fiers que Bragance, 

se drapant dans des guenilles avec une dignité 
réelle, tous badaudant aux abords delà gare. De la 
voiture où nous montâmes immédiatement, nous 
vîmes pendant une seconde des turbans verts, blancs 
et jaunes, osciller en cadence au-dessus d'autant de 
calottes noires ou de fez ; puis nous nous trouvâ- 
mes, à notre grande désillusion, dans une rue eu- 
ropéenne, sale et mal pavée, ressemblant à tout ce 
que nous avions vu jusqu'à présent. La voiture, 
après avoir suivi quelques minutes cette rue, s'ar- 
rêta devant une maison à deux étages : nous étions 
à l'hôtel Bertrand, dit Hôtel de Pnris. 

Nous gravîmes l'escalier d'un air assez maussade, 
mais arrivés à notre appartement, situé au premier 
élage, nos impressions commencèrent à se modi- 
fier. Les fenêtres s'ouvraient sur une vaste place, 
entourée d'un mur éclatant de blancheur. Des cha- 



6 LA CÔTE BARBARESQLE 

meaux couchés pêle-mêle avec les conducteurs, 
leurs têtes posées sur la crête du mur, donnaient à 
l'enclos un aspect singulier. La rue était très 
animée. Chevaux, ânes, chameaux, nègres, Arabes, 
femmes arabes voilées, femmes juives en costume, 
Européens et Européennes ; une fourmilière grouil- 
lante à perte de vue; des maisons à mâchicoulis, 
des marabouts carrés à dômes, quelque minarets 
à droite et à gauche, se détachant sur un ciel 
d'azur, sortant sans aucune symétrie d'un fouillis 
de murailles qui limitent le regard à l'orient et 
à l'occident. La première rue régulièrement bâtie, 
m'avait navré, et il fallut, pour me donner le cou- 
rage de m'habiller, la visite de Nataf et l'assu- 
rance que la ville franque, où nous nous trouvions, 
ne ressemblait en rien aux autres quartiers de 
Tunis. 

Tout étranger doit, autant pour sa sûreté person- 
nelle que par déférence pour son gouvernement, 
s'inscrire chez un des consuls résidents. Je me 
rendis au consulat général de France, où M. Cas- 
sas, gérant le consulat en l'absence de M. Roustan, 
me reçut dans un jardin qui est un petit paradis. 
Rien de délicieux comme cette oasis de verdure, 
où l'oranger, le bananier, le bambou, l'arbre à 
savon, le palmier, forment des charmilles pleines 
d'ombre, de fraîcheur et de chants d'oiseaux. 
Le consul général, M. Roustan, très aimé, jouit de 



ET LE SAHARA. 



l'estime et de l'affection générales; je regrette 
d'avoir visité Tunis en son absence. Mais il me 
parait impossible d'être mieux reçu que je ne l'ai 
été par M. Cassas. On se lie vite loin de Paris. Je 
sortis du consulat non seulement avec toutes les 
permissions désirables, mais avec un ami de plus. 
Une heure après, à l'hôtel, je fis connaissance de 
M. Coince, juge-consul de France; je me trouvai 
donc, aussitôt mon arrivée, avoir deux charmants 
protecteurs, et je me sentis les coudées franches. 



Dès les premiers pas faits à travers la ville arabe, 
on est transporté en plein Orient des Mille et une 
Nuits. Une des voies quasi régulières de la cité 
européenne aboutit au bazar ou Soukh des parfums, 
antichambre des autres bazars dont on compte à 
Tunis près de vingt-cinq. Les rues tortueuses, 
étroites, recouvertes d'un toit en poutres blanchi à 
la chaux, s'enchevêtrent dans un dédale inextri- 
cable. Là, point de plaques indicatrices, point de 
lignes tirées au cordeau : les maisons s'avancent, 
reculent, s'effondrent parfois, formant des encoi- 
gnures, des carrefours, des impasses qui reçoivent 
le jour par des lucarnes ouvertes sur le toit 
commun : cela s'appelle Soukh-el-Bey (bazar 
du Bey). Chaque maison — ou plutôt ce quelque 
chose qui sert de support au toit — est criblée de 



LA COTE BARBARESQUE 



petites niches représentant autant de boutiques. 
Dans la partie réservée aux parfums, il n'y a que 
des marchands d'essences; une odeur de musc, de 
jasmin et de rose nous accompagne jusqu'au bazar 
des cuirs où elle est remplacée par une autre, 
moins fade, et partant moins désagréable. Les 
Soukhs des cuirs, des pantoufles, des tissus, des 
tapis se succèdent les uns aux autres sans inter- 
ruption. A mesure que l'on avance, la vie orien- 
tale apparaît dans toute son originalité. Les mar- 
chands, les jambes croisées, assis Sans leur niche 
derrière un amoncellement de tissus de soie et 
de laine, appellent les chalands qui forment une 
foule de plus en plus compacte. Ici un grand 
et bel Arabe, drapé dans un burnous bleu, vêtu 
d'une gandourah rouge, juché sur une selle in- 
crustée d'or,, conduit savamment sa jument blanche 
au milieu des piétons entassés et, fier de cet assem- 
blage de couleurs qui le distinguent du commun 
des mortels, inspecte d'un regard dédaigneux les 
intérieurs des boutiques : là, quatre ou cinq femmes, 
complètement voilées, accoudées l'une sur l'autre, 
leurs gros pieds maladroits écartés, marchandent 
un foulard : ici des officiers en redingote noire, 
boutonnée à l'européenne, leur fez, orné d'une 
étoile d'or, bien enfoncé sur la tète, écartent bru- 
talement du fourreau de leur sabre des enfants dé* 
guenilles et soufflent en riant sur le bonnet phrygien 



ET LE SAHARA. 



d'une grosse Juive au visage découvert, qui traverse 
la rue en se dandinant ; là, un marabout glabre, 
appuyé sur trois magnifiques Arabes à longues 
barbes grises, lui baisant ses sales mains à qui 
mieux mieux, invective son concurrent, un derviche 
à moitié nu. Couvert de quincaillerie, de casseroles, 
de lampes attachées au cou avec des chaînes, 
le derviche, quatre lanternes à la main, cherche 
un homme, comme Diogène, et jouit par ce fait 
d'une grande réputation de sainteté. Plus loin un 
crieur public annonce au son du tambour le départ 
prochain d'un vapeur anglais pour Djeddah et la 
Mecque en criant : 

— Musulmans ! un navire à vapeur viendra dans 
quinze jours prendre ceux de vous qui désirent 
visiter les lieux saints ! Soyez prêts ! Dieu seul est 
Dieu et Mahomet est son prophète. 

Plus loin encore, la foule se confond à un tel 
point qu'on ne voit plus que les turbans multico- 
lores et les fez rouges onduler dans un remous 
régulier. Cette ondulation est surtout saisissante 
d'un point culminant, l'ancien Soukh-el-Barca 
ou Souckh des esclaves, devenu le marché à la 
criée des bijoux d'or et d'argent. Si vous vous 
mettez au centre de la petite place que forme le 
bazar à cet endroit, vous rayonnez sur trois rues 
encombrées d'hommes blancs et de nègres, cou- 
verts d'oripeaux éclatants qui se balancent dans 

1. 



10 LA CÔTE BARBARESQUE 

l'air au gré d'une brise produite par le mouve- 
ment de cette cohue. 

Bousculés, bousculant, nous perçons cette foule 
d'hommes, d'enfants, de femmes, de fous, de saints, 
de chevaux, de chameaux, d'ànes et de chiens, ru- 
doyant les uns, rudoyés parles autres, et sortis de 
la fournaise, nous nous retrouvons au bazar des 
étoffes, devenu moins bruyant que tout à l'heure. 
Quelques secondes après nous comptions deux 
amis déplus parmi les habitants du Souck: deux 
voisins. Les commerçants tunisiens ne connaissent 
pas la concurrence, grâce à l'usage qui oblige les 
débitants d'articles homogènes à se masser dans un 
même lieu. Nos deux marchands étalaient à l'envi 
devant nos yeux des étoffes de laine et de soie, 
des burnous, des gandourah, des foulards ; et quand, 
ahuri de leur faconde, je leur faisais demander par 
mon interprète auquel des deux appartenait telle 
ou telle étoffe, ils joignaient d'un merveilleux 
ensemble les deux index en clignant des yeux, et 
me répondaient d'un accent intraduisible : 

— Kif Kif! (c'est la même chose). 

Assis sur des tapis entassés devant la boutique 
nous examinions des étoffes, tirées d'un trou obscur 
avec une profusion à faire croire que nous étions 
chez quelque Aladin. Pendant ce temps, on servait 
dans des petites tasses en laiton de cet excellent 
café oriental, mousseux, parfumé, où il y a à boire 



ET LE SAHARA. 



11 



et à manger, et que pour ma part je bois avec délices. 
Nonobstant cette politesse, quasi obligatoire • du 
reste, nous nous mîmes à marchander ferme. Avertis 
que le plus honnête marchand tunisien se croirait 
un imbécile s'il ne demandait à un Européen le 
quintuple de la valeur de l'objet convoité, nous 
offrîmes deux cents francs des étoffes dont on nous 
demandait mille, et sans rien acheter, nous nous 
dirigeâmes vers des lieux meilleurs. 

Le touriste européen est rare à Tunis, et dès 
l'arrivée, il est connu aux bazars qu'il s'empresse 
de visiter. L'Arabe, très patient, fait un prix et n'en 
démord pas pendant une semaine, tant que l'étranger 
est forcé, bon gré mal gré, de résider à Tunis, 
faute de moyen de communication. Le samedi, jour 
d'arrivée du bateau Valéry, l'Arabe devient plus 
coulant : le lundi, où le bateau Robbattino apparaît 
au port de la Goulette, il vous fait une nouvelle 
concession, s'il vous rencontre au bazar; mais le 
mardi, jour du départ des deux bateaux, il accourt 
à l'hôtel (il n'y a que deux hôtels européens par- 
faitement connus de tous les marchands), offrir 
l'objet à n'importe quel prix. Ce fut ainsi que, 
grâce à Nataf, nous fîmes nos emplettes. 

Le bazar des étoffes longe le mur d'enceinte du 
Dar-el-Bey, palais habité par le souverain seule- 
ment pendant le Ramadan. C'est un édifice d'un 
extérieur mesquin, blanchi à la chaux comme les 



12 LÀ CÔTE BARBARESQUE 

autres maisons de la ville, à fenêtres percées iné- 
galement dans le mur, avec deux ou trois portes en 
bois, pareilles à celles de nos anciennes maisons à 
allée. Une de ces portes, ouverte à deux battants, 
donne sur un vestibule où j'aperçus quelques sol- 
dats, vêtus à l'européenne, assis sur des escabeaux, 
leurs fusils à leurs côtés, tricotant des bas. Pen- 
dant que Nataf remettait à un de ces militaires la 
permission obtenue au consulat, indispensable pour 
visiter l'intérieur du palais, je m'assis sur un banc, 
ouvrant de grands yeux pour examiner ces étranges 
gardes du corps. Le soldat auquel Nataf s'adressa, 
prit lepapiei, le jeta précipitamment à terre pour 
relever les mailles de son tricot, et cette besogne 
achevée, se leva nonchalamment, disparut par une 
porte latérale, revint presque aussitôt précédant 
trois officiers, un commandant et deux capitaines, 
et reprit sans aucun égard pour ses supérieurs, 
son travail interrompu. Les officiers ouvrirent 
quelques portes, nous firent voir quelques pièces, 
chaudes encore du séjour récent qu'y fit un prince 
de Prusse, mais fort mal meublées et sans aucun 
intérêt — à l'exception d'une chambre voûtée cou- 
verte en entier d'un stuc finement travaillé — et 
nous conduisirent dans un petit cabinet donnant sur 
le bazar des étoffes. Là, un des capitaines se mit 
à parler très vite à Nataf. 
Nataf traduisit : 



ET LE SAHARA. 13 



— Ceci est une chambre que le bey affectionne 
beaucoup : de cette fenêtre il voit les marchands, 
qui le sachant là, viennent tour à tour étaler leurs 
étoffes devant lui. Si quelque objet lui convient, il 
fait signe à un de ses secrétaires qui va l'acquérir. 
Parfois le bey n'achète rien et s'amuse simplement 
à contempler le va et vient de la rue. D'autres fois il 
ouvre la croisée pour permettre au peuple de jouir 
de son aspect. — Maintenant... il convient de 
donner votre pourboire, nous avons tout vu. 

— Mon pourboire !... à qui? demandai -je. 

— Au grand commandant, répondit Nataf en dé- 
signant l'officier le mieux galonné. 

L'épithète me donna à réfléchir ; le pourboire 
d'un grand commandant devait être formidable. 

— Donnez-lui quarante sous, dit Nataf souriant 
à mon hésitation. 

Je glissai trois francs dans la main du grand com- 
mandant, vingt sous dans celle de chacun des capi- 
taines ; les officiers me reconduisirent jusqu'à la 
rue , me montrèrent une mosquée , construite , 
selon la légende, par un chrétien miraculeuse- 
ment converti à l'islamisme , et me saluèrent 
depuis chaque fois qu'ils me rencontrèrent dans 
la rue. 

Cette façon d'envisager les droits et les devoirs 
militaires, si contraire aux idées européennes, est 
naturelle dans un pays ou soldats et officiers em- 



14 LA CÔTE BARBARESQUE 

brassent la carrière des armes sans aucune préten- 
tion à une solde, toujours promise, jamais réglée, 
et cela depuis des siècles... Les uns entrent au ser- 
vice de l'État par pur désœuvrement, afin d'aider 
le hey à gouverner son peuple; d'autres, par vanité, 
pour porter un uniforme ; d'autres enfin par ambi- 
tion, pour approcher des grands de la terre, mais 
tous sont d'avis qu'il serait injuste de les empêcher 
de gagner leur existence en exerçant un petit mé- 
tier. Le gouvernement abonde dans ce sens et leur 
laisse pleine liberté de se procurer de l'argent ail- 
leurs que dans ses coffres. 

Une des façades du Dar-El-Bey donne sur la place 
delà Kasbah (la plus grande, je crois, de Tunis), 
ornée d'une galerie à deux étages, bâtie selon les 
règles architecturales en usage chez nous et des- 
tinée à abriter le nouveau bazar. C'est l'endroit 
le mieux tenu, le plus propre, mais le moins 
fréquenté de la ville. La Kasbah (ancienne forte- 
resse restaurée par les Espagnols), édifice massif, 
de forme rectangulaire, entouré de hautes murailles 
crénelées, borde la place au sud, et sert de point 
de départ à la rue qui va s'élargissant jusqu'à 
une des portes de sortie, Bah-el-Soiïïka. Faite d'en- 
clos blanchis à la chaux, c'est une des artères car- 
rossables de Tunis. On peut y rencontrer des voi- 
tures, voire des harems en promenade. La rue est 
coupée parla place où l'on pend, et où l'on vend les 



ET LE SAHARA. 



grains. Sur le sol jonché de foin et de paille, des 
chameaux couchés, les jambes repliées sous eux, 
semblent examiner avec curiosité une rangée de 
négresses au profil simiesque, accroupies auprès 
des haillons qui, étendus à terre, supportent des 
pyramides de mil, de sésame ou de froment. Du 
reste ici, comme au bazar, c'est un tohu-bohu, des 
cris, une bousculade générale : les ânes braient, les 
chiens aboyent, les enfants crient, les négresses 
agitent les bracelets de cuivre dont elles sont cou- 
vertes et qui produisent un son de vieille ferraille ; 
les hommes jurent, rient, plaisantent, se cou- 
doient, s'invectivent, vendent, achètent, volent, 
mendient. 

Nous 'suivons la foule, qui afflue vers un mur 
auquel sont adossés deux Aïssaouas (Khouans 
de Sidi Aïssa). Tandis que nous considérons un 
individu à figure bronzée, sérieusement occupé à 
des incantations adressées à un panier rempli de 
serpents, un cercle de curieux se forme autour de 
nous. Je jette une pièce blanche à l'Aïssaoua, le- 
quel, après avoir poussé un cri de satisfaction sau- 
vage, plonge les mains dans le panier, en tire un 
crotale, des vipères cornues, des scorpions, et com- 
mence ses exercices. Ce genre de prestidigitation a 
été décrit si fréquemment, que je crois bien agir en 
en faisant grâce à mes lecteurs. 

Laissant l'Aïssaoua mordre le crotale et se faire 



16 LA CÔTE BARBAUESQUE 

mordre par lui, avaler des scorpions, et obliger 
les vipères à danser, j'allai jeter un coup d'œil à 
la place où l'on pend. Cet acte de justice s'exécute 
d'une façon toute primitive. N'importe quel offi- 
cieux enfonce un clou dans le mur de n'importe 
quelle maison de la place, et le bourreau, sou- 
vent aidé par le patient, accomplit son office, 
sans que cette opération, qui frapperait si pro- 
fondément les populations européennes, provoque 
le moindre trouble parmi les passants. 

Non loin de la place aux exécutions, dans une 
rue assez large qui retourne vers les quartiers po- 
puleux, se trouve Djama Sidi-Mahrez, mosquée, 
lieu d'asile, inviolable et inviolé jusqu'ici. Le lieu 
d'asile s'étend à quelques mètres dans les rues en- 
vironnantes. Un voleur ou un assassin pourrait s'y 
croire en sûreté, n'était une loi qui autorise le bey 
à environner la mosquée d'un cordon de troupes, 
pour amener par la faim le malfaiteur à se rendre. 
Gomme le lieu d'asile est plein de débiteurs in- 
solvables, de soldats indisciplinés, etc., gens re- 
cevant ostensiblement la nourriture journalière 
delà main de leurs femmes, parents et amis, il n'est 
pas facile de s'emparer du fugitif, surtout (et 
c'est toujours le cas) s'il réussit à conquérir la sym- 
pathie de ses co-réfugiés. Alors le gouvernement le 
place dans l'alternative de parlementer ou de lasser 
ses nouveaux amis. 11 suffit pour cela d'investir la 



ET LE SAHARA. 17 



place et de couper les communications ; cette me- 
sure fait hurler les femmes et provoque parfois 
une émeute, mais finit par l'expulsion du délin- 
quant, neuf fois sur dix... Souvent on s'arrange : 
le malfaiteur consent à parlementer. 

— Voyons, dit l'officier chargé de l'expédition, 
tu as déjà tué trois Juifs... ça ne fait rien ; mais tu 
viens d'assassiner un vénérable mollah, retour de 
la Mecque; il faut que tu sois puni, n'est-ce pas? 

— Je consens à être puni. 

— Le gouvernement sera paternel... Rends-toi! 

— Ouiche ! ! 

— Que ton oreille sois maudite !... Dis tes con- 
ditions. Tu ne seras pas pendu, je te le jure. Tu 
ne peux cependant pas éviter la bastonnade? 

— La bastonnade... soit ! Cent coups... J'y con- 
sens... 

— Cent coups!... es-tu fou? mille au moins ! 

— Jamais... j'aime mieux risquer la corde. 

— Tu n'es pas raisonnable. 

On tombe presque toujours d'accord... le bey 
n'aime pas les émeutes, les officiers détestent tout 
service et rien ne leur est plus désagréable que la 
mission d'investir un lieu d'asile. Un meurtrier, 
dans ces conditions, en est quitte pour quelques 
coups de rotin sur la plante des pieds et deux ou 
trois mois d'emprisonnement. Il n'y a pas d'exemple 
que le gouvernement n'ait pas ratifié et exécuté 



18 LA CÔTE IURBARESQUE 

rigoureusement les conditions d'une pareille capi- 
tulation. 

Un des quartiers juifs commence à quelques 
mètres de Djama-Sidi-Mahrez. Les quartiers ara- 
bes, si mal entretenus qu'ils soient, sont des mi- 
racles de propreté en comparaison de la ville ré- 
servée aux Israélites. Il est impossible de voir des 
cloaques plus hideux que les interstices entre les 
maisons, décorés du nom de rues; une mare d'eau 
rougeàtre, croupissante, exhale des miasmes nau- 
séabonds ; une charogne de chien littéralement cou- 
verte de mouches; plus loin, sous la voûte chance- 
lante formée par deux maisons qui se sont rencon- 
trées au moment où elles allaient s'effondrer, des 
enfants teigneux jouent dans la boue avec les restes 
d'un rat mort ; aux fenêtres des maisons, des femmes 
échevelées, se passent à travers la rue, à l'aide 
d'une gaule, des chiffons malpropres. Sur les trot- 
toirs des colporteurs vantent leurs marchandises ; 
d'autres femmes poussent des cris inarticulés sur le 
seuil d'une maison où l'une d'elles vient de mourir. 
D'un sous-sol sort un murmure confus et sinistre 
comme un gémissement : c'est la rumeur d'une 
synagogue : le rabbin apprend la Bible aux enfants. 
Nous entrons. Un vieux Juif très maigre tient une 
baguette à la main, s'en sert tantôt comme archet 
de chef d'orchestre, tantôt comme martinet, et 
psalmodie ; dix ou quinze gamins répètent après 



ET LE SAHARA. 19 



lui ses paroles sur un rhythme plaintif : ceci s'ap- 
pelle l'enseignement oral. 

Nous passons dans un quartier arabe. A l'excep- 
tion de l'arrondissement concédé aux Francs, qui 
se distingue des autres par la forme de ses con- 
structions, il est inutile d'essayer de se reconnaître 
dans ce fouillis de maisons, de voûtes, d'im- 
passes ; il y a cinq ou six ghetto enclavés dans 
la ville arabe , mais sans ligne de démarcation 
visible. On ne sait jamais quand on sort d'un 
quartier pour passer dans un autre, et cependant 
la loi interdit formellement aux Juifs d'habiter la 
ville arabe. Dieu sait comment ces pauvres diables 
s'y reconnaissent! 

Les rues que nous traversons s'élargissent ; nous 
voyons quelques maisons propres ; puis des fenêtres 
grillées à mâchicoulis ; nous longeons les ha- 
bitations des riches Tunisiens. La foule ici est 
moins compacte; on rencontre des Maures bien mis, 
vêtus de fins tissus de laine à couleurs voyantes : 
ce sont les dandys de la ville ; leur barbe est soi- 
gnée, leurs vêtements d'une grande propreté, et, 
quand ils sont passés, le vent envoie des senteurs 
de musc et de jasmin. 

Tout à coup un cri long, sonore, prolongé, traverse 
l'air au-dessus de nos têtes, se répercute, bondit et 
frissonne par la ville. Nataf m'indique un minaret 
en disant : 



$0 LA CÔTE BARBARESQUE 

— Le muezzin annonce la prière... Pœgardez. 

Un homme barbu apparaît à chaque ouverture 
de la niche à quatre voûtes qui couronne tout 
minaret et prononce quatre fois la phrase sacra- 
mentelle : « La Allah illahoullah Mohammed 
raçoul Allah ! » On compte deux cents minarets 
à Tunis : chaque minaret a son muezzin. C'est 
assourdissant. 

Nous retraversons le bazar. La place de l'encan, 
si bruyante le matin, ne compte plus qu'une dizaine 
de retardataires, murmurant sans conviction les 
derniers prix offerts par les chalands et qui, ne 
les ayant pas satisfaits, serviront de point de dé- 
part à la criée du lendemain. En revanche les 
groupes sont devenus nombreux aux alentours 
des mosquées. Les tombeaux de saints, placés 
dans le bazar, parfois au centre même d'une rue, 
salués en passant par quelques dévots, sont peut- 
être l'unique danger que présente à un Européen 
la circulation au milieu de l'excellente population 
de Tunis. Il ne faudrait pas, surtout à l'heure de 
la prière, heurter un de ces sarcophages : ce se- 
rait un manque de respect qui pourrait coûter 
cher à l'imprudent. 

Cependant peu à peu les mosquées, en s'emplis- 
sant, rendent les rues désertes. Les marchands 
ferment leurs boutiques : la nuit va tomber. Comme 
Tunis n'est pas éclairé au gaz, et que par une nui 



ET LE SAHARA. 2| 



sombre, il est impossible à l'étranger de s'y recon- 
naître, nous nous hâtons de rejoindre le quartier 
français, peu éloigné du bazar. 

En passant près de l'église catholique des Pères 
capucins, à l'entrée de la première artère euro- 
péenne, nous n'y voyons plus. Arrivés à l'hôtel, 
nous nous retournons : la ville est plongée dans- 
l'obscurité; une myriade d'étoiles brille au ciel, 
mais clans les rues si animées tantôt, on cherche- 
rait vainement un seul passant. 



II 



La justice du ferik. —La bastonnade reçue avec plaisir. — Les 
prisons. — La justice du bey. — Le Bardo. —Le bourreau. — 
Opinion d'un Mauro sur notre procédure. — Intérieur des Tu- 
nisiens. — Leur existence quotidienne. — Prières et orgies. — 
Restaurants, boutiques, barbiers, notaires, médecins, avocats. 
— Caractère des Maures. — La société européenne de Tunis. 



Le principal privilège, la principale fonction 
d'un Tunisien au pouvoir, c'est de rendre la jus- 
tice. Le bey tient au Bardo (1), toutes les se- 
maines (les samedis en général), une sorte de cour 
plénière transformée en tribunal ; le férik (gouver- 
neur de Tunis) rend chaque matin la justice au pa- 
lais; les caïds (chefs des provinces), pour la plupart 
favoris ou ministres, se déchargent sur leurs vi- 
caires (cadis) du devoir de siéger quotidiennement, 
mais se rendent en personne à leurs résidences 
pour dénouer les causes embrouillées. Le droit de 
juger les hommes est la prérogative la plus enviée 
du pouvoir suprême dans ces pays primitifs où le 
dernier laboureur peut exposer son affaire au sou- 

(1) Ou dans une autre de ses résidences. 



LÀ COTE BARBARESQUE 



verain en personne, dont l'autorité despotique, pour 
cette raison seule peut-être, n'a jamais été discu- 
tée. Les décisions sont prises promptement : d'un 
mot, parfois d'un geste, le bey ou le férik tranche 
une question litigieuse. L'amende, la bastonnade 
et la prison sont les peines que le férik peut infli- 
ger aux criminels de droit commun : le prince seul 
condamne à mort. Ni assesseur, ni conseil, ni jury : 
bey, férik et caïd, jugent selon leur propre appré- 
ciation, et leur sentence, en droit criminel comme 
en droit civil, est sans appel. 

J'ai assisté à la justice du férik, ainsi qu'à celle 
du bey. J'y allais avec ce parti pris cle critique, que 
cette façon cle procéder, contraire à nos usages, 
inspire à tout Européen : j'en sortis étonné d'avoir 
éprouvé, au lieu de l'indignation présumée, un 
sentiment de profonde déférence et même de doute 
sur l'opportunité des institutions, peut-être excel- 
lentes chez nous, mais impraticables ici. 

Sidi-Selim, férik de Tunis, ne parle guère à l'i- 
magination; c'est un Turc obèse, grisonnant. San- 
glé dans son uniforme de général, il est assis à 
l'européenne sur un large sopha, recouvert de 
mauvaise perse, faisant le tour d'une des plus mes- 
quines salles du Dar-el-Bey. Un seul degré, que les 
justiciables ne doivent jamais franchir, sépare cette 
salle d'un vestiaire où se tiennent les plaideurs et 
les inculpés en masse; le vestiaire donne sur une 



ET LE SAHARA. 25 



cour : là, quelques gendarmes se promènent en 
causant amicalement avec leurs prisonniers. Dans 
un angle de la cour, un espace protégé par une 
balustrade en bois aboutit à une porte. La baston- 
nade s'administre dans le coin; la porte mène à 
la prison. On voit que la façon de procéder est pri- 
mitive; un homme arrêté par ordre du férik est 
jugé , condamné et châtié en dix minutes. C'est 
expéditif et cela semble au premier abord peu im- 
posant. 

Nous examinions k cour à colonnades, quand le 
férik, qui venait déjuger un différend entre deux 
fellahs (laboureurs), nous aperçut et envoya un 
zaptié (gendarme) nous inviter à venir auprès de 
lui. Nous nous empressons de franchir le degré ; la 
salle vue de loin semble plus mesquine qu'elle 
n'est en réalité : des fenêtres énormes la remplis- 
sent de lumière, et permettent de voir la place du 
palais, fourmillante de passants. 

A côté du férik, au bas bout du sopha, se trou- 
vait un superbe vieillard maure, enturbanné, en- 
veloppé de burnous des pieds à la tète, assis à 
l'orientale : c'est un ami du gouverneur ; il vient 
de temps en temps l'écouler trancher les questions 
litigieuses, sans cependant se permettre de donner 
un avis. • 

A notre aspect, le férik se leva et nous tendit la 
main : nous eûmes alors un spécimen de cette cour- 



26 LA CÔTE BÀRBARESQUE 

toisie orientale si exquise qu'elle en semble exagé- 
rée. Le férik dit à ma femme : « Je suis heureux 
de votre visite. Permettez-moi, pendant quelques 
minutes , de me croire votre père : votre aspect 
ne me troublera plus, et je jugerai sainement » . 
Au juge-consul Coince et à moi, il dit : — à 
M. Coince : « Si une cause difficile se présente, 
j'appellerai votre sagesse à mon secours et vous 
ne pourrez me refuser votre aide, puisque vous 
êtes venu me voir » ; à moi : « Vous êtes prince 
dans votre pays ! vous deviez juger à ma place et 
moi vous écouter sur la tête, les pieds en l'air. » 

J'avoue que me trouvant le moins bien partagé, 
je fis la grimace. — Le férik se tourna vers Nataf. 

— Mon enfant, dit-il, tu es jeune. Qui sait la 
destinée que Dieu te réserve? Tu commences bien, 
puisque tu te trouves en contact avec des gens 
comme ceux que tu accompagnes. 

Calme et digne, il se rassit et fit signe à un zaptié. 
Une seconde après, deux nomades poussés par le 
gendarme, apparurent au bas du degré, et la jus- 
tice, interrompue un instant par notre introduction, 
reprit son cours. 

A l'entrée des nomades, la physionomie de Sidi- 
Selim, qui m'avait d'abord paru insignifiante, puis 
obséquieuse, pendant qu'il nous débitait des com- 
pliments, se modifia du tout au tout. Les yeux 
rayonnèrent, le visage prit une expression de bien- 



ET LE SAHARA. 27 



veillance paternelle, l'attitude devint imposante et 
méditative à la fois. Il passa la main dans sa barbe, 
ce qui chez les Arabes est un signe de puissance, 
et se mit à écouter avec attention les plaideurs 
amenés en sa présence. 

Il y a dans tout cela un grand caractère de di- 
gnité, et je compris le sentiment de profond respect 
qui, malgré le peu de magnificence du décor, sai- 
sit, me dit-on , les plaideurs et les accusés qui 
pénètrent dans ce temple de Thémis. Les deux 
nomades soumettaient au férik une question de 
litige : l'un devait de l'argent à l'autre pour un 
travail exécuté. Quant ils eurent expliqué leur 
affaire en criant à qui mieux mieux, le férik leur 
conseilla de s'entendre à l'amiable et de revenir 
dans huit jours s'ils n'y réussissaient pas. Puis un 
mari vint supplier en faveur de sa femme, détenue 
pour avoir porté dans la rue des souliers vernis (1). 
Sidi-Selim fit un signe en souriant : c'était Tordre 
d'élargir la femme. De nombreuses causes, fort in- 
signifiantes pour la plupart, se présentèrent ensuite; 
le férik les résolvait d'un mot, parfois d'un geste, 
avec une singulière rectitude de jugement. La 
femme d'un gendarme, ayant emprunté des vête- 
ments à une voisine, oublia de les lui rendre. Ame- 
née devant le férik, elle vint plaider sa cause accom- 

(1) La loi interdit aux femmes mariées de porter dans la rue 
des souliers vernis. 



28 LA CÔTE BARBÀRESQUE 

pagnée de son mari. Sidi-Selim fronça les sourcils, 
et au moment où le gendarme ouvrait la bouche 
pour défendre sa moitié, lui imposa durement le 
silence. 

— Comment! dit-il, toi, un gendarme, c'est-à- 
dire le représentant le plus direct de l'autorité, tu 
permets que ta femme soit accusée de ces choses- 
là, et tu oses venir la défendre! Va et paye, si tu 
ne veux pas recevoir la bastonnade; ta femme est 
coupable dans tous les cas. Elle ne devait ni voler, 
ni perdre, ni même emprunter des vêtements. 

Il était une heure et demie; Nataf nous avertit 
que Sidi-Selim allait prononcer la prière et qu'il 
était temps de nous retirer. 

Pendant que ma femme prenait congé de l'ai- 
mable fonctionnaire, je ne pus m'empêcher de dire 
à M. Coince : 

— C'est grand dommage que nous n'ayons pas 
eu la chance d'assister à des procès plus graves, et 
surtout que nous n'ayons pas vu appliquer la 
bastonnade. 

Le férik demanda ce que je disais au juge-consul, 
et quand il l'eût su, il éclata franchement de rire. 

— Vous serez satisfaits, dit-il. 

' Il donna, en souriant avec bonté, un ordre à 
deux zaptiés ; aussitôt les gendarmes se dirigèrent 
vers la cour où plaignants et accusés étaient assis 
pèle-mèle à terre, et se mirent à leur parler avec 



ET LE SAHARA. 29 



volubilité; une seconde après, ils entraînaient un 
grand nègre vers le coin aux exécutions et le je- 
taient par terre. Nous crûmes comprendre l'inten- 
tion du férik, qui avait simplement ordonné aux 
gendarmes de donner la bastonnade au premier 
venu. J'avoue que la bonne opinion que j'avais eue 
du gouverneur subit une légère atteinte. Quant à 
M. Coince, toutes ses idées de magistrat se révol- 
tèrent à cet aspect ; il courut aux gendarmes, agi- 
tant les mains et criant avec indignation : 

— Ah ! par exemple! cela ! non ! jamais ! 

Mais quand nous fûmes auprès du nègre terrassé, 
nous lui vîmes une figure si réjouie que nous 
nous arrêtâmes , interdits. Un homme enchanté 
de recevoir la bastonnade est un spectacle telle- 
ment anormal que nous en demandâmes tout de 
suite l'explication. Or, il résulta des réponses, 
que le férik avait envoyé les gendarmes à la re- 
cherche d'un homme de bonne volonté, disposé à 
se faire administrer quelques coups de rotin sur la 
plante des pieds, en vue d'une récompense, que 
selon les prévisions du brave gouverneur, nous 
n'hésiterions pas a décerner au patient. C'était la 
perspective de cette récompense qui dilatait les 
traits du nègre. Étant donnés les usages orientaux, 
rien de plus simple. Je rendis immédiatement mon 
estime au férik : M. Coince lui-même sentit ses 
scrupules s'évanouir et laissa faire en se voilant la 

2. 



30 LA CÔTE BARBARESQUE 

face. On passa les pieds du nègre dans un nœud 
coulant adapté à un bâton pendu au mur : un des 
zaptiés, à l'aide d'une trique en bambou, lui ap- 
pliqua un maître coup sur la plante des pieds : le 
nègre, sans cesser de rire, poussa un léger gémis- 
sement, M. Coince, sérieusement révolté, ne voulut 
pas permettre au zaptié d'abaisser une seconde 
fois la trique, déjà levée à cet effet, et je donnai 
trois piastres (2 fr. 50 c.) au supplicié, qui hurla de 
joie. Nataf nous fit observer que ce serait avec 
bonheur que tout prolétaire tunisien se ferait ad- 
ministrer la bastonnade à un karroubbe le coup ; 
or une piastre représente 24 karroubbes; nous 
eussions pu pour le prix jouir du spectacle soixante- 
douze fois. Gomme nous n'éprouvions nullement 
ce désir, nous sortîmes du Dar-el-Bey en renou- 
velant au férik nos remerciements pour son obli- 
geance. 

Au bas de l'escalier, nous jetâmes un coup d'œil 
à la prison préventive, hideux cloaque bondé de 
prévenus, et nous sortîmes très étonnés de rester 
sous l'impression de déférence que la dignité arabe 
avait réussi à nous inspirer, malgré les choses 
singulières que nous avions vues. 

La justice du bey est entourée d'un tout autre 
prestige. 

Le Bardo, si souvent décrit par les voyageurs, 
— assemblage de palais, sorte de ville située à 



ET LE SAHARA. 31 



six kilomètres de Tunis — est défendu par une mu- 
raille crénelée destinée à protéger l'habitation prin- 
cipale du bey régnant. Les murs sont blanchis à la 
chaux, à l'instar de ceux des autres maisons tuni- 
siennes ; des portes à pont-levis servent d'entrée à 
cette demeure royale, fortifiée d'une façon très pri- 
mitive, mais suffisante pour inspirer le respect aux 
caravanes qui passent sur la grande route. Un 
palmier, l'unique, je crois, de la campagne de 
Tunis, croît au fond du fossé. 

L'intérieur du Bardo renferme des rues relati- 
vement régulières, ornées de boutiques réservées à 
l'usage exclusif du bey, de sa maison, et de son 
entourage : les maisons servent aux ministres 
et employés qui doivent se trouver perpétuelle- 
ment sous la main du souverain. Les jours ordi- 
naires, le Bardo est silencieux : quelques soldats 
se promènent dans les rues désertes, mais la cour 
du palais est vide de courtisans, car le bey habite 
une petite villa située en dehors des murailles à 
quelques toises du fossé, et laisse le grand palais 
à sa femme légitime, la beya, qui comme toutes les 
femmes d'Orient, se confine dans le mystère du 
harem. Les grands appartements, assez luxueux, 
la salle du trône, ornée des portraits de tous les 
souverains de l'Europe; le salon des glaces, vaste 
chambre tapissée en entier de petits miroirs ; la 
salle du conseil, de la justice, etc., etc., sont livrés 



32 LA CÔTE BARBARESQtiE 

a la curiosité des étrangers. Quelque nègre en 
haillons, ou un gros officier de la garde habillé de 
rouge et galonné d'or, qui bâille en attendant 
l'heure d'être relevé, traversent à peine de temps à 
autre l'escalier des géants et la cour à colonnes. 
Le samedi, jour désigné par le bey pour rendre 
la justice, le Bardo change comme par enchan- 
tement. Sur la route, des piétons, des cavaliers, 
des voitures se dirigent vers la résidence. Les 
rues s'animent de soldats qui bavardent avec les 
boutiquiers. La première cour est pleine de che- 
vaux, de mules, de voitures appartenant à tout 
ce qu'il y a de riche et de grand à Tunis ; dans 
la cour principale, il n'y aurait pas de place pour 
une aiguille, tant elle est remplie d'Arabes théâ- 
tralement drapés dans leurs burnous. La foule 
monte et descend les marches, encombre la cour, 
les galeries, et couvre même parfois de son blanc 
voile la tête énorme des lions de pierre accroupis 
au pied de l'escalier des géants. 

Tout à coup la foule se dédouble et se range le 
long des murs. Des fantassins, avec des souliers 
jaunes aux pieds — ce qui leur donne une tournure 
fantastique — se placent en haie au centre de la 
cour latérale que l'on aperçoit à travers une voûte. 
Le souverain vient de pénétrer au Bardo. Les cham- 
bellans trient la foule. Ils indiquent aux curieux 
une issue vers la salle de justice, dirigent les plai- 



ET LE SAHARA. 33 



dants vers une autre porte et avertissent les femmes 
de se retirer. La loi interdit à une femme de se 
trouver en simple curieuse au tribunal du bey, et, 
malgré les politesses dont nous étions l'objet, la 
princesse Lubomirska ne put, même en s'adressant 
directement au souverain, obtenir une exception a 
la règle. 

Les tambours battirent aux champs. Le bey suivi 
de tous les ministres et des membres de sa famille 
apparat à une des portes. Le bachamba (nomen- 
clateur) le précédait en criant : 

— Le prince vous salue au nom du prophète. 

Des officiers richement vêtus tirèrent leurs épées. 
Les soldats présentèrent les armes. Le bey salua 
légèrement et traversa la cour. Un autre cortège, 
qui apparut presque aussitôt, fut reçu avec le 
même cérémonial, à l'exception cependant du salut 
prononcé par le nomenclateur. Ce cortège entourait 
le premier ministre, vieillard boiteux du nom de 
Mahommed Kasnadar. Un interprète, attache par 
le bey à nos personnes, nous introduisit dans la 
salle où se trouvaient déjà réunis les scribes, assis 
sur des sofas rouges, au bas de l'estrade du trône. 
A la porte, la foule des prévenus, des plaignante 
et des curieux était contenue par quelques gen- 
darmes. A gauche se trouvait une balustrade 
réservée derrière laquelle on nous indiqua nos 
places. Le trône — exhaussé sur un escalier à 



34 LA CÔTE EARBARESQUE 

deux marches et se repliant à volonté, pour per- 
mettre au souverain d'y monter facilement, — était 
-encore vide. A peine fûmes-nous introduits, que les 
ministres, les princes Husseinites et les favoris 
vinrent se ranger des deux côtés du trône dans 
l'espace vide laissé entre l'escalier et les scribes. 
Tous étaient en grand uniforme et portaient la croix 
du Nisham, suspendue à leur cou. 

Le bachamba entra en criant : 

— Le prince vous salue tous et va vous rendre 
justice. 

Le porte-pipe du bey entra ; il tenait à la main 
une pipe dont le tuyau, orné de diamants, était 
d'une longueur démesurée. Derrière lui venait le 
bey. Un chambellan déploya l'escalier. Le prince 
monta un degré, se tourna vers nous, salua avec 
courtoisie, monta l'autre degré et s'assit sous l'é- 
blouissant soleil d'or qui sert de dais au trône. 

Le serviteur de Dieu glorifié , celui qui met en 
Dieu toute sa confiance, le mouchir Mohammed- 
es-Sadok, pacha bey, possesseur du royaume de 
Tunis (1), est un bel homme très brun aux yeux 
noirs et brillants, à la physionomie imposante et 
bienveillante à la fois. Rien de plus majestueux 
que ce souverain omnipotent, assis au-dessous 
d'un soleil d'or sur une estrade élevée, l'immense 

(1) Tel est le titre du bey de Tunis. 



ET LE SAHARA. 35 



pipe à la bouche, se caressant la barbe avec 
une dignité superbe. Ce qui semblerait ridicule 
en France est imposant à Tunis, je vous assure. 

Cependant les plaignants s'approchaient du de- 
gré, — qui, comme chez le férik, ne peut être fran- 
chi par les justiciables, — s'inclinaient très bas et 
exposaient leurs griefs. 

Nous entendons des Arabes déguenillés, des Juifs 
sordides, soumettre au souverain leurs petites dis- 
sensions.' La loi est formelle : tel Tunisien qui a 
donné sa confiance au bey plutôt qu'au férik peut 
s'adresser directement au magistrat suprême (1). 

Le bey sur son estrade est éloigné de ses su- 
jets : il lui serait malséant d'avoir l'air de se pen- 
cher pour écouter ; c'est le gros bachamba qui ré- 
pète les paroles des plaignants d'une voix grasse 
mais éclatante. 

D'un mot ou d'un signe le bey tranche la ques- 
tion ; les mots et surtout les gestes ont ici une signi- 
fication très grave ; il y a surtout un geste qui con- 
siste à tourner la main droite la paume en haut et 
d'en couper l'air : c'est tout simplement l'ordre de 
trancher une tête. Gomme le bourreau se trouve 
toujours quelque part dans la salle, qu'il fait son 
office dans n'importe quelle cour du Bardo, que 
l'exécution suit immédiatement la sentence, il ne 

(1) Mais il ne peut en appeler du verdict du férik. 



36 LA CÔTE BARBARESQUE 

s'agit pas de plaisanter avec un tribunal pareil. 
Cependant les cas de mort sont rares : Moham- 
med-es-Sadok est certainement le plus civilisé des 
beys de Tunis depuis bien des siècles. 

Après avoir jugé une dizaine de causes qui n'en- 
traînaient ni la mort ni même la bastonnade, le bey 
fit un signe ; le bachamba cria : 

— El afia ! (La paix). 

Mot sacramentel qui clôt les audiences. Moham- 
med-es-Sadok se leva, nous adressa un nouveau 
salut, et rentra dans le mystère de sa vie quoti- 
dienne. 

Mais il faut que toute médaille ait son revers, 
toute solennité son côté grotesque. Nous aperçûmes 
en sortant du Bardo, un homme habillé de rouge, 
placé ostensiblement sur notre passage de façon à 
provoquer notre admiration, souriant et se frappant 
la poitrine de ce geste qui veut dire : 

— Oui, c'est bien moi ! 

C'était le bourreau, dont j'avais vu le portrait très 
ressemblant dans un journal parisien. 

On voit que la justice se rend ici autrement que 
chez nous ; aussi les étrangers domiciliés à Tunis 
relèvent-ils de leurs consuls respectifs, qui assistés 
déjuges-consuls, forment un tribunal, chargé de 
juger les différends entre leurs nationaux, selon les 
lois du pays qu'ils représentent. Lorsque le procès 
a lieu entre un Européen et un indigène, la cause 



ET LE SAHARA. 37 



peut venir devant le ferik ou le bey, mais l'Européen, 
dans ce cas, est accompagné par un cavass de son 
consulat, envoyé pour avertir le magistrat tunisien 
qu'il s'agit d'être juste. Malheureusement l'équité 
intrinsèque n'est pas de ce monde ; les autorités 
tunisiennes savent ce que pèse le bras européen et 
donnent presque toujours tort à l'indigène, qui aime 
mieux par expérience le tribunal du consul, que 
celui de son propre magistrat. 

Cette façon arbitraire et personnelle de distribuer 
la justice est-elle, en réalité, absolument perni- 
cieuse? Nous ne saurions répondre catégorique- 
ment. Un soir, à une réunion où je me trouvai, je 
faisais remarquer les inconvénients de la procé- 
dure tunisienne à un personnage maure haut placé. 

— Un seul juge! disais-je, quelle source de véna- 
lité ! les ministres vendent au plus offrant le droit 
de prononcer des sentences ! Dépendre du caprice, 
de l'humeur, de la santé , des affaires d'un seul 
homme. Quel déplorable sort! Car enfin, de deux 
plaideurs, celui qui a raison, peut être intimidé, 
bègue, insolent ; son adversaire en revanche, est 
beau parleur , logique, adroit. Celui qui réussira 
le mieux à persuader votre magistrat se trouvera 
avoir raison : il lui suffira de plaire pour obtenir 
gain de cause. 

— Eh ! Sidi! répondit le Maure, la justice n'est- 
elle pas, en Europe, vendue par les États qui en 

3 



38 LA CÔTE BARBARESQUE 

font commerce ! Combien de papier timbré usez-vous- 
à n'importe quel procès ! A qui rapporte le papier 
timbré ? A l'État. Et les charges des huissiers T 
avoués, notaires?... Allons donc!... Chez nous r 
l'homme riche paie les représentants de notre sei- 
gneur le bey, mais le pauvre obtient justice sans 
dépenser un sou. Chez vous, un pauvre ne peut pas 
plaider sans déposer une provision, une caution, 
que sais-je? Tu dis que nous dépendons du caprice 
d'un homme ? ceux qui approchent le bey et les- 
ministres, certes oui, et c'est le revers de leur mé- 
daille. Mais les pauvres, les travailleurs, les petits 
et les moyens, c'est autre chose ! Le souverain, les 
gouverneurs et le férik s'efforcent d'être» d'une 
scrupuleuse équité envers eux. A quoi leur servi- 
rait le contraire ? Évidemment nos magistrats sont 
sujets a erreur, mais les vôtres ne se trompent-ils 
jamais? Et dans une chambre civile ou correction- 
nelle, trois juges décident d'une cause à la ma- 
jorité d'une voix. La différence est-elle donc si 
grande ? Grois-tu que l'homme parvenu à la dignité 
de férik, ne vaut pas deux individus choisis presque 
au hasard dans une population de 38,000,000 d'âmes? 
Crois-tu que la santé et les affaires de vos magis- 
trats n'influent pas sur leur résolution ? Une con- 
damnation en police correctionnelle a une autre gra- 
vité chez vous que quelques coups de rotin appli- 
qués sur la plante des pieds d'un Arabe. Va ! j'ai 



ET LE SAHARA. 39 



été à Paris, et j'en suis revenu ébloui, mais non 

convaincu! Tu dis encore qu'un trompeur 

habile a parfois raison contre un honnête homme 
maladroit ! C'est une éventualité évidemment pos- 
sible, mais si elle froisse tellement la vraie justice, 
comment ne modifiez-vous pas vos propres institu- 
tions ! Ce sont clés avocats salariés qui plaident 
devant vos juges. Un avocat inhabile demande 
moins d'argent qu'une lumière du barreau, et 
c'est chez vous que le plus riche a toujours raison ! 

J'avoue que je ne trouvai pas grand'chose à ré- 
pondre à ce dernier argument. 

Les écrivains publics, les scribes, le bachamba 
et les zaptiés jouent à Tunis les rôles de procureurs 
de la République ou d'avocats, mais les Arabes ont 
généralement la parole facile et la plupart des 
plaignants et accusés se défendent eux-mêmes. 

La peine de mort, les galères, la prison, les 
amendes et la bastonnade sont les châtiments in- 
fligés aux coupables. Le genre de mort varie selon 
la race des condamnés. Les Turcs et les Koulou- 
glis (1) sont étranglés à l'aide d'une corde de soie 
imbibée de savon; on décapite les Maures et on 
pend les Arabes nomades et les Juifs. 

La première fois que, désirant faire plus ample 

(1) Fils de père turc et de mère mauresque.. 



40 LA CÔTE BARBARESQUE 

connaissance avec les Tunisiens, je passai le seuil 
d'une maison indigène, mon orgueil européen fut 
révolté quand je vis le maître de la maison nous 
examiner préalablement à travers une lucarne, tirer 
avec précaution les verrous , et, après avoir salué 
mon introducteur, indiquer un banc circulaire 
adossé au mur du vestibule et nous demander céré- 
monieusement : 

— Qu'y a-t-il pour votre service? 
Je reçois mes amis au salon, mes fournisseurs 
dans mon cabinet, les fâcheux et les mendiants, les 
gens enfin dont je ne me soucie pas, clans l'anti- 
chambre. Après avoir fait mentalement ce raison- 
nement, j'en conclus que j'étais mal accueilli. 

Rien n'était moins vrai cependant. Le Tunisien 
nous recevait selon la coutume du pays. Autrefois 
livré au caprice du plus fort, aujourd'hui encore sous 
la dépendance absolue d'une fantaisie du bey ou de 
ses ministres, le Maure s'évertue à dissimuler son 
aisance pour ne pas exciter la convoitise de ses 
supérieurs. De là, construction de maisons dont la 
façade donne sur une deuxième ou troisième cour, et 
qui ne présentent aux yeux, du dehors, qu'un enclos, 
laissé avec intention dans un état de délabrement 
absolu. Le passant qui longe à cheval cette masure, 
s'en détourne avec dégoût et ne songe pas à inquié- 
ter le propriétaire qui vit tranquillement à l'abri 
des envieux. Derrière la troisième cour, entouré 



ET LE SAHARA. 41 



de ses eunuques, de ses esclaves et de ses femmes, 
le Tunisien allume des lumières dont l'éclat ne 
traverse par les trois murailles, et se livre à des 
orgies de nuit où les rires se mêlent au cliquetis 
des verres pleins du liquide défendu par Mahomet. 
Le chez soi, ïat home d'un Maure est impénétrable. 
Ses femmes, ses eunuques, ses esclaves favoris ou 
des amis intimes (de condition inférieure, ayant 
tout à redouter ou à attendre de lui) invités à causer 
et à voir des danseuses, sont les seuls êtres qui 
dépassent le vestibule. Le cabinet de travail, la 
chambre des repas et le salon sont fermés à tout 
étranger, surtout juif ou chrétien. Ces trois pièces, 
aussi indispensables que le patio à une habitation 
aisée, ne s'ouvrent de jour que si un grand person- 
nage musulman vient visiter le propriétaire. Gela 
arrive rarement. Les grands personnages, s'ils ne 
sont pas chez lebey, vivent entourés de leurs clients 
et ne se dérangent guère pour visiter les parti- 
culiers. Cependant, un ministre protecteur ou parent, 
peut manifester le désir de voir l'intérieur de son 
protégé, et alors celui-ci s'évertue à éloigner de ces 
yeux sérénissimes tout objet de prix. À l'exception 
des favoris du bey, qui n'ont à redouter personne, 
les Tunisiens meublent plus que modestement les 
pièces de réception et entassent leurs richesses 
dans les chambres réservées au harem, asile invio- 
lable et sacré pour un musulman de tout rang. 



42 LA CÔTE BARBARESQUE 

Il est très rare de rencontrer un Maure chez lui. 
S'il n'est pas allé s'asseoir dans l'antichambre d'un 
des ministres, il se promène au bazar ou à travers 
les rues. Quelques rares affaires, la flânerie et le 
café occupent la journée. La nuit venue il se retire 
au harem ou envoie chercher des aimées qu'il fait 
danser dans les appartements du sérail. 

Cette existence de paresse et de corruption est 
entre-mêlée d'actes de dévotion exécutés régulière- 
ment cinq fois par jour, au moment où le muezzin, 
du haut des deux cents minarets delà ville, termine 
son appel par la phrase sacramentelle. La Allah 
illahoullah Mohammed raçoul Allah! ! Alors, ceux 
qui sont dans les rues vont à la mosquée, ceux qui 
sont chez eux exécutent ablutions et prosternements 
en y associant leurs visiteurs. Le pâtre sur la mon- 
tagne, le marchand au désert, le laboureur dans la 
plaine, en entendant ce cri vibrer au-dessus de 
toute la terre musulmane, interrompent, qui son 
labeur, qui sa marche, qui sa méditation, et tournant 
leur visage vers l'orient, invoquent Mahomet, flam- 
beau de l'Islam, prophète aimé de Dieu. C'est sur- 
tout au coucher du soleil, heure où l'omission de la 
prière devient un grand péché, qu'il est curieux de 
traverser la campagne de Tunis. A tout instant, au 
pied d'un sycomore ou d'un olivier, derrière un 
mur en décombres, au milieu d'un sillon et côte à 
côte avec les bœufs, on voit des groupes d'Arabes 



ET LE SAHARA. 43 



prier, le front incliné vers la Mecque. Les uns 
portent le burnous blanc, si éclatant sous ce soleil 
quasi tropical, les autres un costume biblique, si 
bien conservé, qu'on se croirait au temps où Jacob 
gardait les troupeaux de Laban. Ces silhouettes se 
courbant en cadence, ces mains jointes et ces fronts 
pensifs, ont à ce moment triste où la nature jette sa 
robe de jour pour revêtir son manteau de nuit, un 
aspect grandiose et saisissant. L'homme de ces 
climats, moins orgueilleux que nous, s'unit à la 
nature pour chanter, sans fausse honte, les louanges 
du Très-Grand, Très-Haut, Très-Miséricordieux. 

La journée d'un Arabe, malgré son désarroi appa- 
rent, est réglée comme un papier à musique et tout 
aussi uniforme; le matin : prière, ablutions ; flânerie 
et bavardage toute la journée : trois autres orai- 
sons ; au coucher du soleil, prière; la nuit, orgie. 
Quant à manger, l'Oriental en général et le Tunisien 
en particulier n'ont pas d'heure fixe pour ce faire. 
Ils avalent un fruit, un bonbon, un gâteau, rongent 
une tête de mouton grillée, chez eux, au café, au 
restaurant, dans la rue, boivent force tasses de café, 
et se portent admirablement malgré cette étrange 
hygiène. 

Puisque nous sommes sur ce chapitre, disons 
que les restaurants sont représentés par des trous, 
où des. mets sans nom cuisent sur des réchauds 
portatifs. Le chaland passe, pince une bouchée de 



44 LA CÔTE BARBARESQUE 

n'importe quoi, jette sur le comptoir quelques kar- 
roubbes et continue son chemin en grignotant l'em- 
plette. Les cafés sont des hangars très sombres 
avec des bancs couverts de nattes, un grand chau- 
dron plein de café, des tasses microscopiques pour 
le servir, un homme occupe à le verser, un autre, 
porteur éternel d'un charbon destiné à allumer les 
pipes. Pas de rafraîchissements ; du café, rien que 
du café. Dans d'autres établissements, quelques 
planches clouées dans le coin le plus obscur for- 
ment une estrade réservée aux danseuses publiques. 
Ces cafés possèdent une table et un damier. Le 
cafetier fournit aux consommateurs des cartes 
graisseuses. Ce sont des lieux de plaisir fréquentés, 
mais rares à Tunis, où on se défie des superfluités 
de la civilisation. 

Au lieu du drapeau blanc qu'il agite tous- les 
jours en appelant les croyants à la prière, le muezzin 
déploie le vendredi un drapeau vert, le vert étant 
la couleur aimée du prophète, et le vendredi le jour 
férié de l'Islam. La population marchande se com- 
pose de ^chrétiens, de juifs et de musulmans. Le 
vendredi précède le samedi, sabbat des Juifs, qui 
précède lui-même le dimanche : de cette façon à 
Tunis, il y a trois jours de fête par semaine. Les 
musulmans, au lieu de profiter de l'absence des 
juifs et des chrétiens, ne peuvent s'empêcher, à 
l'aspect d'une boutique fermée, de faire de même 



ET LE SAHARA. 45 



chez eux. On n'a aucune idée de la facilité avec 
laquelle un Maure ferme sa boutique. Un ami qui 
passe et l'appelle au café, une promenade, le spec- 
tacle d'un jongleur, suffisent pour faire lever le 
marchand du sofa sur lequel il est assis au milieu 
de ses denrées. Il abaisse sa devanture, tire les 
verrous et file sans faire la moindre attention aux 
acheteurs entassés dans les rues du bazar. Le jeudi, 
les boutiques, très achalandées, sont souvent aban- 
données par leurs propriétaires qui vont se faire 
raser, en priant les voisins de surveiller les voleurs, 
mais sans aucune indication quant aux clients. Un 
marchand auquel je faisais sentir les défectuosités 
de ce système, me répondit : 

— Ceux qui ont besoin de mes marchandises 
attendront mon retour ; les autres ne servent qu'à 
me déranger inutilement. 

Cette indifférence n'existe que parmi les mar- 
chands. Dès qu'il s'agit de plaire à un grand, ou 
d'obtenir une distinction, le Maure le plus apathique 
devient d'une activité dévorante. 

Le Tunisien, si jaloux de son intérieur, se trans- 
forme dès qu'il met le pied dans la rue ; peu lui 
importe alors que toutes ses actions soient publi- 
ques. Il mange, boit, fume, joue, se rase dans des 
boutiques sans portes ni fenêtres où tout passant 
peut jeter un coup d'œil indiscret. Les jeudis sur- 
tout, les boutiques des barbiers sont très intéres- 

3. 



46 LA CÔTE BARBARESQUE 

santés à visiter. Pendant que deux ou trois jeunes 
hommes montés sur des tréteaux, épilent et taillent 
les cheveux et les barbes, le barbier en chef rase, 
en la maintenant entre ses jambes écartées, la tête 
d'un client agenouillé par terre. Barbier et patient 
ne se préoccupent guère des curieux. 

Les contrats entre musulmans se passent chez le 
cadi ou par devant des individus que l'importation 
de la civilisation a gratifiés du nom de notaires. 
Les études de ces notaires, situées dans le bazar, 
ne diffèrent en rien des autres boutiques, sinon 
qu'au lieu de tissus ou de cuirs on y voit deux 
vieux Arabes étendus sur deux bancs, leurs pieds 
déchaussés se touchant presque, d'énormes lunettes 
sur le nez, déchiffrant, sans doute pour se donner 
une contenance, de longs parchemins surchargés 
d'écriture. Dieu sait ce qu'ils lisent et ce qu'ils 
font ! Néanmoins comme il y a beaucoup de ces 
notaires, je suppose qu'ils se rendent utiles et qu'ils 
réussissent à gagner leur vie. Les avoués, agréés, 
huissiers, sont inconnus ici, même de nom. Les 
avocats commencent à poindre à l'horizon. Les 
musulmans n'ont recours à eux que dans des cas 
très rares. Un accusé se défend lui-même devant 
l'autorité locale ; s'il est bègue ou timide, c'est le 
gendarme qui, chargé d'abord du rôle d'accusa- 
teur, change de voix et s'improvise avocat pour 
invoquer ce que nous appelons les circonstances 



ET LE SAHARA. 47 



atténuantes. Ce n'est que devant les consuls et pour 
différends avec les protégés européens que les indi- 
gènes emploient les avocats-plaidants. Toutefois le 
bey vient d'autoriser les chrétiens à se faire repré- 
senter devant lui par leurs avocats. 

Si le mot Taleh signifie médecin, les charlatans 
qui le portent n'ont aucune science, même la plus 
élémentaire. Ils ne vivent que de la crédulité des 
malheureux, car un Maure, tant soit peu aisé, 
s'adresse toujours aux médecins européens établis 
à Tunis. Les barbiers, en revanche, saignent assez 
convenablement, pratiquent la circoncision, arra- 
chent les dents, et posent les ventouses. 

L'hygiène est d'ailleurs excellente : et à l'excep- 
tion des ophthalmies provoquées par les rayons du 
soleil, les maladies dont nous souffrons sont in- 
connues à Tunis ; il y a peu de villes d'Afrique, 
même du sud de l'Europe jouissant de meilleures 
conditions sanitaires. Les rues malpropres et les 
égouts béants qui exhalent de toutes parts des 
odeurs méphitiques , et les deux lacs salés qui 
servent depuis des siècles de cimetière, de char- 
nier et de dépotoir à la ville , n'engendrent ni 
fièvres, ni épidémies, car le golfe est ouvert au 
vent, l'air est d'une grande pureté, la proximité 
des montagnes le clarifie encore. Les indigènes 
usent très fréquemment de bains, qui sont dans ces 
climats une excellente précaution hygiénique. On a 



48 LA CÔTE BARBÂIŒSQUE 

souvent décrit les bains maures et turcs ; ceux de 
Tunis ne sont pas autre chose. 

La population musulmane, avons-nous dit plus 
haut, est composée d'Arabes, de Turcs, de Maures, 
de Koulouglis et de Nègres. En essayant une clas- 
sification, très difficile néanmoins, on pourra dire 
que les Turcs représentent l'aristocratie, les Arabes 
la petite noblesse, les Maures et Koulouglis la 
classe moyenne ; les nègres — affranchis par Ahmed 
Bey en 1837, mais qui continuent à exercer des 
fonctions serviles, — la basse classe. Cette distinc- 
tion n'a pas la même signification que chez nous, 
car ici tout individu est fils de ses œuvres. Tel 
Arabe, tel Koulougli, tel nègre, favori du favori 
du bey, devient par cela même un personnage 
autrement important que le descendant des Aben- 
cerrages , rois de Grenade, marchand de parfums 
au bazar. Ce commerçant garde précieusement, 
dans une boîte qu'il exhibe avec orgueil, à côté 
de la clef de l'Alhambra, emportée jadis par 
Boabdil, la médaille de l'Exposition de 1867 et la 
croix de chevalier du Nischam. Il paraît que les 
Orientaux, musulmans et juifs, conservent avec 
beaucoup de soin leurs papiers de famille ; que 
Tunis compte parmi ses négociants musulmans des 
Merinites et des Garamanlis ; parmi ses négociants 
juifs des descendants directs des membres du Sa- 
nhédrin, d'Avicène, de Moïse Ben Raschi, et que 



ET LE SAHARA. 49 



musulmans et juifs ont des preuves indiscutables à 
l'appui. 

La courtoisie la plus exquise est de rigueur dans 
les rapports entre musulmans ; ils s'abordent et se 
quittent avec des protestations dont la liste intermi- 
nable ferait sourire, si elles n'étaient prononcées 
avec une dignité qui les fait paraître naturelles, 
surtout dans un pays où le proverbe Time is money, 
a tort. Les formules de politesse, aclulatives, obsé- 
quieuses entre musulmans, se transforment un peu 
lorsqu'il s'agit d'un Européen. Un Maure vous 
adresse des compliments, mais il n'est plus aussi 
humble, et sa courtoisie native disparaît devant 
l'arrogance religieuse, unique orgueil qu'un Oriental 
ne consentira jamais à abaisser. Le titre dû à un 
supérieur est le mot sidi (seigneur). Le dernier 
mendiant ne dérogera jamais au point de donner 
du sidi à un Européen. Il l'appellera arfi (maître, 
mon maître). Le Musulman qui a voyagé, tout en 
rendant justice à l'excellence de l'état social en 
Europe, n'en est pas moins persuadé de la supré- 
matie de l'islamisme sur le christianisme. Il est 
absolument inutile de chercher à convaincre un 
musulman sédentaire que les juifs et les chrétiens 
sont des hommes. C'est un mépris absolu, irrai- 
sonné, mais secret. 

Toutefois une grande aménité règne dans les 
relations d'indigène à Européen et ce n'est que par 



50 LA CÔTE BARBARESQUE 

la bouche des enfants, qui ne manquent jamais, 
malgré les horions de leurs parents, d'invectiver 
les chrétiens du seuil de leurs maisons, que l'on se 
rend compte des véritables sentiments que nous 
inspirons. 

Le caractère des Maures est futile. Les jours où 
ils ne font pas d'orgie, ils se distraient à des jeux 
d'enfants, tels que devinettes, jonchets, etc. Cette 
futilité se traduit en ville par l'assemblage de cou- 
leurs voyantes dans les vêtements. Ce ne sont que 
burnous blancs à doublures violettes, robes de des- 
sous rouges, pantalons de diverses couleurs, tur- 
bans à l'unisson. Tout cela se pavane, se tortille, 
se retourne, sourit comme des femmes coquettes. 
Les juifs se distinguent par leurs vêtements noirs, 
jadis de rigueur. Aujourd'hui ils s'habillent de noir 
par modestie. Un fait curieux à noter, c'est qu'à 
Tunis, au contraire des autres pays, ce sont ceux 
qui n'exercent aucune fonction publique, qui s'ha- 
billent de la façon la plus théâtrale. Ministres, 
fonctionnaires, officiers ont un uniforme mi-turc, 
mi-européen, consistant en une redingote noire bou- 
tonnée et en un fez, orné d'une étoile d'or chez les 
militaires, sans aucun ornement chez les civils. 

Complètement étrangère aux indigènes, il existe 
à Tunis une société cosmopolite qui se réunit pour 
causer, jouer et danser comme dans n'importe 
quelle ville de l'Europe. Les consulats généraux, 



ET LE SAHARA. 51 



les consulats, les principaux négociants et quelques 
employés européens au service du bey, en forment 
le contingent. Le salon le plus fréquenté lors de 
mon séjour, était celui du consul d'Amérique, où les 
étrangers s'empressaient de se faire présenter dès 
leur débarquement. M. et M me Heap (1), dont l'affa- 
bilité est devenue proverbiale en Afrique, ont vu 
passer clans leur habitation mauresque, aménagée à 
l'européenne, tous les voyageurs de distinction qui 
ont traversé Tunis. Le salon de M me Wood, femme 
du consul général d'Angleterre, rivalise, dit-on, avec 
celui de M me Heap. Pendant la saison d'hiver, ces 
deux dames et quelques autres donnent des dîners, 
des soirées, des bals, qui font oublier la patrie 
absente à ceux que leurs affaires appellent sur la 
côte barbaresque. Dans la journée, les Européens 
se donnent rendez-vous à la promenade de la Ma- 
rine. Il fait toujours beau sous ce ciel béni de Dieu ; 
la société est peu nombreuse; les dames, toutes 
charmantes, sont affables et accueillantes ; on se 
voit tous les jours, on se lie facilement et le temps 
passe vite entre les surprises du jour et les plaisirs 
du soir. 



(i) M. Heap a été depuis nommé consul général à Constanti- 
nople. 



III 



Les femmes et les harems. — Le harem du bey, du général 
Keir-Ed-Dinn, du général Bakkouch. — Caractère des femmes 
maures. — La polygamie. — Les femmes arabes. — La pros- 
titution. 



Parmi les habitants de Tunis, il est une dame 
dont la grâce et la beauté ont été célébrées par de 
nombreux voyageurs : M me Des Montés, originaire 
de Constantine, femme d'un banquier espagnol. 
Parlant aussi bien l'arabe que le français, liée avec 
la plupart des grandes clames musulmanes, M me Des 
Montés est la providence des européennes qui dé- 
sirent visiter les harems, car elle consent à leur 
servir d'introductrice. 

L'accès des harems m'étant en revanche formel- 
lement interdit, mes lecteurs devront se contenter 
de la description qui m'a été faite par ma femme, 
au retour de son excursion dans les principaux 
gynécées de la ville. 

Pour être à la hauteur de l'étiquette musulmane, 
il faut commencer par rendre visite à la beya 
(femme légitime du souverain). Ce fut en effet au 



54 LA CÔTE BARBARESUUE 

Bardo, au harem du bey, que M me ' Heap et Des 
Montés conduisirent d'abord ma femme. A droite 
de l'escalier des Géants se trouve une petite 
porte grillée, verrouillée et cadenassée, assez habi- 
lement dissimulée dans le mur. C'est l'entrée du 
harem, interdite à tout homme. La beya était pré- 
venue. Cet avertissement est de rigueur. Dans la 
vie ordinaire et quand elles n'attendent pas de 
visites, les femmes du harem vaquent à leurs occu- 
pations dans un négligé voisin de la nudité, et se 
promènent à travers les appartements avec une 
chemise bouffante pour tout vêtement. 

Les visiteuses frappèrent à tour de bras contre le 
bois de la porte. Elles entendirent un bruit de fer- 
raille, un grincement : un eunuque noir montra dans 
rentre-bâillement sa face grimaçante, interrogea mi- 
nutieusement les figures des trois clames, inspecta 
la cour d'un regard circulaire et ouvrit la porte. 

Quelques eunuques, aussi laids et aussi noirs 
que le premier, rangés au seuil — afin, sans doute, 
de cacher l'escalier du harem au regard furtif de 
quelque passant — se formèrent en haie, pendant 
que le cerbère refermait la porte et la garnis- 
sait de son attirail de verrous : à peine ce fut-il 
fait, que les eunuques se mirent à monter quatre 
à quatre un escalier intérieur ; c'est leur façon 
d'annoncer. En haut de cet escalier, les dames 
se trouvèrent tout à coup seules au milieu d'une 



ET LE SAHARA. 55 



cour dallée, pareille aux autres cours du Bardo, 
à cette différence près, qu'elle était vitrée. Heu- 
reusement que M me Des Montés connaissait la 
maison, sans cela, les visiteuses n'auraient pas 
manqué d'être embarrassées. La cour était entourée 
d'une galerie à colonnes servant de portique à des 
chambres pratiquées dans le mur. Au seuil de 
ces chambres, entre les colonnes et la cour, il y 
avait un monde de femmes, blanches, cuivrées, 
noires, les unes vieilles, les autres jeunes; les unes 
grimaçantes et effrontées, les autres belles d'une 
beauté régulière, mais sans aucune expression dans 
la physionomie. Tout cela était chaussé de bas de 
coton blanc, vêtu de chemises de soie, roses, jaunes, 
rouges, oranges, violettes, avec des pantalons bouf- 
fants et des petites calottes sur la tête, et tout cela 
avait les yeux dirigés vers un même point, celui 
où se mouvaient les Européennes. C'étaient des 
tricoteuses, des brodeuses, des repasseuses, des 
blanchisseuses, etc. A l'exception de la matière 
première, achetée au bazar, et des meubles et bi- 
joux que le maître donne, tout ce qui est nécessaire 
aux besoins de la vie se fait dans l'intérieur du 
gynécée. Les servantes de la beya sont en même 
temps les esclaves du bey qui peut, si la fantaisie 
lui en prend, les employer à ses plaisirs. Le sou- 
verain actuel n'a guère de ces caprices, et il y a au 
Bardo des vierges de soixante ans, achetées jeunes 



LA COTE BARBARESQUE 



filles par ses prédécesseurs. Quelques- unes d'entre 
elles ne sont jamais montées au premier étage et ont 
passé leur vie dans une cour intérieure, à coudre, 
broder ou tricoter; les chambres qu'elles habitent 
n'ont pas de fenêtres , le jour leur venant de la 
cour vitrée, ces femmes , pour la plupart des né- 
gresses, n'ont jamais vu d'autre homme que les 
eunuques, le bey ne descendant pas dans les pro- 
fondeurs de son harem. 

Il ne faudrait toutefois pas déduire de là que la 
Tunisienne est malheureuse. Élevée ainsi dès son 
jeune âge, ne se doutant même pas qu'une autre 
vie pourrait remplacer celle qu'elle mène , bien 
nourrie, bien traitée (le musulman maltraite rare- 
ment ses esclaves), elle a une existence dénuée de 
plaisirs, mais vierge de secousses et de passions. 
Je présume qu'elle est autrement heureuse que 
nos femmes de condition inférieure. 

Cependant, comme la jeunesse a soif de passion, 
la perspective de la réclusion éternelle et d'une 
longue virginité laisse sur les figures pour la plu- 
part régulières des jeunes filles blanches, une em- 
preinte de tristesse qui les accompagne dans tous 
leurs mouvements. Nonchalantes, résignées, elles 
se massent lentement sur le passage plein de frou- 
frou mystérieux de ces femmes d'un autre monde, 
et, de leurs yeux de gazelle, profonds et mélan- 
coliques, suivent longuement la trace des étran- 



ET LE SAHARA. 57 



gères. Ignorantes de corps, sans l'être par l'esprit, 
elles ont tout entendu, tout compris, sans avoir rien 
éprouvé. L'expression d'effarement ordinairement 
empreinte sur leurs visages, se transforme à l'aspect 
d'une Européenne, en une curiosité vague, qui, 
développée par un désir ardent, une aspiration 
inconsciente vers l'inconnu, éclate dans les mur- 
mures qui sortent de tous les groupes. Les 
négresses sont plus gaies, plus bruyantes : lebey, 
très bon maître, renouvelle souvent son harem de 
noires. Elles le savent; elles savent aussi qu'elles 
peuvent avoir la chance, dans ce cas, d'épouser 
quelque serviteur du palais. Elles n'ont jamais eu 
l'espérance d'attirer les regards du maître, et elles 
acceptent plus franchement leur condition. En 
effet, par une anomalie étrange, le bey, très libé- 
ral de ses négresses, accorde rarement à une de 
ses esclaves blanches la permission de quitter son 
harem, — sans pour cela se soucier plus des unes 
que des autres. 

Nos dames s'avançaient à travers la cour, vers 
une porte latérale, contre laquelle deux eunuques 
se tenaient aplatis. La cour, plus longue que large, 
avait des meubles, .style Louis XVI. Entre chaque 
colonne, le palier se remplissait de femmes, qui 
interrompaient leurs travaux et accouraient de 
tous les recoins du harem, pour assister à l'au- 
dience, ne fût-ce que de loin. 



58 LA CÔTE BARBARESQUE 

Un petit escalier de quatre marches relie cette 
cour à un salon sans fenêtres, éclairé d'en haut, 
vaste, assez élégant, limité par deux alcôves, qui, 
se faisant face, contiennent des lits dorés, devant 
lesquels un large divan sert à la fois de degré 
pendant la nuit et de siège pendant le jour. 
Des fauteuils disséminés dans la pièce et deux 
matelas jetés à terre complètent l'ameublement. 
Sur le divan de gauche se tenait la beya, assise à 
l'orientale. C'est une vieille femme, grande et 
grosse, vêtue d'une chemise en soie de couleur 
voyante, des bas de coton blanc aux pieds, les 
cheveux coupés en oreilles d'éléphant ; couverte 
de colliers, de broches, d'agrafes ; les doigts scin- 
tillants de bagues. A ses pieds, plusieurs jeunes 
filles, ses favorites, vêtues du même costume que 
les autres esclaves, riaient, étendues sur le ma- 
telas. A l'aspect des étrangères, la beya se leva 
pesamment, fit quelques pas, rencontra les dames 
au milieu de la pièce, embrassa M me Des Mon- 
tés, tendit la main à M rae Heap et à ma femme, 
et désigna du doigt le sofa. Pendant ce temps 
les favorites, accoudées sur leur matelas, exami- 
naient avec curiosité les Européennes. Quand 
ces dernières, obéissant au geste de la beya, se 
furentassises, elles eurent à leurs pieds un bouquet 
de jeunes filles aux yeux effarés. Les eunuques et 
les autres suivantes, tout aussi curieuses, formèrent 



ET LE SAHARA. 59 



des groupes aux embrasures des portes ouvertes. Ce 
spectacle, ainsi que l'examen préalable de la beya, 
— qui non contente de ses bijoux s'était fait peindre 
avec du kohl une gazelle sur le front et divers 
signes sur les bras — eut pour résultat un silence 
assez prolongé. La beya, femme d'humeur diffi- 
cile, commençait à froncer le sourcil et à tourner 
le dos à demi, quand M me Des Montés, habituée 
à ses manières, dit que les Européennes admiraient 
le luxe de l'appartement. La beya sourit à ce 
mensonge et crut bien faire en se faisant admirer 
elle-même. Elle souleva sa chemise, montra un 
vêtement de dessous surchargé d'or, étendit sa 
main ridée pour faire voir ses bagues et prononça, 
enchantée : 

— Vilains vêtements que les costumes euro- 
péens ! Vous avez l'air emmaillotées dans vos robes l 

Là-dessus la conversation languit derechef. 
M me Des Montés sauva la situation en demandant 
à visiter la chambre à coucher. La beya se leva, 
croisa les mains derrière le dos et se dirigea en se 
dandinant vers une porte de fond. La chambre à 
coucher est meublée à l'européenne : lit en palis- 
sandre, armoire à glace, fauteuils, Un fort beau 
portrait en pied du bey, sert d'unique ornement au 
mur. M me Des Montés conseilla à ses compagnes 
d'adresser à la princesse un compliment sur la 
beauté de son mari. La beya se rengorgea : 



CO LA CÔTE IURRARESQUE 

— Oui, dit-elle, il est beau... et il couche toutes 
les nuits ici, dans mon lit. 

C'était absolument faux, Depuis longtemps 
Mohammed-es-Sadok n'a plus de commerce avec 
sa femme. Toutefois, soucieux du décorum, il vient 
tous les jours au harem. Ses visites sont courtes, 
cérémonieuses. Quand elles coïncident avec les 
heures de la prière, le prince va réciter ses orai- 
sons dans une chambre réservée, dont on relève 
les vitraux, pour lui permettre, en voyant le ciel, 
d'envoyer sa prière plus directement à Allah. 
Les dévotions terminées , le bey rentre souvent 
chez lui sans avoir aperçu sa femme. Naturel- 
lement personne ne songea à s'appesantir sur la 
vérité de l'allégation de la beya : tout le monde 
s'inclina gravement; des petites servantes apportè- 
rent le café; après quoi, M me Des Montés, voyant 
que la beya paraissait fatiguée, avertit qu'il était 
temps de se retirer. La princesse tendit la joue cà 
chacune des dames. Un eunuque entra et tout 
fut dit. 

Au sortir du Bardo, ma femme leva la tète, et 
aperçut à une des fenêtres une figure en turban 
qui s'élevait et s'abaissait en cadence : c'était le 
bey qui priait. 

La femme du général Kheir-Ed-Dinn, jeune, 
belle et élégante Gircassienne, fut achetée, dit- 
on, ta Gonstantinople à beaux deniers comptants. 



ET LE SAHARA. 61 



Ses suivantes, presque aussi jolies qu'elle, com- 
posent le harem du général (quelques-uns disent 
un des harems). Elles sont ici plus gaies, plus 
rieuses que chez la beya. Tout en étant très amou- 
reux de sa femme, le général n'est pas ennemi du 
beau sexe et une suivante peut, à la rigueur, espé- 
rer un regard. En revanche, la maîtresse de 
céans parait mélancolique ; son mari exilé, est loin 
d'elle. Après avoir franchement admiré l'admirable 
coup-d'œil de ces charmantes jeunes filles, ré- 
gentées despotiquement par une admirable créa- 
ture (M me Kheir-Ed-Dinn est, dit-on, une merveille), 
nos dames allèrent chez la ministresse de la guerre 
qui se trouva absente, mais où elles furent reçues 
par le fils de la maison , âgé de quatorze ans, âge 
où les enfants sont libres de circuler dans les ha- 
rems. L'aménagement intérieur de ces trois sjvné- 
cées se ressemble identiquement. La réception est 
la même, moins cérémonieuse cependant dans les 
harems particuliers. 

Le lendemain, j'accompagnai ma femme chez 
le général Bakkouch, directeur des affaires étran- 
gères. M. et M mc Des Montés nous y attendaient 
déjà. Pendant que les dames pénétraient au ha- 
rem, je m'acheminai vers le sérail (1) avec M. Des 
Montés et le général. 

(1) On appelle sérail l'appartement réservé aux hommes. 

4 



62 LA CÔTE BARBARESQUE 

Tout en buvant d'un délicieux sirop de violettes 
Bakkouch (le Tunisien, sans contredit le plus civilisé 
que j'ai connu) s'excusait avec grâce de ce que les 
usages du pays lui interdisaient de nous montrer 
sa femme, et discutait politique, littérature, arts 
comme n'importe quel gentleman français ou an- 
glais. Sur ces entrefaites, un serviteur vint lui 
parler à l'oreille. La femme du général, — qui 
circule librement à travers tout le palais — dési- 
rait passer avec ses visiteuses par la pièce où nous 
nous trouvions. 

— Nous irons au kiosque, puisqu'on nous chasse 
d'ici, dit Bakkouch; ces dames sont au jardin; 
ayez l'obligeance de ne pas les regarder quand 
nous y serons. 

Impossible de maintenir les usages de son pays 
avec plus de courtoisie. Nous longeâmes une des 
allées du jardin sans tourner la tête et nous mon- 
tâmes au kiosque qui donne sur la campagne. On 
découvre, du kiosque du général Bakkouch, une 
des plus admirables vues qu'il m'ait été donné de 
contempler. La mer, Carthage, les deux lacs salés, 
la campagne couverte d'oliviers et de sycomores, 
semblent servir de base à l'éminence sur laquelle 
s'élève Tunis. 

Ma femme me dit que M me Bakkouch était fort 
jolie, très aimable et suffisamment civilisée. Elle se 
soumet à la réclusion sans l'approuver et regrette 



ET LE SAHARA. 63 



de ne pouvoir aller à Marseille où ses fils reçoivent 
leur éducation. Le harem du général Bakkouch est 
meublé et tenu à l'européenne. 

La vie d'une grande dame musulmane, voire 
même d'une dame de condition aisée, s'écoule dans 
l'oisiveté la plus complète. Elle s'habille, se farde, 
se parfume, se peint les yeux avec du kohl, la 
plante des pieds et la paume des mains avec du 
henné (1), bavarde avec ses suivantes, dort et 
mange des sucreries. Ni lectures, ni affaires, ni oc- 
cupations : uu certain esprit d'intrigue, cependant. 
L'inimitié entre les deux sexes a été le résultat de 
la jalousie outrée des Orientaux. Malgré la réclu- 
sion obligatoire, il se présente des occasions, telles 
que le bain, les pèlerinages, etc., où les femmes 
peuvent nouer une intrigue au dehors. Ces occa- 
sions, fort rares, servent parfois de but à toute une 
existence féminine. La musulmane mène son in- 
trigue avec délice , aidée par ses compagnes, qui, 
tout en se jalousant et se détestant, se liguent 
contre l'ennemi commun : le mari. Les cas d'adul- 
tère, très fréquents, ont fait dire à un auteur 
arabe : 

— La femme musulmane sort peu, mais chaque 



(1) Le henné est une plante qui donne à la peau une couleur 
jaune très laide à voir, ce qui fait que beaucoup de grandes 
dames, telles que Mme* Kheir-ed-Dinn et Bakkouch, ont abandonné 
cette mode. 



64 LA CÔTE BARBAIIRSQUE 

fois qu'elle sort, c'est avec l'intention bien arrêtée 
de tromper son mari. 

Le fait est rigoureusement vrai. Le mois du Ra- 
madan, fête pendant laquelle les femmes jouissent 
d'une liberté relative, est le mois des aventures 
galantes. Depuis quelques années, les musulmans 
civilisés de Gonstantinople , du Caire ou de Tunis, 
sans cesser leur existence voluptueuse, veulent 
passer aux yeux des chrétiens pour monogames. A 
cet effet, ils choisissent une de leurs épouses qu'ils 
entourent d'un grand prestige et qu'ils mettent en 
présence de dames européennes, après lui avoir 
permis de porter leur nom. Cette petite dérogation 
à l'antique usage, cette élévation de la femme au 
rang de compagne, si peu réelle qu'elle est encore, 
a déjà porté ses fruits. Les concubines devenues 
épouses uniques et légitimes se conduisent irrépro- 
chablement. Pour être juste, il faut néanmoins 
ajouter qu'il y a des hauts fonctionnaires turcs et 
tunisiens qui n'ont réellement qu'une femme. Le 
général Bakkouch est du nombre. 

Les dames musulmanes, turques et mauresques, 
épouses légitimes ou favorites, ne forment qu'une 
infime majorité de la population féminine de la 
régence. Autant elles sont oisives, autant les femmes 
arabes et kabyles sont astreintes à une existence 
de travail et de peine. Allant à pied pendant que 
leurs maris se prélassent à cheval ou à chameau, 



ET LE SAHARA. 65 



soumises aux plus rudes travaux et aux mauvais 
traitements, elles se fanent très vite et à l'âge de 
trente ans deviennent vieilles et laides. Vêtues de 
couleurs sombres — généralement d'une robe en 
cotonnade bleu foncé — elles se recouvrent du 
voile blanc ou noir quand elles pénètrent en ville. 
A la campagne elles vont tète nue et à visage 
découvert. Coquettes malgré leur abjection, elles 
se peignent les yeux et les ongles, et se dessinent 
au front et aux bras des figures symboliques. Le 
fait même de travailler aux champs, leur donne une 
liberté que les citadines n'oseraient rêver; jeunes, 
elles en abusent parfois. Aussi passionnées que les 
mauresques sont apathiques, malheureuses sous le 
toit conjugal, méprisées, maltraitées, elles cherchent 
au dehors cet amour soumis et adulateur que les 
jeunes hommes de toutes les races accordent si 
volontiers aux femmes inconnues. L'ayant trouvé, 
elles s'y abandonnent avec fureur sans souci du 
danger. Les douars arabes ou kabyles, servent 
souvent de théâtre à des drames intimes ; sou- 
vent un amour effréné, poétique, éclos sous une 
tente, bouleverse une contrée. La femme arabe, 
soumise à son mari , devient exigeante pour 
l'amant, et l'amant, qui roue de coups son épouse 
légitime, est rempli de prévenances pour sa maî- 
tresse. 

On m'a raconté à ce sujet qu'un cadi de Seffax 

4. 



LA COTE BARBARESQUE 



'vit un jour à son tribunal une femme kabyle qui lui 

parla en ces termes : 

— Hassan était mon amant; il s'agenouillait 

devant moi, baisait mes pieds en pleurant, et lui 

eussé-je ordonné de lécher le sable que je foulais, 
il l'eût fait avec bonheur. Cependant il était marié 

et je savais qu'il battait cruellement sa femme, 

déjà vieille et ridée. Hassan, trop pauvre pour 

avoir deux femmes, était beau comme la lune. 

Flattée de son amour, je consentis à partager sa 

misère, persuadée d'ailleurs qu'il ferait exécuter 

les plus rudes travaux par sa première femme. 

Du jour où j'entrai dans sa demeure, il changea 

brusquement; aujourd'hui, il me maltraite et me 

force à travailler plus que l'autre , sous prétexte 

que plus jeune, je puis supporter davantage. A mes 

reproches, à mes doléances, il répond : « J'étais 

l'esclave de ma maîtresse, je suis le maître de ma 

femme. » Je viens, Sidi, demander le divorce. » 

J'ignore si la kabyle obtint gain de cause, mais 
son histoire me parut piquante, sinon morale. 

La polygamie est plus répandue chez les Arabes 
que chez les Maures. La femme coûte cher au 
riche et rapporte au pauvre. Un Arabe thésaurise 
pendant plusieurs années pour acheter une seconde 
femme qui augmentera de son travail le bien- 
être de la communauté. On voit fréquemment des 
laboureurs posséder deux ou trois femmes; les 



ET LE SAHARA. 67 



harems dans les villes deviennent de plus en plus 
rares. A l'exception des princes hosseinites, des 
ministres et de quelques particuliers excessivement 
riches, il n'y a guère d'habitant de Tunis qui peut 
se permettre le luxe d'un véritable gynécée. L'a- 
bolition de l'esclavage et de la traite des nègres a 
porté un coup décisif à cette institution. Quelques 
Crésus font encore venir de la Circassie des esclaves 
blanches à prix d'or. Quelques grands proprié- 
taires fonciers élèvent sur leurs terres des jeunes 
filles, au biberon, pour ainsi dire. Circassiennes 
et Arabes , une fois mêlées à la population d'un 
harem , perdent cette foi aveugle clans la ser- 
vitude, jadis si profondément enracinée parmi ces 
peuples. De là des exigeances, des plaintes, des 
difficultés. Résignées à la réclusion qu'elles croient 
inséparable de leur foi religieuse, les femmes veu- 
lent être bien traitées, bien nourries, bien vêtues. Le 
bey seul a, sur son harem, droit de vie et de mort. 
Les particuliers ne peuvent plus, sans enfreindre 
la loi, maltraiter leurs femmes. Une esclave (le mot 
subsiste toujours) a recours contre un maître cruel ; 
le férik, le bey, le gouverneur de province, la pro- 
tègent et, si la vie d'un harem lui est trop à 
charge, elle a une dernière ressource; celle de se 
réfugier dans la prostitution. La monogamie a 
quelque chance d'être acceptée par la classe aisée; 
elle ne le sera pas de longtemps par le peuple. 



68 LA CÔTE BARBARESQUË 

L'Oriental est sensuel ; une seule femme ne 
saurait le satisfaire, et les harems, en disparais- 
sant, ont fait une large place à la prostitution, 
accrue en ces dernières années dans des pro- 
portions inouïes. Tunis, sur une population de 
120,000 âmes, compte 25,000 prostituées ; Constan- 
tine, sur 47,000 habitants en compte 15,000. On a 
dit que toute aimée était fille publique, et toute fille 
publique aimée. Sans contester absolument la vé- 
rité de cette assertion, je tracerai une ligne de 
démarcation entre ces deux classes de la prostitu- 
tion. L'aimée , c'est une courtisane ; on l'envoie 
chercher ; elle se laisse attendre, prier, et choisit 
entre ceux qui désirent l'obtenir ; de plus elle 
possède une maison, sort voilée et se repose pen- 
dant le jour. La fille publique sait danser aussi, car 
la danse mauresque n'est qu'un balancement libi- 
dineux de hanches que toute femme dépravée peut 
facilement réussir. Le balancement doit être ac- 
compagné d'un sourire gracieux , d'un regard 
lascif, d'une attitude plus ou moins coquette. On 
devient aimée, quand on a le sourire très gracieux, 
le regard très lascif et qu'on connaît beaucoup 
d'attitudes ; on reste fille publique quand on n'a 
rien de tout cela. La prostituée exerce son métier 
pendant le jour ; accroupie par terre auprès d'une 
porte ouverte, qui sert d'entrée au trou dont elle a 
fait son salon de réception, elle appelle les passants 



ET LE SAHARA. 69 



de la rue. L'homme qui s'est laissé séduire une 
fois entré, la fille abaisse une draperie qui pend 
au-dessus de sa porte et avertit de cette façon qu'il 
y a du monde chez elle. 

Des rues entières sont réservées à la débauche ; 
à chaque seuil, à chaque pas, on y rencontre une 
prostituée, fardée comme il n'est pas possible 
de l'être ; des animaux, des croix, des croissants 
peints sur les joues, entre les soucils, sur le menton; 
les mains et les pieds nus enduits de henné, les 
yeux pleins d'antimoine, couverte de bijoux d'or 
ou de cuivre, véritable enseigne parlante de son 
hideux métier. Je n'ai pu visiter que le quartier 
interlope juif ; les musulmans sont jaloux même de 
leurs prostituées; lorsqu'ils voyent un Européen pé- 
nétrer dans une rue occupée par la prostitution 
musulmane, ils lui intiment en criant l'ordre de se 
retirer et il y aurait danger à n'y pas obéir. 

Quant aux aimées musulmanes, c'est chose com- 
plètement impossible à un étranger d'en apercevoir 
une, même de loin. Elles professent un profond 
mépris pour les chrétiens et elles risqueraient trop 
d'un autre côté si on apprenait qu'elles ont dansé 
devant un infidèle. Il faudrait beaucoup de temps, 
de démarches et d'argent pour en voir une des 
moins achalandées. 

Les aimées fréquentent les sérails des riches 
Tunisiens. Seules ou plusieurs ensemble, elles y 



70 LA CÔTE BÀRBARESQUE 

exécutent des danses, des exercices : accroupies 
sur les genoux et les mains, elles se tordent, s'en- 
roulent des écharpes autour des bras et des jambes, 
en se balançant dans une sorte de spasme, jusqu'au 
moment où elles roulent épuisées sur le plancher. 
Alors, le maître de la maison et ses invités luttent 
de générosité et collent des pièces de monnaie sur 
les figures, les bras, les jambes des aimées, éten- 
dues, haletantes. Les Tunisiens, très jaloux de ces 
danseuses, usent de toutes sortes de subterfuges 
pour les cacher aux yeux des Européens : jus- 
qu'ici ils y ont parfaitement réussi. Les soi-disant 
aimées qui exercent dans les cafés maures avec 
accompagnement d'orchestre, dans les entr'actes 
d'un récit fait par un barde ou conteui; populaire, 
ne sont que des juives, voire même des fruits secs 
de la prostitution européenne. Laides et fanées, 
sans talent, sans grâce, elles n'obtiennent aucun 
succès, même parmi les indigènes de la classe 
moyenne, qui voient toujours avec plaisir le barde 
reprendre sa narration interrompue. 

La population féminine juive, très nombreuse 
dans les villes, se distingue facilement des musul- 
manes par son costume. Une Mauresque, même 
prostituée, ne sortira jamais sans voile. Les juives 
vont à visage découvert et se vêtissent dans la rue, 
à peu de différence près, comme les musulmanes 
dans leur intérieur ; pantalon collant, bas de coton, 







P^ K, 



Juive de Tunis. Quelques-uns prétendent que ce costume étrange 
et disgracieux csl le véritable coslume biblique. — Page 71. 



ET LE SAHARA. 71 



chemise bouffante, bonnet phrygien à pointe recour- 
bée. Quelques-uns prétendent que ce costume 
étrange et disgracieux est le véritable costume 
biblique. Les juives sont jolies jusqu'à l'âge de 
douze à treize ans, moment où elles deviennent 
filles à marier ; alors on les traite comme les oies 
de Strasbourg. L'embonpoint constituant la su- 
prême beauté de toute Orientale, on les soumet 
pour les engraisser à des tortures sans nom, telles 
que nourriture farineuse, immobilité complète, 
obscurité, etc. A trente ans une juive de Tunis est 
un paquet de chair molle et flasque, soutenu par 
des jambes d'une grosseur monstrueuse. Les 
israélites riches ont adopté, à la réclusion et au 
voile près , le genre de vie des grandes dames 
musulmanes. La prostitution recrute son principal 
contingent parmi les pauvres. 

A l'exception d'un très petit nombre de dames 
européennes de la société, les chrétiennes tra- 
vaillent en qualité de servantes libres dans les 
harems des riches Maures ; il y a des actrices atta- 
chées à une misérable bicoque décorée du nom 
de théâtre Italien. Deux ou trois Françaises de la» 
petite bourgeoisie tiennent des boulangeries, mer- 
ceries, cafés et parmi les prostituées on rencontre 
beaucoup de Maltaises et quelques Siciliennes. En 
résumé la population féminine chrétienne est insi- 
gnifiante. 



72 . LA CÔTE BARBAKESQIE 

J'allais oublier ces femmes dont l'habit est vé- 
néré d'un bout de l'hémisphère à l'autre : je veux 
parler des Sœurs de charité. Respectées à Tunis 
comme partout, elles pénètrent, seules peut-être 
parmi les Européens des deux sexes, dans les inté- 
rieurs musulmans les plus mystérieux. Les Tuni- 
siens les appellent marahouta (saintes femmes). 



IV 



Précis de l'histoire de Tunis. — Politique actuelle. — Armée. — 
Administration. — Finances. — Impôts. — Population. — Re- 
ligion. 



Strabon parle de Tunis dont l'origine se perd, 
sans métaphore, dans la nuit des temps. Jusqu'à 
la conquête musulmane, Tunis, située sous le vent 
de Garthage, subit la destinée de sa puissante voi- 
sine. Tour à tour vassale de Rome, ou de Byzance, 
conquise par les Vandales, reprise par les Grecs, 
elle ne vécut de sa propre existence que sous le 
sceptre de l'Islam. En 670, Tunis devint la capitale 
delà principauté mahométane de Kaïrouan, tribu- 
taire des califes de Bagdad. Les sultans de Kaïrouan 
se déclarèrent bientôt indépendants, mais attaqués 
parles Fatimiles ils furent défaits et dépossédés. 

Vers l'an 1010 les Fatimites furent supplantés 
par Aboul-Agen, chef Berbère, qui après avoir 
lutté de longues années contre le roi du Maroc, 
Youssouf-Ben-Tachfîn, parvint, victorieux et vaincu 
tour à tour, à fonder une dynaslie qui régna jusqu'en 
1140, année où Àbou-Abd- Allah Mohammed le 

5 



74 LA CÔTE BARBARESQUE 

Mahadi, chef de la dynastie des Almohades, 
s'empara de Tunis. 

Les Almohades, rois de Tunis, furent des princes 
éclairés: ils nouèrent des relations avec Pise, 
Gênes et Venise, et régnèrent tranquillement sur 
cette partie de l'Afrique. En 1270, les Mérinites 
les vainquirent et fondèrent la quatrième dynastie 
musulmane. Ce fut en 1249, sous un roi almohade, 
Mohammed-Mostanser, que Louis IX fit son expé- 
dition. Les relations de Tunis avec la France 
datent de ce moment et l'influence française tantôt 
grandie, tantôt diminuée, a su toujours se main- 
tenir sur la côte barbaresque. Les rois de la dy- 
nastie mérinite gouvernèrent jusqu'au seizième 
siècle, époque où les frères Barberousse, Aroudj 
et Kheir-Ed-Dinn, après des phases d'échecs et de 
succès, chassant Muley-Hassan, dernier roi méri- 
nite, ou chassés par l'allié de ce roi, Charles-Quint, 
réussirent à s'emparer définitivement de Tunis et 
en firent hommage au Grand Seigneur. En 1574, 
Sinan- Pacha prit possession de la Régence au nom 
du sultan Sélim III. 

Les Turcs fondèrent un gouvernement d'oligar- 
chie militaire ; le cley recevait l'investiture à Cons- 
tantinople, mais cette investiture n'était que la 
confirmation de l'élection d'une soldatesque tur- 
bulente. Le pouvoir des deys, d'un côté con- 
trôlé par le Divan, soumis à toutes les exigences 



ET LE SAHARA. 75 



des favoris corrompus du sultan de Stamboul, 
était de l'autre côté à la merci d'une révolution de 
palais, et sous la dépendance directe du chef des 
janissaires. 

Ibrahim Rodosseli, élu en 1590, n'eut qu'une 
ombre de pouvoir qu'il résigna promptement entre 
les mains de Moussa, tout aussi incapable, sup- 
planté dans l'année par Kara-Othman. Kara- 
Othman assit le pouvoir des deys, fonda des villes, 
gouverna sagement et se fit craindre des janissaires, 
du Divan, et des puissances européennes. Ce fut 
sous ses successeurs immédiats: Yousouf, Ousta- 
Mourad, Ahmed-Khodja, Hadj-Mohamed-Laz, Hadj- 
Mustapha-Laz, Hadj-Mustapha-Karakous, Hadj- 
Oghli et Hadj-Ghaban, que le royaume de Tunis 
brilla de tout son éclat. Ces princes, soldats et 
corsaires intrépides, surent maintenir les janissaires 
sous une discipline de fer, et réussirent à régner 
sinon tranquillement, du moins avec quelque gloire. 

En 1673, sous Hadj-Mahomed-Mentéchali, les 
beys, princes des janissaires, dépossédèrent le sou- 
verain. Depuis ce jour jusqu'en 1705 l'histoire de 
Tunis est une longue série de combats entre les 
deys et les beys, qui se termina finalement à l'avan- 
tage de ces derniers. Dans l'espace de trente -trois 
ans, dix-neuf deys furent renversés, exilés, étran- 
glés, décapités par les beys. En 1705, Hussein- 
Ben-Ali, bey des janissaires victorieux , obtint 



LA CÔTE BARBARESQUE 



officiellement de la Sublime-Porte le pouvoir sou- 
verain, à condition de maintenir le dey à la tèle 
de ses ministres, avec le titre d'Excellence, et 
comme représentant du Grand- Seigneur. Peu à 
peu cette dernière distinction disparut. Aujour- 
d'hui le dey s'appelle férik : c'est le très humble 
sujet du bey et le gouverneur révocable de Tunis. 
Cette place autrefois si brillante est maintenant 
occupée par ce Sidi-Sélim que nous avons vu 
rendre la justice au Dar-El-Bey. 

Hussein-Ben-Ali est le fondateur de la dynastie 
husseinite qui règne encore. C'est le premier sou- 
verain à titre héréditaire ; c'est aussi le premier qui 
songea à s'affranchir de la suprématie politique de 
la Porte. Ali-Pacha, son neveu et successeur, 
Mohamed-Bey et Ali-Bey, régnèrent avec des 
alternatives de gloire et de désastre, bataillant 
avec les Algériens, les Européens et les Tripoli- 
tains, sans trop se préoccuper clu bien-être de leurs 
sujets. C'étaient des princes valeureux, entrepre- 
nants, mais incapables d'administrer le royaume. 
Aussi quand, en 1782, Hamouda-Pacha obtint le 
trône, il trouva un pays en proie aux incursions des 
Algériens et dévasté par les deys, qui n'étaient pas 
encore résignés à leur nouvelle condition. Ha- 
mouda-Pacha, c'est la grande figure de l'histoire 
de Tunis; c'est le prince légendaire, le justicier ter- 
rible à l'instar de Don Pedro de Castille, le 



ET LE SAHARA. 77 



monarque glorieux et magnifique comme Haroun- 
El-Raschid, le protecteur et l'émule des Européens, 
le signataire de la plupart des traités avec les 
nations civilisées, l'homme enfin qui, selon la tra- 
dition, invincible et invulnérable pendant trente- 
deux années de règne, mourut sur son trône, au 
milieu de l'éclat sublime de la toute-puissance, 
après avoir aspiré la fumée de sa pipe. En effet 
Hamouda fut empoisonné avec du tabac introduit 
dans sa pipe par un porte-pipe. Depuis, l'usage 
veut que les cuisiniers et les porte-pipes du palais 
soient recrutés parmi les chrétiens, sous prétexte 
qu'un chrétien , n'ayant pas d'accointances avec 
les hauts personnages du beylick et ne pouvant 
espérer d'autre récompense qu'une somme d'ar- 
gent, est plus difficile à corrompre. Le porte-pipe 
et le cuisinier du bey régnant sont français. 

Olhman-Bey, frère et successeur d'Hamouda- 
Pacha fut assassiné après un règne de trois mois 
(septembre-décembre 181 4) par ordre de Mahmoud- 
Bey ; Mahmoud, déjà vieux, gouverna neuf ans et 
s'éteignit en 1824 laissant le pouvoir à son fils, 
Hussein-Bey. 

Hussein, ami de Charles X, eut le bon esprit 
de ne prendre aucun souci du fanatisme de son 
peuple, et de se réjouir franchement de la chute 
de son vieil ennemi le dey d'Alger. Ce fut le com- 
mencement de notre amitié avec la Tunisie. A 



78 LA CÔTE BARBARESQUE 

cette époque la France voulut même offrir les 
beylicks de Constantine et d'Oran à des princes 
Husseinites. Si cette combinaison avorta, c'est que 
les Chambres refusèrent de ratifier le traité signé à 
cet effet entre Hussein-Bey et le général Glauzel. 
Hussein mourut en 1835. Son frère Mustapha régna 
jusqu'en 1837. Ahmed-Bey, son fils, personnel- 
lement lié avec le duc d'Aumale et le prince de 
Joinville, visita la France en 1846 et étonna Paris 
par son luxe oriental. Ce fut le premier souverain 
mahométan qui osa souiller ses pieds au contact 
d'une terre chrétienne. Depuis lors Paris a vu le 
Khédive, le Sultan, le Shah de Perse et ne s'é- 
tonne plus de rien, mais à ce moment la visite du 
bey de Tunis eut l'importance d'un événement. 

Le gouvernement de Mohamed, cousin d'Ahmed, 
fut désastreux pour les finances de la Tunisie. Mo- 
hamed-Bey , prince oriental dans toute l'accep- 
tion du mot, était prodigue, insoucieux et sensuel. 
Il dépensa en quatre années l'épargne de ses pré- 
décesseurs, ruina le pays, augmenta la dette dans 
des proportions insensées et laissa à Mohamecl-es- 
Sadok une contrée dévastée, une population écrasée 
d'impôts, un crédit entamé. 

L'influence européenne devient de jour en jour 
plus grande à Tunis ; autrefois un chrétien ne 
pouvait y pénétrer qu'au risque de la vie ; aujour- 
d'hui, non seulement le danger n'existe plus, mais 



ET LE SAHARA. 79 



encore on se sent sur un terrain solide et on 
bénéficie du respect que les armées françaises ins- 
pirent aux Barbaresques depuis la prise d'Alger et 
de Gonstantine. La proximité de l'Algérie, l'intérêt 
et la crainte ont consolidé l'influence française clans 
le Moghreb (Occident), nom que les Orientaux 
donnent à l'Afrique musulmane depuis Tripoli jus- 
qu'au Maroc. A Tunis, la politique a transformé 
cette influence en une entente cordiale. En effet, 
si toutes les puissances entretiennent des consulats 
à Tunis, seuls, les consuls de France, d'Angleterre 
et d'Italie, s'y occupent d'affaires politiques. 

La vieille amie du sultan, l'Angleterre, traite le 
bey en vassal de Gonstantinople et l'entrave dans 
toute velléité d'indépendance. Or, le bey reconnaît 
le pouvoir spirituel du sultan, chef de l'islamisme, 
en répudiant sa suzeraineté temporelle. C'était la 
tendance traditionnelle de ces pachas, qui, lors de 
la prospérité de l'empire Ottoman, furent envoyés 
gouverner des pays lointains et sans communication 
directe avec la métropole ; leurs descendants réus- 
sirent peu à peu à s'affranchir d'un vasselage im- 
médiat en obtenant l'investiture de l'hérédité dans 
leur famille. Les quelques exécutions sommaires et 
à huis clos que le bey régnant se vit obliger d'or- 
donner (en sa présence, dit-on , clans une cour 
intérieure du Bardo), eurent précisément pour cause 
la tentative de deux de ses ministres et parents, de 



80 LA CÔTE BARBARESQUE 

replacer la Tunisie sous la domination de Stam- 
boul, tentative considérée par le bey comme haute 
trahison. L'exécution déplut à l'Angleterre, et le 
prince fut forcé de prendre des ministres turco- 
philes et d'abandonner le droit de battre monnaie à 
son chiffre exclusif. Dans la' suite, l'influence fran- 
çaise, en s' accentuant davantage, permit à Moha- 
med-es-Sadok de renvoyer ses ministres, sans 
toutefois les étrangler (ce qui valait mieux sous 
tous les rapports). 

Le possesseur du royaume de Tunis, tient à 
garder sa possession : il a vu ce que coûtaient des 
relations trop suivies avec la Sublime-Porte. Son 
voisin le pacha-bey de Tripoli, paraissant avoir ou- 
blié le sort des Karamanli, roulait dans sa tête des 
projets d'indépendance : il fut enlevé une nuit 
sur un navire turc, remplacé par une créature du 
grand vizir et conduit à Constantinople d'où il 
réussit à s'échapper. Le bey de Tunis recueillit 
le fugitif et lui accorda jusqu'à sa mort une fas- 
tueuse hospitalité. Le sort du prince de Tripoli 
fit réfléchir Mohamed-es-Sadok et le jeta fran- 
chement entre les bras de la France, dont l'in- 
térêt exige l'indépendance de la Tunisie. En effet, 
il est plus commode de traiter directement avec un 
voisin faible que de s'adresser à tout propos à 
Constantinople. 

Fort de la protection française, le bey s'affranchit 



ET LE SAHARA. 81 



du vasselage; en 187G, l'unique marque de défé- 
rence qu'il accordait au sultan, c'était le salamalek 
(salut) adressé à travers les mers, par un maître 
de cérémonies, à grand bruit de tambours, de cym- 
bales et de fifres. Aujourd'hui Mohamed-es-Sadok 
comprend que ses amis véritables sont à Paris et 
malgré l'opposition de la majorité de ses con- 
seillers, il se laisse diriger par les consuls géné- 
raux de France. Sans souci de l'opposition an- 
glaise, il a signé dernièrement en faveur d'une 
compagnie française, une concession de chemin 
de fer à travers tout le Beylick jusqu'à 25 kilo- 
mètres de la frontière algérienne. Toutefois, clans 
les circonstances récentes, Mohamed-es-Sadok, 
après avoir pendant quelque temps suivi les sages 
conseils du consul général de France, qui l'enga- 
geait à se désintéresser du conflit turco- russe, se 
laissa circonvenir par les agents de l'Angleterre, et 
commença par faire porter au Dar-el-Bey un coffre 
vide destiné à être rempli d'or par ses sujets, aux- 
quels permission fut accordée de faire des sacri- 
fices en faveur du sultan, calife et chef de croyants. 
Jusque-là, le mal n'était pas trop grand. Mais ne 
voilà-t-il pas que le bey, en l'absence du consul de 
France, se décida a envoyer un contingent de 
troupes, ce qui équivalait à une déclaration de 
guerre à la Russie. Les conséquences de ce coup 
de tète sont incalculables. Les troupes ne partirent 

5. 



82 LÀ CÔTE BARBARESQUE 

pas faute d'hommes et de moyens de transport ; 
mais le fait n'en existe pas moins dans toute sa 
maladresse. 

Il est de notoriété publique sur la côte africaine, 
que l'Italie a jeté son dévolu sur la Tunisie. Le 
consul de Tunis à Bône et les gouverneurs des 
provinces du littoral sont depuis quinze ans oc- 
cupés à empêcher des colons italiens de s'ins- 
taller, sous la protection occulte de leur gouverne- 
ment, dans les îles inhabitées des Fratelli, Plane, 
des Chiens, etc.. qui font partie du territoire tu- 
nisien. Il est de l'intérêt du bey d'empêcher, coûte 
que coûte, cette prise de possession anticipée. 
Étant donnés l'alliance Prusso-Russe, la mémoire 
proverbiale des Russes, et les sentiments bienveil- 
lants que l'Allemagne ne dissimule pas pour la 
jeune Italie, la suppression du Beylik ne saurait 
peser beaucoup dans la balance, et la France, 
malgré sa meilleure volonté, ne pourrait peut-être 
pas s'opposer à la décision d'un congrès euro- 
péen. 

Les choses ainsi posées, on comprendra facile- 
ment pourquoi les missions d'Italie, d'Angleterre et 
de France, sont, sur ce petit coin de territoire 
africain, dans un état de rivalité permanente. Jus- 
qu'ici la politique tunisienne a suivi l'impulsion 
française. Dieu veuille que le gouvernement n'ait 
pas à se repentir d'avoir prêté l'oreille à d'autres 



ET LE SAHARA. 



inspirations, et que les peuples de la Tunisie, si 
heureux sous l'administration paternelle de Mo- 
hamed-es-Sadok, ne regrettent amèrement leur 
enthousiasme irréfléchi pour la cause turque. 

Si après avoir examiné la politique en général, 
on étudie les relations plus intimes que les trois 
puissances ont avec le Beylick, on verra que la 
France, limitrophe de la Tunisie par ses posses- 
sions algériennes, est la mieux partagée. Le bey 
s'évertue à éviter un froissement, possible parfois, 
sur des questions religieuses. Le Sahara — où 
la frontière de Tunis se confond, faute de ligne de 
démarcation, avec la frontière française — est un 
passage très commode pour les criminels de droit 
commun de la province de Constantine. La loi mu- 
sulmane interdit formellement de livrer un fidèle, 
quelque coupable qu'il soit, à la justice d'un chré- 
tien. Le bey prouva en ces derniers temps, qu'il y 
a avec le ciel des accommodements. Après avoir 
refusé de signer un traitéM'extradition, il fit em- 
barquer sur un navire étranger tous les Algériens 
réfugiés dans ses Etats, et avertit les autorités 
françaises de la destination du navire. Au pre- 
mier port appartenant à une puissance ayant 
traité avec la France, les individus poursuivis 
furent arrêtés. De cette façon, le bey, sans trans- 
gresser la loi de Mahomet, satisfit aux exigences 
françaises. 



84 LA CÔTE BARB.VRESQUE 

La Sicile, Malte, et l'Algérie déversent à Tunis 
le trop plein de leur populaîion. Les Siciliens et 
les Maltais , tous chrétiens , donnent beaucoup 
d'embarras au gouvernement , par leur moralité 
douteuse, le droit d'appel aux consuls, et l'invio- 
labilité des consulats; les sujets français, pour 
la plupart musulmans , s'accordent très bien avec 
l'autorité locale. Tout cela fait que malgré les 
efforts des consuls d'Angleterre et d'Italie , la su- 
prématie française à Tunis est mieux établie que 
dans n'importe quel pays d'Orient. 

En terminant cette digression politique, trop lon- 
gue peut-être pour les destinées d'un si petitpays, 
je dirai quelques mots des trois premiers ministres 
qui se sont succédé en ces derniers temps. Mus- 
tapha-Khasnadar, convaincu de connivence avec la 
Turquie, de dilapidation et de brigandage, échappa 
à la mort grâce à l'énergie de sa femme, parente du 
bey, qui menaça, si l'on attentait aux jours de son 
mari, d'ameuter la populace, en se montrant sans 
voile dans la rue. Le ministre déchu habite sa 
maison située place de Halfaouin, et n'en sort 
jamais , se drapant dans sa disgrâce. Mustapha- 
Kasnadar fut, dit-on, un seïde de l'Angleterre , 
ennemi de la France et de la civilisation. Kheir- 
Ed-Dinn-Kasnadar, son gendre, lui succéda. Il n'y 
a qu'une voix à son sujet. Ce fut un homme d'État, 
profond politique et sage administrateur. Les pro- 



ET LE SAHARA. 80 



grès que la civilisation a faite à Tunis, lui sont 
dus. Pavage des rues, route du Bardo, voies, con- 
structions, collèges ; il établit, protégea, organisa 
tout. Connaissant les usages de l'Europe, qu'il avait 
longuement étudiée, et où il s'est retiré après sa 
chute, tolérant, instruit, éclairé, il déplut au parti 
religieux, très puissant dans tout pays musulman, et 
fut remplacé, sans toutefois encourir ni disgrâce, ni 
confîscaiion de biens. Il attend entreRome et Paris, 
que les circonstances le replacent enlumière. (1) 
Pour le moment, le pouvoir est partagé entre 
Mohammed- Kasnadar, riche vieillard très estimé, 
etMustapha-Ben-Ismaèl, charmant jeune homme , 
grand favori du bey, trop jeune encore pour occu- 
per la première place, mais qui apprend, à la jus- 
tice et à la marine, dont il cumule les ministères, à 
triturer les affaires de l'État. L'intelligence indis- 
cutable de Mustapha-Ben-Ismaël fait croire que son 
stage ne sera pas long ; tout Tunis le considère 
déjà comme le successeur désigné du vieux et 
vénérable Mohammed-Kasnadar, et on espère que 
son administration sera aussi profitable au Beylick 
que l'a été celle de Klieir-Ed-Dinn (2). 

Les voyageurs qui ont visité Tunis évaluent 



'(1) Aujourd'hui Kheir-Ed-Dinn est grand visir. 

(2) Aujourd'hui Mustapha-Ben-Ismaël est premier ministre, 



86 LA CÔTE BARBÀRESQUE 

à 10,000 hommes le chiffre de l'armée régulière 
entretenue par le bey, et à 25,000 les nomades, etc. 
compris clans ce qu'on appelle l'armée irrégulière. 
Nous n'avons rien vu de pareil. L'armée régu- 
lière se compose, à mon sens, d'un régiment de 
garde de corps, de 1,000 hommes, assez bien 
équipés et payés quasi-régulièrement, et de 2 ou 
3,000 soldats, mal nourris, mal vêtus, qui, sous le 
nom de garde tunisienne ou marocaine , servent 
de garnison aux villes fortifiées. J'ai habité Tunis 
deux semaines, et j'ai constaté une ressemblance 
si frappante entre les physionomies des faction- 
naires, que je suis porté à soupçonner, qu'ici 
comme en Perse, les soldats, une fois installés au 
corps-de-garde, en font leur domicile et ne le quit- 
tent qu'à l'heure de la mort. 

En ajoutant à ces 2 ou 3,000 soldats 5 ou 600 zap- 
tiés (gendarmes), troupe d'élite, chargée de la sécu- 
rité publique, on arrive à 5,000 hommes, chiffre le 
plus élevé auquel peut prétendre l'effectif de l'ar- 
mée tunisienne. Il est vrai que ces 5,000 hommes 
sont commandés par plus de 1,000 officiers et de 
100 généraux, sans compter les amiraux. Ce sont 
des serviteurs du bey et des ministres, qui après 
avoir obtenu le grade honorifique de lieutenant, 
capitaine, ou colonel, se' prennent au sérieux et se 
croient aptes à commander les masses. Si Ton 
prend en considération que soldats et officiers cher- 



ET LE SAHARA. 87 



chent leur pain quotidien là où ils peuvent le trou- 
ver, qu'ils ne sont ni nourris, ni logés, ni payés, on 
comprendra que la Tunisie n'est pas une puissance 
militaire, — ce à quoi, d'ailleurs elle n'a aucune 
prétention. En revanche, les Arabes nomades sont 
tous, sinon des guerriers, du moins des bandits. Dé- 
daigneux de la mort, braves et entreprenants, ils- 
méprisent l'autorité du bey et servent à rendre 
les communications à peu près impraticables dans 
l'intérieur cle la régence. Incapables de se plier 
aux exigences de la discipline et par conséquent 
de se mesurer avec une armée régulière, ils 
sont pour le gouvernement un embarras, plutôt 
qu'un appui. L'artillerie de campagne est plus- 
qu'insignifiante; les canons garnissent les em- 
brasures des murailles de Tunis et des forteresses 
maritimes, afin sans doute d'épouvanter les va- 
gues, les goélands et les mouettes. La marine 
Barbaresque, si formidable jadis, existe à peine 
de nom, c'est-à-dire qu'il y a des amiraux et un 
ministre de la marine, mais pas le moindre vais- 
seau. L'envoi du contingent tunisien au secours 
du sultan n'a jamais eu lieu, faute de moyens de 
transport. 

Telle qu'elle est, l'armée suffit à maintenir un 
ordre relatif dans la Régence, dont la superficie 
est de 70,000 kilomètres carrés, et la population de 
2 millions d'âmes. Cette population très hétérogène 



88 LÀ CÔTE RARBÀRESQUE 

dans les grands centres, ne se compose dans les 
campagnes que de Berbères (Kabyles, Kobo'ils) de 
race autochthone, et d'Arabes sédentaires ou no- 
mades, de race conquérante. 

Dans les villes et particulièrement à Tunis, les 
Berbères -ne viennent qu'en passant. Les Arabes, 
devenus sédentaires sous le nom de Maures, et les 
Turcs, forment une partie importante de la popu- 
lation. Les Koulouglis, les Nègres et les Euro- 
péens complètent l'appoint. Les habitants chrétiens 
des villes de la régence sont Maltais ou Siciliens. 
A Tunis, il y a quinze cents Français, quelques 
Anglais, Allemands et Espagnols. 

Tout cela s'administre en vertu du pacte fonda- 
mental, ou de traités passés avec les différents 
États (Belgique, Hollande, France, Angleterre, Sar- 
daigne, Espagne, Danemark) (1). Les musulmans, 
sous le couvert illusoire du pacte, dépendent en 
réalité du bon plaisir du boy et cleskaïds. Les Eu- 
ropéens vivent sous les lois de leurs pays respec- 
tifs, que leurs consuls sont chargés de faire exé- 
cuter (Exemple : un délit ou crime commis par un 
sujet français, est jugé par le consul assisté du 
juge-consul, mais l'inculpé peut en appeler à la cour 
d'Aix en Provence). Les juifs, dont l'établissement 

(1) Belgique 1839, — Danemark 1754, Hollande 1762, Portu- 
gal 1813, Sardaïgne 1816, — Angleterre 1762, France (le der- 
ni^r) 1826. 



ET LE SAHARA. 80 



à Tunis date, selon la tradition, de la prise de 
Jérusalem par Titus, souffrent encore d'une situa- 
tion d'infériorité vis-à-vis des Maures. Ceux qui 
réclament la protection d'un consulat européen (1) 
que la plupart des Israélites de Tunis s'empres- 
sent d'invoquer, bénéficient des lois organiques de 
leur pays adoptif ; les autres restent soumis aux lois 
tunisiennes et les fonctionnaires musulmans les 
maintiennent dans un état de vasselage. Ils ne par- 
ticipent à aucun des privilèges reconnus aux ci- 
toyens mahométans ; il est vrai qu'ils ne subissent 
aucune charge et qu'ils sont exempts d'impôts. 
Jadis persécutés, violentés dans leur religion, ils 
jouissent aujourd'hui d'une entière sécurité ; la su- 
prématie musulmane se résoud en une sorte de 
mépris platonique accepté franchement par les fils 
d'Israël. Le dernier juif immolé pour cause de 
religion était un fou, qui, après avoir provoqué la 
populace en invectivant l'islamisme, fut exécuté 
d'après l'ordre d'Ahmed-Bey, obligé à cette mesure 
par la voix publique. 

Les nègres, originaires du Soudan ou du centre 
de l'Afrique, presque tous musulmans , sinon de 
naissance, du moins par conversion, émancipés de 
droit, esclaves de fait, sont, au point de vue admi- 
nistratif,, confondus avec la population arabe. 

(1) J'aurai l'occasion de revenir sur cette loi de protection. 



90 LA CÔTE BARBARESQUE 



Les deux emprunts Erlanger-Oppenheim 1863, 
35 millions, 1865, 25 millions) et la dette intérieure 
(Terkeris, 40 millions) excèdent de beaucoup le 
budget. Les créanciers ont exigé l'installation d'un 
comité Européen. Mohamed- es-Sadok accepta le 
contrôle avec la plus grande loyauté ; désireux de 
se libérer, il se contente d'une liste civile de quel- 
ques millions de francs, et abandonne les revenus 
du Beylick à ses créanciers. Un Français, M. Le- 
blant, employé supérieur au ministère des finances, 
présidait en 1877 le comité de la dette tunisienne, 
mission délicate dont l'éminent financier s'est ac- 
quitté, dit-on, avec une rare habileté. Le coupon 
de la dette extérieure n'est peut-être pas exacte- 
ment soldé, toutefois la régence de Tunis n'en est 
pas encore à suspendre ses paiements, comme Ta 
fait dernièrement le pays qui prétend lui imposer 
sa loi. 

La perception des impôts se fait d'une façon dé- 
fectueuse. Les impôts principaux consistent en : 
1° une capitation annuelle de 20 à 25 piastres (1); 
2° dîmes prélevées sur les recettes de graines bru- 
tes ; 3° bamoun, impôt sur les oliviers, et 4° droits 

(1) J'ai été à Tunis en 1877-1878. Aujourd'hui je ne saurais 
garantir l'exactitude des chiffres. (Note de l'auteur.) 



ET LE SAHARA. 94 



sur le négoce (boutiques, vente de grains, bes- 
tiaux, etc.) (1). Ces impôts ne concernent que les- 
musulmans. Juifs et chrétiens, par la raison qu'ils 
ne participent à aucune des faveurs du gouverne- 
ment, sont exempts de toute charge. 

L'héritier du trône, le bey du camp — selon la 
loi turque, le plus âgé des parents du souverain 
régnant, — perçoit l'impôt. 

A cet effet, il franchit l'Atlas, accompagné de 
soldats, d'officiers, de dignitaires, et récolte, pen- 
dant l'hiver, l'argent des provinces limitrophes du 
Sahara. En été, il s'occupe du littoral. Le cortège 
du prince très nombreux, ruine les pays traversés, 
car, en outre de l'impôt, il est d'usage que les tribus 
fassent des présents aux serviteurs de l'héritier 
présomptif ; les frais de route sont considérables ; 
tout fonctionnaire tunisien se croit le droit de ran- 
çonner le trésor ; la plupart des contribuables ne 
livrent leur argent «que quand ils ne peuvent faire 
autrement et il ne rentre guère dans les coffres de 
l'État que le tiers de l'impôt perçu, obtenu souvent 
après une bataille acharnée. 

Le bey a encore un autre moyen de battre mon- 
naie : c'est de faire rendre gorge à ses favoris en 
disgrâce. Malheureusement ce moyen ne profite 
pas aux finances. 

(1) Il y quelques impôts que le gouvernement n'avoue pas, tel 
que l'impôt sur la prostitution. 



92 LA CÔTE BAKBARESQUE 

On comprend qu'un pareil système n'est pas fait 
pour encourager l'agriculture, florissante à peine 
aux environs de Tunis, ni le commerce, tout à fait 
insignifiant. Des tissus de laine et de soie vendus à 
l'intérieur de l'Afrique, les achachias (spécialité de 
Tunis, calottes rouges connues en Europe sous le 
nom de fez, un peu d'huile, des dattes et des 
éponges deSeffax, voici ce que la Tunisie exporte 
pour une somme annuelle fort peu élevée. En re- 
vanche, les soieries de Lyon et de Saint-Etienne, les 
étoffes françaises et anglaises alimentent un très 
grand commerce de détail qui enrichit la ville de 
Tunis, au préjudice du reste de la régence. Ce sys- 
tème défectueux est impossible à modifier tant que 
l'industrie restera inconnue aux Arabes. 

Le sol de la régence est des plus fertiles : les 
céréales, les arbres fruitiers des climats tempérés 
et tropicaux, l'olivier, le gommier, etc., y pous- 
sent sans le secours des bras de l'homme : les mon- 
tagnes regorgent de minerai, la mer est pleine de 
corail et d'épongés. Tout cela est inexploité : les 
terrains sont en friche, les filons abandonnés. Allah 
Kerim ! 

¥ ¥ 

Les musulmans se divisent en deux sectes : Les 
Sunnites et les Chiites. Tout le Moghreb, l'Egypte 
et la Turquie sont Sunnites. Les Sunnites (du mot 



ET LE SAHARA. 93 



Sunna, tradition) admettent les Haddits ou sen- 
tences de Mahomet, recueillies par les disciples 
du prophète, surtout par El-Boukhara. Ils se sub- 
divisent en quatre sectes : Les Améfis, les Chafais, 
les Malekis et les Hambilis. Les Chiites n'ad- 
mettent que le Coran ; Mahomet a dit qu'il n'y 
avait pas d'autre dieu que Dieu, ils disent qu'il 
n'y a pas d'autre livre que le Livre. La majorité 
des Tunisiens appartient à la secte sunnite-maleki. 
Les Améfis sont presque aussi nombreux. Il y a à 
peine quelques Chiites. 

Les monuments religieux de Tunis, appelés vul- 
gairement mosquées, se subdivisent en quatre caté- 
gories. Les Djama, mosquées à chaires où un Ou- 
léma prononce la prière et adresse des conseils aux 
croyants ; les Mesdjed, lemples sans chaires exclu- 
sivement réservés à l'oraison; les Zaonïa et les 
Bit-El-Salad, chapelles servant de sépulture à 
quelque saint, parfois simplement de station prépa- 
ratoire à la méditation dans une grande mosquée. 
Les temples de toutes les sectes de l'islamisme se 
ressemblent identiquement. Une voûte nue sans 
ornements, soutenue par des colonnes torses ou 
droites ; des tapis ou des nattes par terre ; une cour 
ou une fontaine pour les ablutions. Les princi- 
pales mosquées de Tunis sont : Djama-Ez-Zitounn 
(Mosquée de l'Olivier) entourée d'un mur élevé, 
avec des colonnes de marbre provenant de Car- 



LA COTE BARBARESQUE 



thage et une bibliothèque; Djama-Sicli-Mahrez, 
lieu d'asile dont nous avons parlé plus haut, Djama- 
Sidi-Yousouf, Djama-Sahab-El Tabadji ; la plus 
belle de toutes, Djama-Bab-Djezira. 

Jusqu'à présent il a été impossible à un Euro- 
péen de pénétrer dans l'intérieur d'un monument 
religieux. Un prince de Prusse récemment de 
passage à Tunis, n'a pu en obtenir la permission 
du bey, son hôte. Un particulier ne saurait même 
y songer. 

Le chef du clergé s'appelle Cheik-Ul-Islam 
(vieillard qui connaît le droit chemin) : c'est le 
vicaire du Cheik-Ul-Islam de Stamboul. Puis 
viennent dans la hiérarchie ecclésiastique , les 
Imam (évêques), les ouléma (prêtres), les mara- 
bouts (saints, fakirs), les derviches et les santons 
(moines, ermites), et enfin les mollahs (diacres). 
Ces comparaisons sont approximatives, car au 
point de vue du clergé le mahométisme diffère 
totalement du christianisme. Le prêtre musulman 
n'est pas comme le nôtre un vicaire de Dieu, 
ayant droit de lier et de délier, impeccable et 
redouté. C'est un homme connaissant très bien le 
'Coran, par conséquent savant ; ayant pendant de 
longues nuits de rêverie interprété les versets 
du Livre, par conséquent possédant "sur la re- 
ligion une appréciation plus saine que le com- 
mun des mortels ; on lui doit respect et obéis- 



ET LE SAHARA. 93 



sance ; mais il n'a aucune mission divine. Il est, 
plus qu'un laïque, agréable à Allah, voilà tout. Les 
marabouts, les derviches et les santons sont des 
fanatiques qui se torturent et se livrent à toutes 
sortes de macérations pour la plus grande gloire 
de Dieu. Les musulmans les révèrent, les croient 
aptes à faire des miracles, leur baisent les mains, 
les vêtements, ne les tuent ni ne les maltraitent 
jamais, mais les considèrent comme fous. 

— Pourquoi faire souffrir son corps, puisque 
Dieu ne l'exige pas, disent-ils. Allah a obscurci 
leur esprit, pour qu'ils nous édifient par leur exis- 
tence, et leur a accordé le don des miracles pour 
raffermir notre foi. 

Les insensés sont à leur tour vénérés comme des 
saints. Le souffle d'Allah a passé sur eux, disent 
les Orientaux. En résumé tout fou est marabout et 
vice-versa. Quand les marabouts, les santons et 
les derviches ne sortent pas complètement nus, il 
se vêtissent de la façon la plus singulière. Un sa- 
vant allemand a traversé les contrées les plus 
mystérieuses de la Régence, et pénétré chez des 
peuples auxquels l'habit européen était complè- 
tement inconnu, en habit noir, cravate blanche, 
culotte courte et chapeau gibus. Les populations le 
prenaient poi*r un derviche. 

Tout homme ayant perdu l'esprit est en commu- 
nication directe avec Allah et devient inviolable 



96 LA CÔTE BAKBAP.ESQUE 

sous le nom de marabout. Cependant il y a des 
individus très sensés qui par ambition ou vocation 
se font derviches. Geux-là désignent les prières, les 
improvisent quelquefois et exercent une grande 
influence sur les masses. Abd-El-Kader fut. un 
marabout pareil. 

Les muezzins, sans appartenir précisément au 
clergé, sont des sacristains chargés d'appeler les 
fidèles à la prière. Ils habitent généralement les 
mosquées et remplissent leur office moyennant ré- 
tribution. 

Il existe sur la côte barbaresque des corporations 
nommées Khouans, sortes d'associations ou sectes 
religieuses et politiques à la fois. Surveillées en Al- 
ger ie, elles florissent libres etinoffensivesen Tunisie. 
Les Khouans (frères), sont affiliés à un ordre reli- 
gieux musulman dont les rites, règles et statuts 
ont été dictés par un marabout fondateur, inspiré 
par Mohammed en personne. Ces associations sont 
régies par un Kralifa, général de l'ordre, vicaire 
du marabout susdit. Les Aïssaoua appartiennent 
à une confrérie fondée il y a 300 ans par un fameux 
saint marocain du nom de Sidi Mohammed Ben 
Aïssa (1), appelé vulgairement Sidi-Aïssa. Ces 
Khouans prétendent avoir reçu du marabout le 
pouvoir de charmer serpents et scorpions, lécher 

(1) Mahomet, fils de Jésus. 



ET LE SAHARA. 97 



les fers chauds, etc. Ils possèdent en réalité des 
secrets curieux et un indiscutable talent de pres- 
tidigitation. 

Tout homme qui a fait, selon les prescriptions 
légales, le pèlerinage de la Mecque, reçoit le titre 
honorifique de Hadji et jouit d'une certaine consi- 
dération. Don-El-Hadja, dernier mois de l'année, 
est consacré au pèlerinage de la Mecque. Au- 
trefois , pour accomplir cette pieuse excursion , 
il fallait i averser la Tripolitaine, l'Egypte et la 
mer Rouge ; comme un voyage isolé à travers 
ces plaines de sable, habitées par des nomades 
féroces et irréligieux, était quasi-impossible, les Tu- 
nisiens se joignaient à une caravane, nommée 
Rakeb, qui partait tous les ans du Maroc, le sep- 
tième u ois de Tannée (Redjeb). Celte caravane 
forte de (3,000 hommes et d'autant de chevaux et 
chameaux, au moment de passer la frontière de 
Tunis, comptait parfois, à son arrivée sur les bords 
de la mer Kouge, 25,000 Marocains, Algériens, Tu- 
nisiens, Tripoli tains, Égyptiens. Obligée de guer- 
royer avec les bandits nomades et de suivre régu- 
lièrement les prescriptions du Coran, la caravane 
avait un chef temporel, le Cheik-el-Rakeb, et un 
chef spirituel; un Marabout. Aujourd'hui le pèle- 
rinage se fait plus simplement. 

Un bateau à vapeur anglais, venu au mois de 
novembre dans les eaux de La Goulette, recueille 

6 



98 LA CÔTE BARBARESQUE 

les pèlerins et les débarque à Djeddah, pour une 
somme très minime. Un seul navire peut trans- 
porter en les entassant, 5 à 6,000 pèlerins. Malgré 
le peu de confortable qu'il présente , ce mode de 
transport a été adopté par la majorité des Tunisiens. 
Les zélés et les dévots se joignent seuls au Ra- 
keb , qui continue à traverser le désert avec des 
forces beaucoup moins imposantes que jadis. 

Les Tunisiens ont le respect des morts. C'est 
un sacrilège non moins grand de fouler au pied 
le sépulcre d'un croyant que d'entrer dans une 
mosquée. La terre qui recouvre un mort, eût-il été le 
dernier des esclaves, ne doit pas être remuée. Il ne 
faut pas troubler un croyant dans son repos éternel. 
Tout musulman a droit à une tombe qui lui est 
propre : il ne peut en être dépossédé. Il en résulte 
que la campagne de Tunis n'est qu'une vaste né- 
cropole. Les cimetières n'ont ni enclos ni haies. 
Les penchants des collines sont couvertes de 
dalles sans aucun ornement, mais avec un petit 
enfoncement, sorte de trou creusé dans la pierre 
tumulaire, afin de conserver l'eau des pluies pour 
les oiseaux. Les tombeaux des saints sont tenus 
avec plus de soin. On construit ordinairement le 
Marabout (nom donné à la tombe de tout saint) 
sur l'emplacement de la maison du pieux person- 
nage décédé, ou s'il est mort dehors, à l'endroit 
où il est tombé pour ne plus se relever. Ceci expli- 



ET LE SAHARA. 99 



que la présence de quelques tombeaux au milieu 
des bazars de Tunis. Le Marabout, petite construc- 
tion carrée invariablement blanche à dôme de cou- 
leur, donne son nom au village dont il est le plus 
rapproché : Sidi-Amor, Sidi-Bou-Saïd, etc. C'est 
ainsi que de nombreux villages tunisiens portent 
des noms d'hommes. 

Les cendres de certains bienheureux musulmans 
ont le privilège d'opérer des miracles. Sidi-Fath- 
Allah, marabout enterré suruneéminence à l'orient 
de Tunis, fait cesser la stérilité, le plus grand des 
malheurs prévus par une femme musulmane. 

Celle qui désire avoir un enfant doit se rendre en 
pèlerinage jusqu'au pied de la montagne, monter le 
rocher de 50 toises en haut duquel se trouve le 
tombeau de Sidi-Fath-Allah, réciter sans cesse 
pendant l'ascension le premier chapitre du Coran 
(Fatha), puis, après avoir imploré le saint, se laisser 
glisser avec une pierre plate appliquée sur le ventre. 
A côté du marabout de Sidi-Fath-Allah, se trouve 
celui de Lella-Manouba, femme qui ayant fait vœu 
de chasteté, a reçu le don des miracles après sa 
mort. 

Les Tunisiens, superstitieux au possible, croient 
aux goules, aux génies, aux djinns, à l'astrologie, 
à la magie. Des intelligences intermédiaires, supé- 
rieures à l'homme, peuplent le ciel et se meuvent 
dans l'air. Y croire n'est pas un péché; Mohammed 



100 LA CÔTE BARBARESQUE 

lui-même en parle dans le Coran. La superstition 
la plus accréditée à Tunis, c'est le mauvais œil, 
dont on se préserve en faisant peindre sur sa porté 
une main ouverte, ou en portant le même emblème 
sur soi. 

Les Juifs ont adopté cette superstition. Toutes 
les maisons de Tunis, musulmanes ou juives, ont 
une main peinte sur le mur, parfois avec du sang ; 
une femme ne consentirait jamais à sortir sans 
avoir sur elle un bijou ayant forme de main. Si 
par hasard on a oublié ce préservatif, on peut con- 
jurer le mauvais œil, en prononçant le chiffre 5. 
Les compliments sur la beauté des enfants, des 
chevaux, portent malheur. Si on vous présente un 
enfant indigène, la plus grande politesse que vous 
pouvez faire au père, c'est de lui cracher dessus. 
La salive joue un grand rôle en Orient depuis les 
temps les plus reculés. Jésus-Christ a opéré des 
miracles avec sa salive. Un Marabout qui crache 
sur un Tunisien lui octroie une faveur. 

Après le mahométisme , c'est la religion juive 
qui compte dans la régence de Tunis le plus d'adhé- 
rents. Les Juifs Tunisiens sont Talmudistes-Or- 
thodoxes. Ils célèbrent leurs fêtes , et tiennent à 
leur culte avec cette àpreté passive qui est le ca- 
ractère distinctif de la race d'Israël. Comme les 
Musulmans vont ta La Mecque, ils se rendent en pè- 
lerinage à Jérusalem. Du reste, ils ont adopté toutes 



ET LE SAHARA. 101 



les superstitions de leurs maîtres et croyent aux 
Djinns, aux goules et à la magie. 

Les seuls chrétiens ayant droit de cité à Tunis, 
sont les catholiques romains. Les réformés et les 
Grecs , tolérés , n'ont cependant ni temples ni 
prêtres. Les Anglais prient clans la chapelle de 
leur consul. Le catholicisme seul , grâce aux 
efforts de la France , est parvenu à une institution 
d'état. Il y a à Tunis un couvent de capucins, des 
églises et un évèque. La chapelle de Saint-Louis, 
aux environs de Tunis, devenue territoire français, 
est desservie par des moines. Enfin un collège 
franco -musulman, institué sous les auspices du gé- 
néral Kheir-Ed-Dinn et dirigé par M. Rocca, fonc- 
tionne sans provoquer trop de méfiance de la part 
des indigènes. Ce collège est une des curiosités de 
Tunis. En effet, des précepteurs catholiques-ro- 
mains, en contact perpétuel avec des enfants musul- 
mans, leur enseignent l'histoire, la géographie, 
les mathématiques, pendant que clans une autre 
pièce, ces mêmes enfants reçoivent leur instruction 
religieuse des Mollahs, qui leur apprennent à psal- 
modier le Coran. Or le Coran et la science chré- 
tienne sont en contradiction. Malgré cela, les profes. 
seurs savent si bien s'y prendre, qu'ils inculquent 
les rudiments de la science aux enfants, sans trop 
froisser leurs opinions religieuses. 

J'ai visité ce collège, tenu avec une propreté 

6. 



102 LA CÔTE BARBARESQUE 

inusitée dans ces climats, et j'en suis sorti pénétré 
de la grandeur de la tâche que la France a entre- 
prise dans cette partie de l'Afrique. L'idée civili- 
satrice propagée lentement, sans froissement de 
conscience , peut arriver à un résultat bien autre- 
ment sûr que cette propagande irraisonnée de l'idée 
religieuse, inadmissible parfois, impraticable pres- 
que toujours en Asie et en Afrique, que l'on décore 
chez nous du nom de mission. Les examens que 
M. Rocca a bien voulu faire passer en ma présence, 
m'ont donné une haute opinion de l'intelligence 
de la plupart des petits musulmans de Tunis. 



V 



Environs de Tunis. — Carthage. — Insuffisance des fouilles. 
— La chapelle Saint-Louis. — Les moines. — Départ de 
Tunis. 



Les antiquités de Tunis offrent peu d'intérêt. La 
construction plus que fragile des maisons, voire 
même des mosquées, ne résiste guère à l'action du 
temps. Les beys ont traversé l'histoire sans laisser 
aucune trace de leur passage. La demeure du 
souverain, le jour même de son décès, est aban- 
donnée par son successeur, qui la laisse tomber 
en ruines. Peu à peu les ruines sont envahies par 
les chacals et les hyènes. Cinquante ans ont suffi 
pour faire de la poussière des plus beaux souvenirs 
de la puissance barbaresque. Je ne crois pas qu'il 
y ait dans toute la Tunisie un édifice datant de 
Hancouda-Pacha. 

En revanche, à peine sorti de la ville, on com- 
mence à distinguer les ruines d'un aqueduc ro- 
main, qui traverse la campagne pour rejoindre, 
dit-on, celui de Zahouan. Sous ses arches, tantôt 
debout, tantôt écroulées et couvrant la campagne 



104 LA CÔTE BAR1URESQUE 

d'un tas de décombres, passent les caravanes du 
désert. Ces ruines se succèdent parfois sans inter- 
ruption : parfois elles sont très espacées. Entre 
elles, la campagne piétinée par les chameaux est 
lisse : le temps a nivelé tout. 

L'aqueduc, vu au coucher du soleil, avec ses 
arches interminables dont on aperçoit toujours un 
pan, quand on croit les voir terminées, tranche en 
teintes sombres sur les masures blanches de la 
ville et de la campagne, et semble protester contre 
l'existence des châteaux de plâtre, devenus le nec 
plus ultra de l'architecture arabe. 

A quelques kilomètres de Tunis, on commence 
à distinguer un cap jaunâtre, couvert de petites 
pierres irrégulières , mêlées à d'autres pierres 
rondes : c'est Carthage... 

Il serait superflu de parler de ces ruines si sou- 
vent décrites. Il n'est toutefois pas inutile de dire 
qu'elles ont été mieux décrites que fouillées. L'in- 
différence du gouvernement des beys y ouvre ce- 
pendant un vaste champ aux ambitions archéo- 
logiques. Quand on songe que la journée d'un 
fellah est payée 1 fr. 25 c. tout au plus, que les Tu- 
nisiens sont forts et laborieux, que cent ouvriers 
abattraient par jour une besogne énorme à un prix 
relativement minime, — pour 3,000 francs, on peut 
fouiller le solde Carthage pendant un mois, pour 
36,000 francs, pendant toute l'année — que le bey 



ET LE SAHARA. dOo 



n'a aucune prétention à la propriété des merveilles 
de l'art ancien, dont il ignore l'existence, on est 
surpris que les archéologues, si obstinés à remuer 
des terrains déjà exploités, ne veuillent pas se 
donner la peine de s'essayer sur ce terrain quasi 
vierge. 

En effet, les quelques fouilles exécutées par 
M. Beulé et autres, ont prouvé que le sol de Car- 
thage recèle les vestiges de trois époques diffé- 
rentes : Byzantine, Romaine et Punique. 

Détruite de fond en comble trois fois, et rebâtie 
deux fois par ses destructeurs mêmes, Garthage 
doit nécessairement présenter trois couches dis- 
tinctes. C'est sur les décombres que les % reconstruc- 
teurs opéraient. Gomme partout et toujours, on 
s'est servi des vieilles murailles pour les bases 
et les murs des nouvelles maisons. 

L'exhaussement du terrain de Rome ou de Paris 
a pour cause l'édification des nouvelles maisons 
sur d'anciennes bases. En fouillant la terre sous 
toutes les villes âgées de quelques siècles on arrive 
à des vestiges souterrains d'habitation. 

Les pierres de l'époque punique, trouvées à 
Carthage ne sont , à mon sens , que des frag- 
ments utilisés par les Romains, lors de la première 
reconstruction. Personne n'est encore arrivé à la 
couche des décombres où dort la Garthage des 
Hannon et des Hamilcar. La cité punique, dont il 



106 LA CÔTE BARBARESQUE 

y a certainement des restes — car il est impossible, 
surtout, étant donnée l'insuffisance des moyens de 
destruction connus des Romains, de réduire une 
ville au ras de la terre, (1) — est à une profon- 
deur où la pioche des savants n'est pas encore 
allée. 

Les pierres rondes qu'on ramasse par milliers 
sur l'emplacement de l'ancien port (?) de Carthage, 
sont des pierres de fronde employées par des 
mercenaires, dont quelques tribus étaient troglo- 
dytes. On trouve tout autour de ce soi disant 
port des couteaux de silex, etc.. Carthage a été 
ravagée tant de fois par tant de nations diverses, 
qu'on douta des découvertes modernes, relatives 
à l'emplacement de la* cité punique. En effet, 
il est peu probable que ce coin si dévasté ait 
encore gardé, au ras déterre, des traces de ses 
habitants primitifs. D'autre part, la présence de 
ces pierres, totalement rondes, à côté des armes 
de silex, m'autorise à émettre la supposition sui- 
vante : 

L'endroit appelé Carthage, port de Carthage, etc., 
ne serait que l'emplacement du camp des merce- 
naires (situé au dehors de la ville). Les armes de 
silex appartenaient à des peuplades du fond de 

(1) L'expression : « passer la charrue sur une ville, » m'a paru 
toujours une menace difficilement applicable, surtout aux grandes 
villes, bâties comme bâtissaient les Romains. 



ET LE SAHARA. 107 



l'Afrique, encore troglodytes, qui attirées par l'ap- 
pât du gain, se sont enrôlées parmi les défenseurs 
de Carthage. Reconnaissant, une fois mises en 
rapport avec des nations plus civilisées, la supé- 
riorité des moyens de défense de celles-ci, les tro- 
glodytes abandonnèrent leurs armes qui, épar- 
pillées à terre, ne représentant aucune valeur pour 
les dominateurs du sol, ont pu parfaitement rester 
là, pendant des siècles, sans être dérangées par 
personne. 

Je crois que la proximité des citernes ne saurait 
être un argument contre ma version. Les citernes 
auraient pu très bien être suburbaines, si elles sont 
de construction punique, ce dont je doute fort; si, au 
contraire, et c'est supposable, elles furent bâties par 
les Piomains, lors de la reconstruction de Carthage, 
rien ne prouve que la nouvelle cité ait été édifiée 
sur l'emplacement précis de l'ancienne. Il est même 
probable que l'enceinte en a été sensiblement mo- 
difiée. A un kilomètre de ce qu'on appelle ici Car- 
thage, est situé le terrain qui entoure le tombeau 
de saint Louis, concédé à la France par le bey. Ce 
terrain est, prétend-on, situé sur l'emplacement de 
Byrsa. Une vallée assez large et couverte de végé- 
tation sépare les deux éminences, M. Beulé, en 
fouillant le terrain français, y a trouvé, à une pro- 
fondeur relativement insignifiante, des vestiges de 
constructions antiques. Après avoir extrait les 



108 Là CÔTE BARBARESQUE 

pierres les plus remarquables, on a laissé à fleur 
de terre des ruines qui forment comme une grotte 
au milieu du jardin. L'ornementation des murs 
retrouvés par M. Beulé, différente de celle qu'on 
a l'habitude d'observer dans les monuments ro- 
mains, ne prouve toutefois pas que ce soient des 
murs puniques. Même après la destruction de Car- 
tilage, les populations de la province continuèrent les 
traditions historiques, religieuses et architecturales 
de leurs anciens maîtres, que les Romains, selon 
leur règle invariable de conduite, ne songèrent 
jamais à modifier. La tolérance romaine était telle, 
on le sait, que la métropole adoptait les cultes des 
peuplades conquises, et que les colons des pays 
orientaux ou africains, s'identifiaient parfaitement 
avec les mœurs des vaincus. Il est plus que pro- 
bable que les matériaux, d'ornementation surtout, 
de la Carthage punique, ont servi à l'embellisse- 
ment de la Carthage romaine. 

Plus loin, à 5 kilomètres à l'ouest, Sicli Bou-Saïd, 
ravissant village arabe, forme sur la montagne un 
parallélogramme quasi-régulier. Le Marabout cé- 
lèbre dont ce village porte le nom, repose au fond 
d'une mosquée fréquentée par les dévots musul- 
mans de toute classe. Les habitants de Tunis, de 
retour de ces lieux vénérés, en rapportent des mé- 
dailles antiques, des fragments très remarquables, 
et parlent de murs, de ruines qu'on découvre aux 



ET LE SAHARA. 109 



environs, sur la route de Souk-Harras. En vérité, 
il serait assez difficile à un archéologue solitaire 
d'entreprendre des travaux de ce côté, car, si la 
campagne de Tunis est sûre, dès qu'on s'éloigne 
de la ville, on est à la merci du fanatisme et de la 
rapacité des habitants : néanmoins l'influence de 
la France, indiscutable ici , pourrait obtenir faci- 
lement pour une mission archéologique l'appui 
de quelques gardes du bey, escorte suffisante à 
maintenir en respect les populations du littoral. 
Comme cette excursion exigerait un temps très 
court, et ne nécessiterait qu'une dépense modeste, 
elle serait utile, ne fût-ce que pour se persuader 
de la vérité des allégations des dévots arabes. 

Je me suis étendu si longuement sur cette ques- 
tion, à l'effet de prouver que les recherches tentées 
jusqu'à ce jour à Garthage on été insuffisantes (1). 
Une question historique ou archéologique ne peut 
être étudiée sérieusement ici, qu'en exécutant des 
fouilles sur un espace de 10 kilomètres de côtes, 
travail difficile, ardu, mais peu dispendieux et ne 
présentant pas de danger réel. L'avantage qu'on en 

(l) Je n'ose pas, n'ayant aucune prétention d'être archéologique, 
m'élever autrement que dans celte note microscopique contre les 
assertions de tous ceux qui reconstruisent la Carthage punique 
en indiquant jusqu'à l'emplacement des quartiers et des rues 
Byrra Megara, le temple d'Esculape (chapelle Saint-Louis), de 
Vénus, etc. Je n'ai rien vu de précis dans ces pierres dissémi- 
nées sans ordre. 

7 



110 LA CÔTE BÀRBARESQUE 

retirerait à cette heure, serait la possession indis- 
cutée des objets découverts , le gouvernement du 
Bey n'en étant pas encore à se préoccuper des anti- 
quités trouvées dans le Beylick, antiquités dont il 
ignore non seulement l'existence, mais la raison 
d'être. 

La côte Barbaresque est ouverte depuis trop peu 
de temps à l'activité et à la science européennes, 
pour qu'on jette aussi vite le manche après la co- 
gnée. J'ai entendu avancer par des personnes d'un 
mérite incontestable qu'il n'y avait rien à faire à 
Garthage, que l'archéologie n'y trouverait pas des 
matériaux suffisants pour compenser la fatigue et 
le coût d'une étude approfondie. De visu, je ne me 
suis rendu compte que d'une chose, à savoir : que 
le sol de Garthage, à quelques endroits, est vierge 
de la pioche depuis quinze siècles; à d'autres, 
depuis plus longtemps encore. 

Ne pouvant rien démontrer de positif, et ne vou- 
lant pas, pour cause, suivre les errements de ceux 
qui ont fouillé ce sol superficiellement, je ne parle- 
rai de Garthage — dont l'emplacement présumé pré- 
sente aux yeux l'aspect d'une dévastation peut-être 
unique clans son genre — qu'au point de vue abso- 
lument descriptif. Les talus arides adossés à la 
mer, formés de petites pierres qui ressemblent à 
de la caillasse, se continuent sur un espace de 
plus d'un kilomètre carré, et témoignent d'une des- 



ET LE SAHARA. 111 



truction systématique. Il est toutefois étrange que 
cette destruction exécutée, comme je l'ai dit plus 
haut, avec les moyens primitifs en usage à Rome, 
ait si complètement annihilé la ville, qu'il n'en reste 
pas une inscription, un pan de mur, un bras de 
statue. Si on prend en considération que pendant 
un énorme laps de temps, cette terre, refuge des 
pirates barbaresques, a été fermée aux Européens, 
que les rares conquérants, tels que Louis IX ou 
Charles-Quint, n'ont jamais réussi à s'y établir 
d'une façon durable, que d'ailleurs saint Louis et 
André Doria n'avaient pas plus de notions archéo- 
logiques que Sinan-Pacha, on arrive a douter abso- 
lument de l'authenticité de l'assertion de ceux qui 
placent à cet endroit l'emplacement de la ville pu- 
nique , d'autant plus que la présence des citernes 
est l'unique preuve matérielle sur laquelle ils 
s'appuient. Pour expliquer cette accumulation de 
pierres, de balles de fronde, de monnaies de cuivre, 
des travaux, ne prouveraient-ils d'une façon cer- 
taine que la terre ne recouvre rien, auraient leur 
utilité, parce qu'ils élucideraient un mystère archéo- 
logique. Il y a d'autant plus lieu de s'étonner de 
l'indifférence des savants pour cette terre histori- 
que, que Tunis se trouve à trois jours de Marseille 
et à quinze heures de Malte, c'est-à-dire à portée 
de la France et de l'Angleterre . 

On fait l'excursion de Garthage en voiture ; un 



112 LA CÔTE F.AltBARESQUE 

chemin parfaitement entretenu conduit de Tunis 
au Bardo ; de là, après avoir longé la résidence 
particulière du bey, sorte de villa italienne enfouie 
dans les. jardins, on traverse des champs cultivés, 
on côtoie les enclos des maisons de campagne — 
villas Keredine, Bakkouch, Hassan — et on se trouve, 
sur le tournant d'un chemin creux, au milieu de 
la caillasse, qui vous force à descendre à pied une 
petite pente. On aperçoit la mer devant soi ; à ses 
pieds les citernes, construction monumentale, 
d'un style purement romain. Les trous pleins d'eau 
fangeuse ménagés entre les colonnes sont remplis 
de serpents d'eau, et des pâtres errants sous les 
arcades du monument vous proposent des mon- 
naies de cuivre, byzantines ou romaines, jamais 
puniques. Après avoir examiné les pierres des 
arcades, et contourné les citernes, on a tout vu. 
Les vestiges du pont qu'on montre dans Tunis, 
ainsi que les ruines du Gymnase, de l'Amphithéâtre 
et de la maison d'Annibal, n'ont à mon sens, rien 
d'authentique. Dans tous les cas, ce ne sont que 
des ruines de la Garthage romaine ou vandale. Ce- 
pendant, je le répète encore, ma conviction intime, 
c'est que la plus intéressante partie des monuments 
est enfouie sous terre. 

Le cap de Garthage est séparé de la colline de 
Saint-Louis par un vallon ombragé de bosquets. 
Les consuls de France et d'Angleterre vont en vil- 



ET LE SAHARA. 113 



légiature à la Marsa (ancienne Megara) — village 
situé au bord de la mer. Le consul français 
habite le palais d'un bey. Le souverain de Tunis, 
obligé d'abandonner, de peur du mauvais œil , 
la résidence de son prédécesseur, en fait le plus 
souvent, après l'avoir toutefois démeublée , l'ob- 
jet d'une libéralité. Il arrive que le palais d'un 
bey décédé reste longtemps inhabité. Comme 
la moindre réparation ne saurait avoir que des 
conséquences très fâcheuses au point de vue caba- 
listique sur les destinées du bey régnant, l'édifice 
tombe peu à peu en ruines. Le cadeau dans ces 
conditions embarrasse celui qui le reçoit. Le cas s'est 
présenté pour le consulat de France, La Gamilla, pa- 
lais démeublé et ruiné d'Hussein, offert en cadeau 
par Mohammed-Bey, nécessiterait pour réparation 
et entretien, le triple des appointements du consul 
général. 

En quittant le Marsa, le chemin passe au pied 
d'un olivier gigantesque, qui sert d'enseigne à un 
café en plein vent. Un chameau attelé à la margelle 
du puits, tire mélancoliquement de l'eau en faisant 
jouer la bascule ; à chaque mouvement du chameau, 
on entend l'horrible grincement du bois enchâssé. 
Nous nous asseyons sous l'olivier. Le temps est 
clair, autour de nous la nature s'épanouit; le so- 
leil, chaud, vivifiant, resplendit sur la mer bleue 
et l'irise par endroits ; les oiseaux chantent, les 



114 LA CÔTE BARBARESQUE 

insectes bruissent, et le grincement du puits qui 
tranche sur l'harmonie générale ne manque pas 
d'un certain charme , effet de sa discordance 
même. 

La chapelle de Saint-Louis (Byrsa?), église 
petite, modeste, plutôt laide que belle, juchée sur 
la plus haute éminence de la côte , est entourée 
d'un mur qui limite le terrain concédé à la France. 
Ce n'est pas le monument, mesquin à notre avis, 
qui frappe l'esprit, c'est le souvenir ineffaçable du 
roi chrétien, malade et vaincu, venu mourir là avec 
tant de dignité, que les populations musulmanes 
en ont jusqu'à aujourd'hui conservé un sentiment 
d'admiration. « C'est le plus fier chrétien que j'aie 
jamais vu », disait en parlant de lui un cheik d'E- 
gypte. Cette fierté religieuse a jadis été admirée et 
comprise par les adversaires musulmans du saint 
roi. La croix qui surmonte la chapelle du cénota- 
phe s'élève aussi haut que le plus haut minaret des 
environs, et c'est peut-être l'unique église chré- 
tienne que les yeux d'un voyageur peuvent aperce- 
voir d'emblée en approchant d'une cité musulmane 
indépendante. Les Arabes et les Berbères, pleins 
encore de respect pour la foi religieuse de saint 
Louis, ne sont nullement choqués de ce sanctuaire 
chrétien qui leur rappelle une victoire. Le souve- 
nir de saint Louis est une des causes de la sym- 
pathie des Tunisiens pour la France et des conces- 



ET LE SAHARA. 415 



sions que nous avons su toujours obtenir. L'ar- 
rivée des galères à voiles , « plus innombrables 
qu'au ciel sont les étoiles », les chevaliers chré- 
tiens et entin la contenance inflexible du roi de 
France, ont été le point de départ de bien des 
légendes, qui, après avoir dénaturé les faits, ser- 
vent encore aux récits des chameliers, sous les 
tentes, pendant les haltes du soir. 

De l'autre côté de la porte pratiquée dans le mur 
d'enceinte du jardin, on est en France. Les moines 
des missions chrétiennes sont les custodes de cette 
terre sainte. Dans la première cour, nous rencon- 
trâmes le supérieur, le père R.oger. Le révérend 
père, homme d'un vaste savoir et d'une haute intel- 
ligence, a bien voulu nous faire les honneurs de 
l'établissement qu'il dirige. Le couvent est modeste 
comme la chapelle : c'est un rez-de-chaussée atte- 
nant au mur, percé de cellules. Cinq moines et six 
novices y vivent en travaillant. Le père Roger 
s'occupe d'archéologie. Il nous a menés au fond du 
jardin, qui domine la côte, pour nous montrer les 
pans de mur, que les récentes fouilles entreprises 
par feu Beulé ont mis à jour. Ces ruines de mu- 
railles, de temples ou de maisons sont assez consi- 
dérables, mais je doute fort qu'elles datent de l'épo- 
que punique : c'est tout au plus un vestige cle la 
Garthage détruite par les Vandales. En revanche, 
le musée des révérends pères contient quejques 



116 LA CÔTE BARBARESQUE 

fragments, petits en vérité, mais qui semblent ap- 
partenir à la plus haute antiquité. Ces fragments 
se trouvent partout aux alentours, sur la colline 
et dans la campagne. Les moines qui cultivent ou 
ceux qui jardinent, les découvrent par centaines, 
à divers endroits de la plaine de Tunis. Le ré- 
vérend père Roger a bien voulu me faire présent 
de quelques-uns de ces fragments. 

Nous revenons à Tunis par la rive droite du 
lac, détour largement compensé par la superbe 
vue du soleil couchant, qui se reflétant dans les 
eaux, colore en rouge les montagnes de l'horizon. 
C'est bien ici le paradis du chasseur : je n'ai ja- 
mais vu une telle abondance de gibier de toute 
sorte. 

La nuit allait tomber quand nous arrivâmes aux 
portes de la ville, dont on fermait les battants ; les 
soldats, gardiens des remparts, tricotaient à cœur 
joie, désireux d'achever leur labeur quotidien ; sur 
les portes, la population masculine remplissait la 
rue d'une foule silencieuse. Peu à peu les ténè- 
bres, s'épaississant, couvrirent la ville d'un voile 
d'ombres, au milieu duquel les figures drapées 
de blanc des Arabes, se mouvaient comme des 
fantômes; leur va-et-vient majestueux et quel- 
que peu sépulcral diminuait à vue d'œil; quand 
nous touchâmes à l'hôtel, la nuit s'étendait sur la 
ville, devenue déserte. 



ET LE SAHARA. 11 



C'est notre dernière soirée de Tunis. Le bateau 
arrivé la veille, nous attend à la Goulette. Demain, 
il nous faudra quitter ce coin de la terre musul- 
mane, qui a peut-être, de tout le littoral, gardé le 
mieux son aspect primitif. 



VI 



De Tunis à Bône. — Entrée en Algérie. — La Calle. — 
Bône. — La Banque d'Algérie. — Les officiers. — Hip- 
pône. — Jemmapes. — La montée de l'Atlas. — Les 
lions. — Histoire d'un Nabab et d'un lion. — Philip- 
peville. — Arrivée à Gonstantine. 

Le bateau poste français, qui avait consenti à nous 
prendre à son bord, accosta PAjaccio, de la com- 
pagnie Valéry, au moment où il levait l'ancre. Le 
temps était splendide : pas une ride sur la surface 
de la mer, pas un souffle dans l'air, pas un nuage 
au ciel. Le crépuscule empourprait l'horizon. Les 
côtes rougissaient sous l'action des derniers rayons 
du soleil, et changeaient de teinte, à mesure que 
le jour agonisait derrière les montagnes. De rouge 
brun, la côte devenait écarlate, puis lilas, violette, 
noirâtre. Une raie brune se forma bientôt, ligne [de 
démarcation précédant les ténèbres. La mer tou- 
jours bleue, tranchait avec l'air blanc et vaporeux. 
Le navire cinglait vers l'Ouest et la côte passait rapi- 
dement devant nos yeux. Le village de Sadi-Bou- 
Saïd, plus blanc encore de nuit que de jour, étalé 
sur le cap sombre, semblait un spectre chargé de 



120 LA CÔTE BARBARESQUE 

nous guider. Tout à coup une lumière jaillit à l'ex- 
trémité du village : elle se meut, elle vacille ; nous 
voyons quelque chose de blanc auprès d'elle. Nous 
sommes à cinq lieues de la côte, mais la transpa- 
rence de l'air est telle que nous distinguons parfai- 
tement l'Arabe chargé d'allumer le phare. 

— C'est un phénomène, même dans ces parages, 
dit le capitaine. 

UAjaccio est un navire à carène étroite, bon 
marcheur, mais rouleur au possible ; malgré le 
beau temps, nous dansons. Nous sommes dans des 
parages relativement difficiles : peu de profondeur ; 
des récifs, des îles plates (les îles Planes, Fratelli, 
des Chiens) :1e capitaine ne quitte guère la dunette, 
la nuit devient de plus en plus opaque. Cepen- 
dant la mer, phosphorescente, semble vouloir aider 
les étoiles à dissiper l'obscurité. Rien n'y fait : le 
scintillement ne saurait éclairer. Nous glissons en 
coupant silencieusement l'air noir et la mer jaune. 

Le soleil se lève sur un rocher grisâtre, uni, 
pareil à une ardoise gigantesque. De grandes lettres 
bleues forment sur ce rocher, ces mots : « Chocolat 
Ibled. » Nous sommes en Algérie ; ce que nous 
voyons, c'est le cap Roux. La côte est boisée, 
des arbres ornent les falaises : napals, sycomores, 
mimosas, lentisques; un exhaussement de terrain 
barre le chemin ; le bateau vire de bord pour 
stopper au fond d'une baie riante, entourée de co- 



ET LE SAHARA. 121 



teaux verdoyants. L'air est si limpide qu'on distin- 
gue du pont les gouttes de rosée sur les feuilles 
des arbres. Une petite bourgade termine la crique. 
C'est La Galle, patrie des lions et des panthères, 
pays rêvé des chasseurs. Ces broussailles qui à 
perte de vue, couvrent les collines d'une verte cri- 
nière, fourmillent de fauves. Plus on avance dans 
le pays, plus on trouve de gibier à abattre. A 
mesure qu'on s'approche de Soukharras, les brous- 
sailles deviennent bois, les arbustes, arbres, et on 
traverse, dit-on, une forêt presque vierge. 

La ville dormait encore : seul, un petit bateau se 
détache de terre, glisse doucement dans notre di- 
rection et nous accoste. Un officier français, pâle, 
jaune, étendu sur un brancard, se fait hisser à bord : 
à peine sur le pont, l'officier se relève et pousse un 
soupir de joie ; ses joues se colorent, il fait quelques 
pas, il sourit. C'est que FAjàccio touche seulement 
Bône et va à Marseille. Le pont, c'est la France. 
Chef du cercle militaire de la Calle, le capitaine X* 
va en congé de convalescence. 

Cette verdure si admirable, où l'œil se repose 
avec tant de plaisir, n'est bonne à voir que de loin, 
et couve, sous son aspect si riant, des fièvres 
pestilentielles. 

Le navire, après dix minutes d'arrêt utilisées à 
recueillir le capitaine, continue sa route sous un 
soleil radieux, et par une mer d'huile... Voilà Bône. 



122 LA CÔTE BÀRBARESQUE 

Un touriste ne devrait jamais quitter un pays 
quasi barbare que pour revenir dans une contrée 
tout à fait civilisée, où le manque de pittoresque 
est largement compensé par la satisfaction du 
bien-être, mais la demi-civilisation qui consiste à 
revêtir une ville arabe d'une mince couche d'appa- 
rence européenne, ne procure qu'un sentiment de 
désillusion. Venu cle Marseille, peut-être meserais- 
je extasié sur la végétation réellement exception- 
nelle qui environne Bône de tous côtés, peut-être 
aurais-je eu du plaisir à suivre de l'œil les burnous 
des quelques rares indigènes éparpillés clans les rues 
tirées au cordeau de la sous-préfecture française, 
mais venant de Tunis, l'aspect de Bône me navra. 
Déjà sur le bateau, j'avais eu un avant-goût de 
cette civilisation en travail, qui, tout en étant pro- 
fitable au pays, froisse le voyageur avide de choses 
nouvelles. Le bateau de la Galle avait pour second 
passager un magnifique Arabe, au profil biblique, 
à la barbe noire, aux dents blanches. 

— Quelque prince du désert, quelque cheik 
nomade du Sahara, me disais-je ! 

C'était le curateur aux successions vacantes du 
district de Bône, s'exprimant en français, style de 
palais. 

— Les forêts du district ne sont pas encore 
exploitées par les chasseurs, mais bientôt on vien- 
dra poursuivre le gibier jusque chez nous, dit-il. 



ET LE SAHARA. 123 



La première figure que nous aperçûmes sur le 
quai — on débarque à quai à Bône, — fut celle d'un 
douanier : la première chose qu'on nous obligea 
de faire, ce fut d'aller à la Douane, pour y subir le 
désagrément de voir bouleverser nos malles avec 
une ténacité presque injurieuse. Ce ne fut qu'après 
une discussion de deux heures que nous pûmes 
quitter la baraque en bois qui sert de douane à 
Bône, pour nous acheminer vers l'hôtel. Grâce à des 
lettres de recommandation puissantes, je réussis 
cependant à introduire un vieux burnous et trois 
paires cle babouches (1). 

Adieu flèches, minarets, maisons irrégulières, 
coins obscurs et mystérieux , rues tortueuses , 
foule bigarrée. Un trottoir large, dallé, bordé de 
constructions à la Haussmann ; une rue monotone, 
déserte, traversée de temps en temps par un 
employé en casquette ou un ouvrier en blouse, 
puis un square, comme on en voit dans les villes 
de France de troisième ordre, des arcades, des bou- 
tiques, du gaz, et des échappées de vue sur des 
terrains vagues. Rien de plus triste que ces places 
froides, si fréquentes depuis quelques années 
clans nos villes françaises. On dirait que l'an- 
cienne façon de se loger ne concorde plus avec 

(1) Je recommande aux voyageurs d'envoyer le gros de leurs 
acquisitions par messageries en France : c'est ainsi que j'ai tou- 
jours procédé et je m'en suis bien trouvé. 



124 LA CÔTE BARBARESQUE 

notre manière de vivre. Tout ce que les hommes 
ont fait avant nous ne nous convient plus. On 
transforme, on modifie, on démolit! Gomment 
rebâtira- t-on? 

L'hôtel d'Orient est situé sur une place qui rap- 
pelle n'importequel chef-lieu de canton de la Nièvre 
ou de l'Allier. C'est une auberge de province clans 
toute l'acception du mot , avec son casier flétri au 
bas de l'escalier, ses chambres ornées de fleurs 
artificielles et de garnitures de cheminées en similor; 
son personnel d'officiers et de commis-voyageurs. 
Les officiers sont surtout en nombre; l'hôtel semble 
leur appartenir. De la cave au grenier, ce n'est que 
cliquetis de sabres, va-et-vient d'ordonnances, de 
brosseurs, choc des éperons contre les dalles. Vis- 
à-vis de l'hôtel se trouve la Banque ; à côté un 
grand café ; en face la rue commerçante, qui con- 
duit vers l'éminence où se trouve l'ex-quartier 
arabe. 

Une demi-heure après mon débarquement, je fis 
connaissance avec la Banque d'Algérie. Voici à 
quelle occasion. 

Me trouvant sans monnaie pour donner un pour- 
boire à je ne sais qui, je priai le propriétaire de 
l'hôtel de me changer un billet de 1,000 francs de 
la Banque de France : l'hôtelier s'y refusa. Je ne 
fus pas plus heureux auprès d'un marchand de 
tabac qui débite sa marchandise au coin de la place, 



ET LE SAHARA. 125 



enfin, un mercier auquel je demandais le même 
service, m'envoya à la Banque d'Algérie, où j'appris 
avec stupéfaction que les billets de la Banque de 
France n'avaient pas cours en Algérie et qu'on les 
escomptait à perte. En Italie, à Malte, à Tunis, en 
Egypte, partout enfin, on prend le papier monnaie 
français, non seulement avec empressement, mais 
à bénéfice. Le seul pays au monde où les billets de 
la Banque soient dépréciés, c'est l'Algérie ! 

On a essayé de m'expliquer cela : c'est une façon, 
paraît-il, de protéger la Société Algérienne. J'avoue 
que j'en suis encore à ne rien comprendre. Peut- 
être est-ce, comme me l'a dit un financier algérien, 
sans penser à mal, j'en suis persuadé : 

— Que la nature dans ses dons, use du système 
des compensations, et que j'ai l'intelligence finan- 
cière obtuse. 

Pour être bizarre, ce n'en est pas moins un 
compliment ! 

Introduit par M. Allégro, consul de Tunis à Bône, 
au cercle des officiers, je fis connaissance d'un 
vieux colonel, qui parla de l'Algérie en ces termes : 

— Si vous voulez vous plaire ici, fréquentez 
beaucoup les militaires, ne fuyez pas les indi- 
gènes, mais évitez les civils comme la peste. Tout 
ce qui est colon ne vaut pas cher. Si vous voulez 
vous bien porter, ne buvez pas d'absinthe et man- 
gez peu; si vous voulez conserver un bon sou- 



126 LA CÔTE BARBARESQUE 

venir du pays , ne vous approchez jamais trop 
près d'un objet qui vous plaît, afin de l'examiner. 
Je professe ces principes physiques et moraux 
depuis quelques vingt ans, et j'en suis à préférer 
le séjour de l'Algérie à celui de la France. Voici 
la troisième fois que je permute pour ne pas 
bouger. 

La cordiale hospitalité des officiers français en 
Algérie, ne laisse en réalité, rien à désirer. Ne 
pouvant que répéter ce- que les autres ont déjà tant 
de fois dit à ce sujet, je me contenterai de men- 
tionner ce fait qui m'est personnel : à savoir : que 
jamais, à aucun des cercles d'officiers où je fus 
présenté, je ne suis parvenu à payer ma consom- 
mation, ni même un repas plus substantiel, si par 
hasard j'en prenais un. 

En refléchissant que la plupart des officiers ont 
leur paye pour toute fortune, qu'ils reçoivent de la 
même façon tous les voyageurs recommandés, que 
ces voyageurs deviennent de plus en plus fréquents, 
que cette façon large de pratiquer l'hospitalité, 
grève le budget, pour la plupart mince, de ces mes- 
sieurs, on ne peut ne pas admirer cette réponse 
invariable, faite à la moindre velléité de payer 
votre 1 écot : 

— Laissez ! nous sommes chez nous. 

En effet, l'officier veut qu'on le croie chez lui. 
La fierté du conquérant, c'est la qualité dominante 



ET LE SAHARA. 127 



de son caractère. Il n'oublie jamais, s'il s'agit d'une 
petite chose ou d'une grande, que la possession du 
sol qu'il foule a été achetée par des fatigues sans 
nombre et des flots de sang, et, paraissant se douter 
que ces fatigues ne sont pas terminées, que le sang 
pourra couler encore, il veut, précisément parce 
qu'il ne se sent pas assez chez lui, que l'étranger le 
considère comme maître de la maison. Vous verrez 
partout, dans les rues, aux bazars, aux cafés, dans 
la campagne, soldats et officiers dédaigneux des 
pékins plus encore que des Arabes, adresser à tout 
le monde la parole de cette voix brève et dure que 
donne l'habitude du commandement, envoyer aux 
étrangers un sourire plein d'aménité, et leur faire 
avec la plus délicate courtoisie les honneurs de 
cette contrée dont le militaire est le maître , sinon 
de droit, du moins de fait. 

Quelques officiers s'offrirent de nous accompa- 
gner à Hippône où nous nous rendîmes le lende- 
main. La route, tracée au milieu d'une végétation 
luxuriante, traverse plusieurs ponts en bois, jetés 
sur un ruisseau ombragé par des arbustes en fleurs. 
Les broussailles étendent leurs racines jusque 
dans l'eau et donnent au paysage un aspect quasi- 
tropical. Les ruines d'Hippône éparpillées au milieu 
d'un bouquet d'arbres séculaires, peu intéressantes 
au point de vue archéologique, datent de l'époque 
de la décadence romaine. Le principal charme de 



128 LA CÔTE BARBARESQUK 

cette partie de l'Algérie, c'est la campagne, riche 
d'arbres, de fleurs, d'arbustes, de céréales. Les 
souvenirs sont nuls, et l'ombre de saint Augustin 
elle-même, disparaît devant l'absence de vestiges 
palpables de l'antiquité. 

Une colonie française, nommée Randon — du 
nom du maréchal Randon, son fondateur — se 
trouve entre Hippône et Rône. C'est un village 
propre, bien bâti, en pleine prospérité. De Randon 
à la mer on suit, sous l'ombre incertaine d'une 
rangée d'arbustes tropicaux, un chemin creux qui 
aboutit à la Corniche. Le retour à Bône s'effectue 
entre la mer et les falaises : atout moment, des 
échappées de vue nous arrachent des cris d'admi- 
ration. 

A quelques minutes de la ville, sur une élévation 
verte, un camp surplombe la mer. Les régiments 
cantonnés à Bône s'y reposent pendant les ma- 
nœuvres d'automne, au milieu de la végétation la 
plus abondante que j'aie encore vue. 

Les réverbères qui commencent leurs lignes ré- 
gulières à Tentrée de Bône, nous tirent de notre 
extase : nous fermons les yeux pour ne pas les 
appuyer, sitôt après avoir admiré les splendeurs de 
la nature, sur la teinte verdàtre des maisons recti- 
lignes formant la rue qui conduit à l'hôtel. 

La gracieuse obligeance du directeur du chemin 
de fer de Bône à Ain-Mokra nous a permis de vi- 



ET LE SAHARA. 129 



iter la mine de fer d'Ain-Mokra, située au sud 
du lac Fezzarah, à 20 kilomètres de Bône. Le wagon 
de service nous déposa en face de la baraque ser- 
vant de réfectoire aux employés de la mine. Une 
allée d'eucalyptus conduit du village à l'entonnoir 
où on extrait le minerai. La présence de l'eucalyp- 
tus est presque une menace ; la fièvre n'est pas 
loin. Cet arbre à feuilles longues et grosses, est 
prétend-on^ un remède souverain. Originaire de 
l'Australie , implanté par M. Ramel , et acclimaté 
en Algérie par M. Trottier, il jouit d'une grande 
réputation pharmaceutique. Il paraît que non seu- 
lement l'eucalyptus assainit les contrées qu'il om- 
brage , mais encore qu'une seule branche de cet 
arbre attachée à un chapeau, suffit pour faire tra- 
verser impunément au propriétaire du chapeau les 
endroits les plus malsains. Sans ajouter une foi 
aveugle à ces récits, je ne saurais discuter l'utilité 
de cet arbre dont la culture, pratiquée par le gou- 
vernement, adoptée dans toute l'Afrique fran- 
çaise, vient d'être essayée avec succès dans le sud 
de l'Espagne et en Sicile. Grand, élancé, d'un 
vert sombre, il sert d'ornement aux routes dont il 
fait des allées et se propage de plus en plus en 
Algérie. On prétend qu'en dehors de ses qualités 
ébrifuges, il est propre aux travaux de charpente 
et de charronnage. 

A travers les feuilles des eucalyptus nous aper- 



130 LA CÔTE BARRARESQUE 

cevons la surface irisée du lac Fezzarah couverte de 
flamants rouges et bleus. Au fond du tableau une 
famille arabe, assise sous un bosquet, grelotte la 
fièvre. On me dit, pour l'honneur de l'eucalyptus, 
que ce sont des nomades qui passent. 

Les mines d'Ain- Mokra sont d'une grande ri- 
chesse. On expédie tous les ans en France plus de 
1,000,000 de kilogrammes de fer. Toute la civilisa- 
tion industrielle a été transportée ici pour servira 
l'exploitation. 

Une calèche louée à Bône nous attendait au pied 
du puits principal, pour nous conduire à Jem- 
mapes et à Philippeville. Nous suivons une vallée 
quelque peu ondulée, couverte, encore en 1870, de 
la plus riche, peut-être, des forêts de chêne-liège 
de l'Afrique. Aujourd'hui cette forêt n'existe plus. 
Un de ces incendies dont on ignore les causes, et 
qui, en huit jours, déboisent toute une contrée, l'a 
détruite en 1875. A peine aperçoit-on, de distance 
en distance, des bosquets de ces arbres magnifiques, 
dont l'écorce « fait pétiller le vin, » étant donné le 
proverbe : « un bouchon bien tiré, rend le vin meil- 
leur. » Toutefois le paysage n'est pas aride. La cul- 
ture s'est emparée de cette terre, mise à nu par le 
sinistre , et des champs d'orge et de froment ta- 
pissent ces vallées jadis couvertes cle bois. 

^emmapes , toute petite ville , très française, 
est située au pied de l'Atlas, à la lisière d'une des 



ET LE SAHARA. 131 



plus grandes forêts de l'Algérie. A Bône, on parle 
« manœuvres » ; à Tunis, « opérations financières » ; 
ici on parle « lion ». L'horizon est couvert d'arbres, 
d'arbustes, de broussailles, qui, groupés, tapissent 
de verdure les ondulations des premiers contre- 
forts de l'Atlas. Il semblerait qu'il n'y a pas de place 
pour une aiguille au milieu de cette végétation en- 
chevêtrée, et cependant Dieu a mis dans tous les 
coins et recoins , laissés au règne animal par le 
règne végétal, des bêtes fauves, qui chassées des 
lieux cultivés, ont établi ici leur repaire. On entend, 
la nuit, de la rue principale de Jemmapes, des jar- 
dins « squarisés » du maire, les glapissements des 
hyènes et des chacals ; et les rugissements de la 
panthère et du lion réveillent les femmes des colons 
jusque dans leurs demeures. Cette forêt, qui enferme 
l'horizon de toutes parts, c'est le lieu des exploits 
de la plupart des chasseurs émérites. Nous devons 
la traverser pour nous rendre à Philippeville. 

— Nous ne le verrons pas, dit le postillon. Tous 
les voyageurs veulent le voir, mais il ne se montre 
pas comme cela... 

— Tous les voyageurs! Hum! dis-je. Une ren- 
contre pareille ne manque cependant pas d'un cer- 
tain danger. 

— Danger!!! il n'y en a aucun. // fuit au claque- 
ment du fouet. 

Le lion c'est lui, et quoiqu'iV fuie au claquement 



132 LA CÔTE BARBARESQUE 

du fouet, tout le monde en parle avec respect : 
Arabes, colons, postillons. 

— Une nuit, raconte le postillon, je conduisais à 
Philippeville un officier et sa femme, nouvellement 
débarqués à Bône. La lune, clans son plein, éclai- 
rait la route. Tout à coup l'officier dit : Regardez! 
un veau! — Quel veau! m'écriai-je, c'est lui! — Il 
était noir : couché, les pattes en avant, il nous regar- 
dait en clignant des yeux. Je fis claquer le fouet. Il 
se leva, et, sans se presser, disparut dans la forêt. 
L'officier était agité, sa femme tremblait de peur. 
Quand le lion fut hors de vue, l'officier se rejeta 
dans le fond de la voiture. En approchant de Phi- 
lippeville, il murmura : — Moi qui croyais que la 
rencontre avec le lion était un des dangers de l'A- 
frique ! Ce n'est que cela ! un lion ! 

Le postillon ajouta. 

— Ah ! oui ! vas-y voir ! 

Je ne m'explique pas presque à présent ce « vas- 
y voir. » Était-ce une protestation contre la placi- 
dité du lion, ou une allusion à sa pusillanimité? La 
légende d'ici veut que le lion soit poltron ; on pré- 
tend qu'il suffit de crier très fort pour le forcer à 
s'éloigner; il n'est dangereux que blessé. Les pos- 
tillons traversent, sans la moindre appréhension, 
les forêts infestées par les lions : les chevaux sen- 
tant la présence du fauve à trois kilomètres de 
distance, s'arrêtent, tremblent de tous leurs mem 



ET LE SAHARA. 133 



bres, refusent d'avancer, et finissent toujours, sti- 
mulés par les coups, par reprendre leur course, 
prouvant par leur obéissance qu'ils craignent plus 
le fouet du postillon que la dent du roi des ani- 
maux. Le lion sort souvent de nuit, se couche au 
bord de la route, et regarde passer les diligences. 
Les postillons prétendent qu'autrefois le bruit des 
roues le faisait fuir. Aujourd'hui, il s'y est habitué, 
paraît-il. 

Il m'a été donné de me rendre compte comment 
avait lieu une rencontre avec un lion. C'était dans 
le district de Batna, pendant une nuit où la lune, 
voilée de temps en temps par les nuages, ne perçait 
l'obscurité que par intervalles. Revenant vers Gons- 
tantine, nous avions loué toute la diligence et nous 
sommeillions doucement, lorsque tout à coup nos 
six chevaux se mirent à trembler si fort et avec 
tant d'ensemble, qu'ils donnèrent au lourd véhicule 
un mouvement insolite qui nous éveilla. Au même 
moment la voiture s'arrêta net : le conducteur se 
mit à jurer pendant que le postillon cinglait les 
reins de nos coursiers de toute la force de son 
bras. Je passai la tête à la portière en demandant 
au conducteur de quoi il s'agissait. 

— Ce n'est rien! me répondit-il. Les chevaux 
sentent le lion. 

— En vérité! criai-je, le lion! 

— Oui! le lion! 

8 



434 LA CÔTE BARBÀRESQUE 

— Vous dites cela tranquillement? 

— Gomment voulez-vous que je le dise! 

— Vous n'avez pas peur? 

Il haussa les épaules. Cependant le postillon se 
démenait sur le siège en mesurant à grand bruit, 
de la lanière de son fouet, le dos des chevaux. 
Légèrement ému, je me penchai pour explorer la 
route, très noire à ce moment où de gros nuages 
passaient au-dessus de nous. Le postillon m'a- 
perçut et me touchant la tête du manche de son 
fouet, dit : 

— Tenez! regardez à gauche! 

Au même instant, la lune réapparaissait. Je 
suivis des yeux le manche de fouet, qui après avoir 
quitté ma tête, était dirigé, dédaigneusement, ma 
foi, vers un ravin que nous côtoyions. Sur la crête 
du talus de ce ravin, je vis une grosse bête fauve, 
couchée à la façon du chien et agitée par des 
mouvements régulièrement convulsifs. La lune 
donnait précisément sur la face du lion, qui eut un 
rictus étrange. Cependant les chevaux, tremblants 
et consternés, réunirent leur courage pour avancer 
un peu; la voiture donna quelques tours de roue. 
Le postillon, maugréant sourdement, faisait des 
nœuds à son fouet pour en rendre la morsure plus 
douloureuse. 

Le lion se mit à agiter la queue, et nous enten- 
dions distinctement , malgré le grincement des 






ET LE SAHARA. 135 



roues, le frou frou qu'elle produisait en remuant le 
sable. Après avoir achevé sa besogne, le postillon 
poussa un cri aigu et appliqua un coup de fouet 
savant et collectif à tout son attelage. Gela se pas- 
sait en présence du lion, dont chaque tour de roue 
nous rapprochait davantage. Fous de douleur et de 
peur à la fois, les chevaux enlevèrent la voiture 
qui eut un énorme cahot, et nous passâmes, lancés 
à pleine vitesse au bord du ravin, à deux mètres 
du lion, qui se mit à cligner des yeux. Un instant 
nos regards se croisèrent, et il me sembla lire 
dans les gros yeux jaunes du fauve — qui me 
rappelèrent, à ce moment, ceux d'un ami noc- 
tambule, — l'expression d'une ironie débonnaire. 
La diligence passa : le lion ne daigna pas faire 
le moindre mouvement ; seule, sa queue conti- 
nuait, en remuant le sable, à produire un bruit 
léger. 

Quand nous fûmes à quelque distance, le lion 
tourna lentement la tète et nous suivit du regard. 
Un nouveau nuage obscurcit la lune et nous le 
fit perdre de vue. Cette scène, majestueuse dans sa 
placidité, qui ne dura pas plus de cinq minutes, 
me laissa cependant un souvenir ineffaçable. Je ne 
pus toutefois pas m'empècher, en arrivant au relais, 
d'observer au conducteur que l'attitude du lion 
différait singulièrement de ce qu'on m'avait raconté 
à ce sujet. 



136 LV CÔTE BARBARESQUË 

— On m'a maintes fois assuré , dis-je , que le 
lion était difficile à voir parce qu'il s'éloigne au 
bruit de la diligence. 

— Autrefois, c'était en effet ainsi, répondit le 
conducteur, mais il s'est habitué à nous. 

— Vous ne le tirez donc jamais? 

— Voici ce que je ne vous conseillerais pas de 
faire, s'écria-t-il en me quittant. 

On raconte à Jemmapes une anecdote piquante 
dont le sujet est fourni par un lion. 

Un jour les colons virent débarquer chez eux 
un étranger, — Anglais, Chinois ou Russe — 
connu en Europe par une opulence proverbiale. 

— Blasé sur toutes les émotions, dit le Grésus 
en descendant de diligence, je viens chasser le 
lion et je veux chasser seul. 

Pendant quinze jours l'étranger habita Jem- 
mapes, questionnant tout le monde sur les us et 
coutumes du roi des animaux, nettoyant ses fusils 
— il en avait apporté six — perfectionnant la jus- 
tesse de son tir, et écoutant la nuit, du seuil de 
l'auberge, les rauques bruits de la forêt voisine. 
Puis, un beau matin, il annonça aux populations 
étonnées de son courage désintéressé, — si rare 
chez un archi-millionnaire, — l'intention d'aller la 
nuit même, et seul, attendre le lion dans un endroit 
du bois où la présence du fauve venait d'être si- 
gnalée par des Arabes envoyés à la découverte. 



ET LE SAHARA. 137 



A huit heures du soir, notre nabab, qui setait muni 
d'un jeune chevreau, prit deux fusils, une ample 
provision de cartouches et se dirigea vers la forêt. 
Les méchantes langues de Jemmapes prétendent, 
qu'à peine sorti du village, il se mit en devoir d'é- 
trangler le chevreau. 

Et voici ce qui se passa. 

Le millionnaire, toujours seul, arriva à l'endroit 
incliqué par les Arabes, choisit un arbre à ombrage 
étendu, avisa une pierre aux environs, y appuya 
ses fusils, dûment chargés, porta le cadavre du 
chevreau à quelques centaines de pas, retourna à 
l'arbre, s'y adossa et se mit à rêver. 

Il songeait aux conversations qu'il avait eues 
avec ses connaissances d'Afrique ; ceux à qui il 
avait demandé des renseignements, depuis le gou- 
verneur général jusqu'au drogmann, avaient vanté 
la sécurité des forêts. « Il faut attendre le lion, pen- 
dant de longues nuits, à l'affût, avant qu'il ne 
daigne se montrer , » lui disait-on de toutes 
parts. 

Et de fait, la nuit était calme ; aux environs, les 
glapissements et les cris, si perceptibles du village, 
s'étaient tus : les animaux semblaient intimidés 
par la présence de l'homme. Les savants, ceux à 
qui le nabab avait donné des dîners, comme ceux à 
qui il avait acheté des exemplaires de leurs livres, 
répétaient à satiété que nul animal ne s'attaque à 

8. 



138 LA CÔTE BARBARESQUE 

l'homme. Le nabab était content; seul au milieu 
d'une forêt d'Algérie, le cœur ne lui battait pas, 
et il n'avait pas peur, sûr d'ailleurs de ne courir 
aucun danger. 

Une heure se passa, puis deux ; le silence de la 
nuit, devenu de plus en plus placide, rassura tout 
à fait le chasseur qui s'assoupit. Un léger bruit le 
reveilla et... il aperçut un énorme lion, dévorant le 
chevreau à côté de la pierre aux fusils. k Il se mit 
à grimper sur l'arbre, en murmurant : 

— Gomment! il l'a traîné jusqu'ici! pourquoi? 
Au bruit, le lion fit un bond, posa une de ses 

pattes sur la pierre et se mit à rugir : le millionnaire 
se cramponnait à ce moment à la branche à moitié 
desséchée d'un chêne liège. La patte du lion, glis- 
sant sur la pierre, frôla le chien d'un des fusils : le 
coup partit ; la balle effleura le pantalon du chas- 
seur, lui laboura la peau, et vint briser la branche 
qui tomba en entraînant dans sa chute le malheu- 
reux millionnaire évanoui : le lion épouvanté de 
la détonation disparut dans le taillis. Le matin re- 
trouva, à quelques pas du chevreau à moitié dévoré, 
le chasseur sans mouvement à côté des fusils. Vers 
midi, les Arabes inquiets d'une si longue absence, 
le trouvant étendu, lui firent reprendre les esprits. 
Ses premiers mots furent : 

— Je l'avais mis très loin ! Pourquoi l'a-t-il traîné 
jusqu'ici? 



ET LE SAHARA. 439 



Ces paroles révélèrent les intentions du Crésus, 
qui voulait passer pour téméraire à bon marché, 
persuadé que les forêts de l'Algérie étaient aussi 
inoffensives que le. bois de Boulogne. C'était une 
affaire. 

Si on écoutait les commérages , la forêt de Phi- 
lippeville fourmillerait de dangers. Il paraît que non 
contente de receler des lions et des panthères — 
bêtes dont je parlerai quand nous serons en Kabylie, 
— elle a ses brigands. Un certain Bou-Gara tient 
la montagne et jouit du don d'ubiquité : c'est un des 
plus épouvantables bandits que la terre ait produit 
depuis Fra Diavolo et Rinaldo Rinaldini. Non 
content de détrousser les piétons isolés, il ose s'at- 
taquer aux voitures , conduites même par des 
bouchers. Le voisin de l'auberge où nous étions 
descendus exerçait ce métier ; il me raconta l'acci- 
dent dont il avait été victime. 

— Un de mes confrères était dans ma voiture, 
armé comme il convient de l'être quand on traverse 
cette diabolique forêt : de mon côté j'avais un fusil et 
deux revolvers. Nous étions déjà à mi-côte, quand 
le taillis s'ouvre, un Arabe en sort, nous couche en 
joue, tire, nous manque, pousse un juron formida- 
ble, et se met à recharger son fusil. C'était Bou- 
Gara. 

Le boucher se taisant, je demandai : 

— Et puis !... 



14) LÀ CÔTE BARBARESQUE 

— Dame ! j'ai fouetté le cheval, et nous descendî- 
mes la côte sans tourner la tète. Nous étions déjà 
au coude quand le fusil de Bou-Gara s'est trouvé 
rechargé. Nous en fûmes quittes pour la peur. Vous 
comprenez!... L'autre soir, une voiture que le 
maire avait envoyée au Douar de la clairière est 
revenue à vide... Le lendemain nous revîmes 
le cocher^ contusionné, sanglant, volé... Il avait 
rencontré Bou-Gara. Je ne voulais pas qu'il m'ar- 
riva la même chose. 

— Mais votre Arabe était seul... et vous... bien 
armés, et encore bouchers. 

— Seul! seul ! Il est soutenu par tous les Arabes 
de la contrée. 

Dix minutes après avoir quitté Jemmapes, nous 
étions à notre tour au milieu de la redoutable forêt, 
peu émus des cancans du village. Il est vrai qu'il 
fait grand jour, et les lions sortent la nuit ; de plus, 
des gendarmes, assis devant le cabaret du coin, 
nous avaient appris que la mairie avait reçu l'avis 
officiel de la présence de Bou-Gara sur la route de 
Bône à Guelma, c'est-à-dire à plus de 60 kilo- 
mètres de Jemmapes. 

La voiture commence à monter le talus assez 
escarpé d'une colline. Pour arriver à Philippeville, 
il faut non seulement traverser la forêt, mais fran- 
chir l'Atlas. A mesure que nous avançons, la végé- 



ET LE SAHARA. 141 



tation s'épaissit. Nos plantes de serre croissent ici 
en liberté : cactus, aloës, génariums, youcas, len- 
tisques, mimosas, fougères. Parfois le soleil devient 
plus pale, on le dirait voilé par un nuage : une com- 
pagnie d'étourneaux traverse la forêt. Il y en a des 
millions ! des milliards ! Des perdreaux se prélas- 
sent indolemment sous la feuillée ; des milans et 
des éperviers tournoient dans l'air; souvent un ron- 
flement sonore vibre au-dessus de nos tèles : c'est 
le bourdon d'Afrique, gros comme un oiseau. De 
temps en temps nous apercevons à travers les 
feuilles, sur le versant d'une colline, une éclaircie 
couverte de blé : au milieu, des tentes brunes et 
noires, paraissant violettes aux rayons du soleil. 
C'est un douar de nomades laboureurs. Leurs trou- 
peaux paissent entre les arbres. 

Le Grésus dont j'ai raconté l'histoire avait rai- 
son. Les forêts d'Algérie respirent le calme et la 
sécurité de nos bois d'Europe. Il est vrai que c'est 
l'heure tranquille « où les lions vont boire ». Quoi 
qu'il en soit, nous percions tout sentiment d'ap- 
préhension : descendus de voiture, nous gravissons 
la colline, ainsi que des enfants en vacances, cueil- 
lant les fruits jaunes des arbousiers sauvages, pour- 
suivant les papillons multicolores, respirant l'air 
à pleins poumons, comme si les lions et Bou-Gara 
n'existaient que dans l'imagination des voyageurs. 

Soudain, le postillon, après avoir regardé le ciel, 



142 * LA CÔTE BARBÀRESQUE 

nous avertit de remonter. Il est quatre heures. La 
forêt change de couleurs et de contours aux rayons 
du soleil qui penche vers l'Occident. 

Nous sommes au sommet de l'Atlas. La ver- 
dure, fraîche tout à l'heure, prend des teintes 
sombres ; les ombres des arbres deviennent plus 
longues, plus fournies ; les rondelles de clarté qui 
tremblottent entre les ombres des feuilles et qui 
donnent tant de gaieté aux forêts , avaient disparu. 
Des nuages nous arrivent du nord. De la voiture 
où nous étions remontés, nous voyons les brous- 
sailles des vallées de l'Atlas, s'assombrir ou s'éclai- 
rer à mesure que les nuages cachaient ou décou- 
vraient le soleil. Peu à peu toutes les cimes ver- 
doyantes disparaissent sous une brume violette, de 
ce violet qui fait songer à la mer. L'air s'obscurcit, 
les nuages masquent l'horizon et la forêt naguère 
si riante, devient lugubre. Les oiseaux font en- 
tendre dans les arbres des cris plaintifs. 

Tout à coup une rafale de vent agite les brous- 
sailles. L'orage se transforme en averse. Sous 
l'ondée qui fouette les chevaux et la calèche d'une 
douche puissante, nous descendons le versant 
occidental de F Atlas. Encore quelques minutes et 
le soleil reparaît plus chaud et plus vivifiant que 
tout à l'heure. La forêt se colore d'un rouge ardent : 
il semble qu'une auréole de feu enveloppe les arbres, 
les vallées, les tentes et les troupeaux. L'air dé- 



ET LE SAHARA. 143 



gagé d'eau devient limpide; l'œil pénètre facile- 
ment jusqu'au fond des précipices — si on peut 
appeler précipices, les ravins verts étalés à nos 
pieds, — et on est étonné et quelque peu désillu- 
sionné de l'aspect calme et gai de ces repaires de 
fauves. 

Au bas de la descente se trouve une vallée fertile 
et cultivée : la route bien ferrée, ombragée d'une 
allée d'Eucalyptus, côtoie des villages, des fermes, 
des enclos, voire même des châteaux. Bientôt on 
aperçoit à droite la ligne vague que l'horizon des- 
sine quand il se confond avec la mer. La chaussée 
se transforme en une rue large, bien éclairée. 
Nous sommes à Philippeville. 

Si Bône présente peu d'intérêt au voyageur, 
Philippeville n'en a aucun : c'est une sous-préfecture 
à garnison, — propre et monotone. L'unique attrait 
de Philippeville, c'est sa position au fond de cette 
baie de Stora redoutée des capitaines, dangereuse 
aux navires , mais que nous voyons calme et 
bleue, assoupie entre des collines rougeàtres cou- 
vertes de végétation. On se croirait clans quelque 
petit port du golfe Jouan. Philippeville se trouve,, 
selon les assertions des archéologues, prouvées 
suffisamment d'ailleurs par quelques ruines qu'on 
découvre aux environs, sur l'emplacement de Rus- 
ticade, ville dont parle peu l'histoire, mais qui pos- 
sède dos annales épiscopales. Le musée, situé 



144 LA CÔTE JURBAKESQUE 

non loin du port, se glorifie de quelques antiquités 
découvertes aux environs : une statue de l'empe- 
reur Adrien, des fragments, des inscriptions. 

Les guides assurent que les citernes du fort 
d'Orléans, les villa Madelli, Retsler, etc., sont in- 
téressantes à visiter. C'est inexact : il faut avoir 
du temps à perdre pour se promener dans tous les 
recoins des contrées qu'on visite. Les casernes, 
les établissements de bienfaisance, en général les 
édifices modernes sont ce qu'il y a de mieux à Phi- 
lippeville. 

Stora, ancien port ouvert aux Génois du temps 
de Léon l'Africain, et qui a servi d'entrepôt aux 
beys de Constantine, est dominé par un joli petit 
village, situé sur une hauteur, en face de Philippe- 
ville. On montre à Stora des citernes assez bien 
conservées et une grande et belle voûte romaine 
sous laquelle filtre une fontaine, alimentée par 
l'oued Schaddi (ruisseau des singes), qui coule de 
l'autre côté de la montagne. L'aqueduc restauré 
par le génie français est devenu tunnel. 

Après avoir passé la nuit dans une chambre de 
l'hôtel d'Orient, imprégnée de chlore, — j'appris 
dans la suite que c'était à cause de la variole noire 
qui sévissait à notre passage, — nous nous rendons 
à la gare du chemin de fer. Le trajet de Philippe- 
ville à Constantine se fait en cinq heures. Au der- 
nier moment, nous vîmes monter dans notre com- 



ET LE SAHARA. 145 



partiment un monsieur très bien mis, qui, après 
nous avoir salués, dit pendant que le train se met- 
tait en marche : 

— 11 ne faudrait pas vous effrayer d'un déraille- 
ment : cela arrive très fréquemment ; toutes les se- 
maines à peu près. Nous allons à petite vitesse, il 
n'y a aucun danger. 

Voyant l'appréhension, très naturelle en pareil 
cas, peinte sur nos visages : 

— Oh! ne craignez rien, ajouta-t-il, je vous 
parle en connaissance de cause. Je suis inspecteur 
de la compagnie et je fais le trajet trois fois par 
semaine. J'ai déraillé peut-être vingt fois, et vous 
voyez que je me porte bien. 

Malgré la preuve vivante du peu de gravité des 
accidents, j'avoue que je n'étais pas à mon aise 
pendant le trajet. Le chemin de fer de Philippeville 
à Constantine est construit à peu de frais sur un 
terrain très ondulé. En place des tunnels et des 
terrains à niveau, on a employé le système des 
courbes, dont plusieurs sont des plus hardies. 
Parfois une des roues du wagon glisse sur les rails 
pendant que l'autre est suspendue au-dessus du 
vide, et quel vide! un précipice affreux!... Il est 
vrai qu'on chemine très lentement. N'importe! Il 
s'agit de choisir le terrain pour rendre un accident 
absolument inoffensif : ensuite il faut définir le mot 
inoffensif. Cet entrefilet d'un journal me revient 

9 



146 LA CÔTE BARBARESQUE 

involontairement à l'esprit: « Sur la ligne X... acci- 
dent sans importance. Le chauffeur et le mécanicien 
comptent seuls parmi les victimes. » 

Le paysage est aride et dépeuplé. A partir de la 
station de Saf-Saf, la voie monte et descend des ma- 
melons déserts. Peu à peu' la nuit tombe; tout à 
coup, à notre gauche, nous voyons sur une éléva- 
tion des centaines de becs de gaz, semblant attachés 
à un lustre suspendu entre le ciel et la terre. Entre 
nous et cet immense luminaire, un ravin large, 
profond, noir, qu'il faut contourner pendant vingt 
minutes, une roue sur le rail et l'autre dans le vide. 
C'est le moment le plus émouvant du trajet. Un 
dernier tunnel et nous voilà arrêtés en face de 
Gonstantine. 



VII 



Constantine. — Le quartier arabe. — Le Rummel. —Les bazars. 

— Le supplice des adultères. — Les cercles. — Le Dar-el-Bey. 

— Le quartier de la prostitution. — Quelques mots de l'histoire 
de Constantine. — Caractère des Arabes. — Leur haine pour 
les Juifs. — Anecdote. 



L'Orient reparait. La civilisation n'est pas 
encore parvenue à défigurer Constantine. De l'hôtel 
de Paris, élevé à quatre étages et situé place de la 
Brèche, près des anciens remparts, on aperçoit le 
marché, grouillant d'une population exclusivement 
arabe. Le soleil, obscurci par le sable du désert, 
chassé du Sahara par le vent, fait croire que Cons- 
tantine est entouré d'un brouillard matinal. Le 
burnous blanc adopté dans tout le Moghreb, et sur- 
tout en Algérie, donne aux indigènes de cette partie 
de l'Afrique un plus haut caractère d'originalité 
que dans n'importe quel pays musulman. En 
Egypte, la chemise bleue des fellahs rappelle trop 
la blouse de nos ouvriers ; à Tunis, les haillons 
sont multicolores ; ici, le même costume, d'une 
sévérité quelque peu fantastique, est adopté par 



J 48 LA CÔTE BARBARESQUE 

tout le monde. Le burnous du pauvre est fait 
d'un sorte de feutre grossier, les riches portent des 
fins tissus de laine, mais riches et pauvres sont 
vêtus de blanc, et ceignent leur tête, couverte d'un 
turban également blanc, de la même corde de poil 
de chameau. Nonchalamment couchés à terre, se 
promenant gravement, ou gesticulant à outrance, 
tous les Arabes, drapés de la même façon simple et 
élégante dans leur large manteau, ressemblent à 
des fantômes. Rarement une tache rouge apparaît 
au milieu de cette foule blanche ; c'est un spahi, 
indigène soumis et salarié, qui a adopté une sorte 
d'uniforme français. Plus rarement encore on aper- 
çoit" un officier traverser la place. 

Gonstantine est une ville militaire et arabe. La 
population civile y est insignifiante. Les rares 
commerçants ou colons portant redingote, paraissent 
comprendre que leur costume détonne et quittent 
peu leur quartier, resserré dans un fort petit espace 
au centre de la ville ; même dans la campagne, 
les jours de fête, où la blancheur des burnous des 
indigènes est agréablement agrémentée par les 
oripeaux éclatants des juives, le costume européen 
brille par son absence. 

Gonstantine, entourée de tous côtés par un ravin 
profond qui sert de lit au Rummel, a très peu d'é- 
tendue. Une population de 50,000 habitants vit 
dans un espace qui serait à peine suffisant, en Eu- 



ET LE SAHARA. 149 



rope, pour loger 10,000 individus. La principale 
rue de Gonstantine — rue de France — traverse 
la ville dans sa longueur (800 mètres à peu près), 
de la place de la Brèche au pont du Rummel. 
Européanisée du côté de la place, elle redevient 
arabe à mesure qu'elle décline vers le pont. Une 
sorte de place, où les diligences attendent devant 
la poste les voyageurs retardataires, sert de ligne 
de démarcation. Après cette place, les édifices n'ont 
plus d'élévation, les boutiques deviennent des 
niches ; on rentre en pleine Afrique. A quelques pas 
de l'hôtel de Paris, qui commence la rue de France, 
une rampe ornée d'un escalier primitif sans garde- 
fou, conduit aux Bazars, en plein quartier indigène. 
Entre cette rampe, la poste et la caserne principale, 
se trouve la ville française, qui occupe 20,000 mè- 
tres carrés tout au plus, et renferme les casernes, 
la place du Dar-el-Bey, le boulevard du Midi, la ca- 
thédrale, et le quartier commerçant. Le reste de la 
ville a gardé un cachet oriental. 

La partie principalement affectée au commerce, 
est bondée de bazars et d'habitations d'ouvriers : 
la partie occidentale est formée de deux quartiers 
arabes, d'un quartier juif, et de l'enceinte réser- 
vée à la prostitution. Le pont du Rummel, belle 
construction moderne en pierres, à arcade, con- 
duit à la gare. De ce point, l'aspect de Gonstantine 
est aussi curieux de jour que de nuit. Les petites 



450 LA CÔTE BARBARESQUE 

maisons blanches des indigènes, seules construc- 
tions qui se distinguent, sont perchées sans ordre 
sur l'éminence ; parfois elles empiètent sur le 
ravin, et suspendues dans le vide, font trembler 
pour leurs habitants; deux ou trois groupes de 
ces maisons sont tellement penchés sur le pré- 
cipice qu'ils étonnent le regard. Si on se place 
au milieu du pont du Rummel, un autre spectacle, 
tout aussi saisissant , se déroule. On plonge de 
l'œil jusqu'au fond d'un fossé naturel comme ja- 
mais forteresse n'en a" possédé d'artificiel : on se 
demande, en mesurant cette profondeur, comment 
cette ville, si bien défendue, a pu être prise tant 
de fois, surtout avant le perfectionnement de l'ar- 
tillerie. Tout en admirant le courage et la persé- 
vérance des Romains et des Français, on se prend 
à réfléchir à la fragilité des précautions humaines. 
Girta , bâtie sur un nid d'aigle, dans une position 
naturelle peut-être unique au monde, pour défier 
la puissance des Romains, a été une des citadelles 
le plus souvent livrées aux horreurs de l'assaut» 
Et cependant, en contemplant ces rochers à pic, 
en écoutant le grondement de ces eaux bouillon- 
nantes, très basses dans cette saison, mais présen- 
tant en hiver une barrière quasi infranchissable, 
on se prend à plaindre le soldat, qui, pour un mince 
salaire et pour peu d'honneur, a lutté contre ces 
obstacles pour donner à son souverain une page 



ET LE SAHARA. 151 



éclatante clans l'histoire. Voici une forteresse bâtie 
par un révolté contre la puissance reconnue unique 
de son vivant, détruite au prix du sang de milliers 
d'individus, qui n'ont eu aucun intérêt direct au 
maintien de cette puissance et qui ont travaillé pour 
elle! Quelle mine de réflexions pour un philosophe 
du xix e siècle, ce siècle basé sur l'intérêt. 

Le Rummel n'est, en octobre, qu'un mince ruis- 
seau qui filtre entre des pierres larges et polies 
comme des dalles : au-dessous de nous, entre les 
anfractuosités du roc, contrescarpes du fossé, on 
distingue toutes sortes d'arbustes ': à mesure que le 
ravin s'approfondit, la végétation change. Il y a, 
entre la ville de Gonstantine et le fond du Rum- 
mel, une différence de plusieurs degrés de tempé- 
rature : les arbustes qui périclitent en haut, sont 
exubérants en bas ; le ravin est couvert de verdure 
pendant qu'il gèle dans la ville, et les habitants des 
maisons juchées sur l'éminence , peuvent jouir, en 
soufflant dans leurs doigts, de l'aspect de la flore 
du tropique. De temps en temps un aigle traverse 
le précipice en passant d'une grotte à l'autre, 
des corbeaux planent dans l'air, des oiseaux de 
proie remplissent l'espace entre les deux rives, et 
frôlent cle leurs ailes les fondations des maisons, 
dont les hôtes ont ainsi à leurs pieds un spectacle, 
que nous sommes forcés de chercher au-dessus de 
nos têtes. C'est réellement une chose unique que 



452 LA CÔTE BARBARESQUE 

cette ville aérienne suspendue au-dessus d'un pré- 
cipice, qui voit la vie des airs au-dessous d'elle. 
La descente n'est pas difficile. Un sentier étroit, 
commode, mais fréquenté seulement par de rares 
touristes, conduit jusqu'au lit du ruisseau. Nos 
pas font lever à tout moment des animaux ; ici, 
un lièvre, plus loin un lapin, un blaireau; des 
chouettes effrayées se blottissent sous les brous- 
sailles. En revanche, une fois arrivé au fond, on 
ne voit que le ciel : à peine quelques maisons de 
Gonstantine empiètent-elles sur le ravin, tellement 
à pic, que le reste de la ville est invisible. Le 
fond du ravin est abrupt et sauvage. Un bouc 
broute le long du talus du sentier, des chèvres 
grimpent sur le rocher : pas un passant ; oiseaux de 
nuit, chacals et belettes ; cependant on se trouve 
dans le sous-sol d'une ville de 50,000 habitants, et 
on pourrait tenir une conversation avec l'habitant 
de n'importe quelle maison. Il faut, pour remonter, 
traverser le Rummel, chose aisée à cette époque 
de l'année ; le torrent filtre entre les pierres, en 
formant de temps à autre des flaques d'eau qu'on 
saute à pieds joints. Le sentier, qui sert de prolon- 
gation à celui que nous avons pris pour descendre, 
débouche au boulevard du Midi, principale artère 
de Gonstantine, après la rue de France. La partie 
sud, grâce aux constructions de ce boulevard, s'est 
revêtue d'un certain cachet européen. Des maisons 



ET LE SAHARA. 153 



bien alignées — habitées pour la plupart par des 
officiers supérieurs, — forment- une seule rangée qui 
aboutit à la grande caserne. De la terrasse de cette 
caserne on découvre une immense étendue de ter- 
rain aride : des mamelons dégarnis de verdure se 
succèdent sans interruption : c'est la préface du dé- 
sert : le sable rougeâtre qui, clans le lointain, res- 
semble à un brouillard épais, ajoute à la mélancolie 
de ce point de vue. 

A côté de la caserne on montre l'endroit réservé, 
au temps de la domination musulmane, au supplice 
des femmes adultères. Une planche perpétuellement 
basculante était jadis là en permanence, oscillant 
toujours, plus longue cependant du côté de la ville 
que du précipice. Quand une femme avait failli, on la 
faisait coudre dans un sac, que le bourreau prenait 
sur son épaule et posait délicatement à l'endroit de la 
planche qui se trouvait juste au-dessus du mur, son 
point d'appui. La planche penchait du coté du pré- 
cipice, le sac glissait, et tout était dit. Le rôle du 
bourreau se bornait à empêcher la planche de suivre 
le sac. Le lendemain, aigles et corbeaux s'assem- 
blaient en nombre de ce côté du ravin. Aujourd'hui 
encore, — quoique, comme on le pense bien, ces 
exécutions aient cessé — c'est le côté sud du ravin 
qui est hanté par le plus grand nombre d'oiseaux 
de proie. Affaire d'habitude , peut-être ! 

La ville européenne n'est pas longue à visiter ; 

9. 



154 LA CÔTE BARBARESQUE 

une petite ruelle relie la caserne à la place du Dar- 
el-Bey, devenue square et promenade publique. 
De la place à la rue de France, il n'y a qu'un pas. 
Deux grands cafés, le cercle des officiers, la cathé- 
drale, de belles boutiques, et enfin le palais du 
général commandant, — Dar-el-Bey — ornent la 
place et lui donnent un fort bel aspect. 

Le Dar-el-Bey (demeure du bey) édifice de pur 
style arabe, extérieurement plutôt laid que beau, 
garde son caractère pour charmer celui qui pé- 
nètre à l'intérieur ; une grande cour remplie, à 
l'instar d'une serre, d'arbustes rares, conduit à une 
galerie circulaire — ou plutôt carrée — sur laquelle 
donnent les appartements du général commandant 
la division. Les vastes pièces, sans être meublées 
selon les exigences du confort européen, sont bien 
appropriées à vie algérienne. La salle de réception, 
souvent ensanglantée par des exécutions, a con- 
servé la balustrade qui servait jadis à séparer le 
magistrat suprême de ses justiciables. Au pied de 
cette balustrade se tenait le chaouch (bourreau) 
et les dalles du parvis ont vu des têtes rouler sur 
leur surface glissante. Ces traditions sanguinaires 
ont été, dit-on, continuées par le général Négrier, 
un des premiers chefs militaires de la province de 
Gonstantine. Elles servent naturellement de lé- 
gende : le général Carteret qui commande la divi- 
sion n'a plus de chaouch attaché à sa personne. 



ET LE SAHARA. 155 



Toutefois le Dar-el-Bey n'a rien perdu de son ori- 
ginalité, augmentée encore par la présence d'un 
spahi toujours de garde à la porte principale, sous 
une guérite, dont son burnous rouge rehausse 
l'aspect prosaïque. 

Le cercle des officiers, vaste bâtiment européen, 
élevé à un étage, sert de café à tous les militaires 
sans exception : le premier étage possède une bi- 
bliothèque et un salon de conversation. Tout cela 
confortable, bien installé. La cathédrale, ancienne 
mosquée, très peu ornementée, est vaste et claire; 
les boutiques et les cafés de la place et des rues 
du quartier européen sont tenus à la mode fran- 
çaise. 

On pénètre dans la ville indigène par les bazars, 
qui ressemblent à ceux de Tunis, sans être aussi 
bien fournis de marchandises. La principale in- 
dustrie arabe consiste dans le travail des cuirs : 
les babouches et les sachets de Gonstantine sont 
aussi réputés dans le Moghreb que les tarbouches 
de Tunis. On trouve ici des étoffes, de belles armes, 
des bijoux en filigrane. Les bazars d'Orient, fouillis 
de petites masures percées de trous qui servent de 
boutiques, se ressemblent tous ; quand on en a dé- 
crit un, il est inutile de parler des autres. 

Gonstantine est restée en dehors de la civilisa- 
tion au point de posséder un quartier juif. C'est un 
cloaque plus nauséabond, plus puant et plus infect 



156 LA CÔTE BARBARESQUE 

encore, si c'est possible, que celui de Tunis, où les 
Israélites se confinent volontairement par une sorte 
d'obséquiosité naturelle. 

La ville européenne, les- bazars et le quartier 
juif, forment la moitié du cercle régulier auquel la 
rue de France sert de diamètre ; l'autre moitié est 
occupée par la ville arabe et le quartier abandonné 
à la prostitution. 

En retournant à l'hôtel, nous montons un esca- 
lier monumental, de la hauteur démesurée duquel 
notre fatigue nous fait apercevoir. L'hôtel de Paris 
est un des meilleurs de l'Afrique, mais il devrait 
bien actionner son architecte pour lui avoir bâti un 
premier où on ne peut arriver qu'après avoir gravi 
175 marches. J'ai remarqué que la façon d'édifier 
les maisons à l'européenne ne concorde pas avec 
le sol africain. Aussi bien en Algérie qu'à Tunis ou 
en Egypte, je n'ai guère vu d'édifice à la Hauss- 
mann qui ne soit défectueux. Je crois que la façon 
de vivre des hommes est subordonnée aux condi- 
tions climatériques et que la nourriture, les vête- 
ments, les maisons en usage chez nous, peuvent, 
aussi difficilement que la religion et les mœurs, être 
appropriés à un autre continent. 

Avec la nuit tombée, nous sentons l'humidité qui 
pénètre jusque dans notre chambre. Constantine 
jouit d'un climat relativement froid : c'est la seule 
des trois métropoles de l'Algérie où ou parle de 




! ^^ 



Les femmes de celte étrange Iribu des Ouled-Naïls.. . — Page 157. 



ET LE SAHARA. 457 



fluxions de poitrine, maladies inconnues partout 
ailleurs. 

Ma qualité de voyageur, me donnant un certain 
droit de pousser la curiosité jusqu'à l'indiscrétion, 
m'enhardit à prier quelques officiers, dont je venais 
de faire connaissance au cercle, de me conduire de 
nuit au quartier de la prostitution, une des curiosi- 
tés de Constantine. On y pénètre par une ruelle en 
pente qui se trouve en face de la rue de France 
et qui aboutit à une sorte d'arcade, faite de deux 
maisons se rejoignant en une galerie ouverte, 
formée de leurs toits réunis par une charpente. 
Sous cette galerie, des Arabes nonchalamment 
étendus fument du haschisch et plongent un œil 
atone dans un dédale de ruelles remplies de fdles 
de joie de toutes les races connues. La Parisienne 
et l'Anglaise, déclassées, même dans laprostilution, 
aux robes souillées, aux visages dissimulés sous 
une triple couche de fard ; des Allemandes, épaves 
des compagnies de musiciens qui vont chercher 
fortune en Afrique; des Espagnoles, des Maltaises, 
à peine reconnaissables à leurs costumes, mais 
presque aussi brunes de peau que les femmes mau- 
resques ou juives. L'Afrique du Sud, elle aussi, a 
envoyé des échantillons de ses races à cette foire de 
la prostitution. Dans un coin sombre, accroupies 
au seuil de leur niche, quelques femmes de cette 
étrange tribu des Ouled-Naïls, que j'ai eu l'occasion 



lo8 LA CÔTE BARBARESQUE 

d'étudier plus tard à Biskra, agitent avec un bruit 
argentin le quadruple collier d'or passé à leur cou 
et qui représente leur dot, le jour, où, rentrées 
dans leur tribu , elles redeviennent épouses et 
mères au prix de leur virginité vendue. Presque 
blanches, très jolies, avec des yeux de gazelle et 
des dents de perie, elles semblent chastes, même 
dans ce milieu. Venues du fond du Sahara, desti- 
nées à servir aux plaisirs des hommes de toutes les 
nations , sans pouvoir même échanger une pa- 
role (1) avec ceux dont elles reçoivent les caresses, 
elles sont étrangères à ce qui les entoure. Plus loin, 
des Kabyles, aux yeux de feu, à la peau brune, 
vêtues d'une chemise bleue, pieds nus, les ongles 
peints avec du henné ; encore plus loin, des femmes 
nomades du désert, des négresses du Soudan, de 
Tombouctou. Tout cela crie, chante, boit, circule 
sous les yeux hébétés des fumeurs d'opium. La 
rue ressemble à un carrefour clos de murs ; à droite 
et à gauche des fenêtres étroites, grillées, à tra- 
vers lesquelles on aperçoit une pièce vaste, sans 
plancher ni meubles; un réchaud au milieu, des 
nattes sur des bancs circulaires ; c'est le salon. 
Chacun de ces salons recèle plusieurs femmes, de- 
bout, assises, couchées, buvant, fumant, dormant, 
vaquant à leurs occupations sous l'œil des prome- 

(1) Les Ouled-Naïls parlent un patois arabe presque incompré- 
hensible. 



ET LE SAHARA. 159 



neurs. Quand un homme applique son visage à la 
^ucarne, pas une femme ne bouge ; il faut, pour 
attirer leur attention, entrer chez elles. Celles qui 
se promènent sont chargées d'être gracieuses ; les 
autres se contentent d'attendre les visiteurs. 

Au premier abord, on est très étonné de trouver 
dans une ville française ce laisser-aller, cette faci- 
lité accordée au vice ; mais, en y réfléchissant un 
peu, on se voit obligé de rendre justice à la sage 
tolérance de l'administration. En effet, Gonstantine 
est, je crois, la ville du littoral qui possède le plus 
de femmes prostituées. Sur 50,000 habitants, on 
compte 15,000 fdles publiques , presque le tiers de 
la population ; et cependant, ce n'est certaine- 
ment pas la ville la plus licencieuse de l'Orient. 
L'hypocrisie turque s'élève sévèrement contre l'ex- 
hibition du vice en dehors de l'enceinte du harem. 
Toute ville ottomane est plongée, de nuit, dans un 
repos menteur. Dans les maisons, l'orgie hurle 
étouffée par les murailles, d'autant plus affreuse 
qu'elle n'a pas de témoins : les plus honteux 
excès s'y font naturellement. Ici, l'arène est libre 
aux effluves du tempérament africain. Le plaisir 
autorisé par les lois humaines s'y étale au grand 
jour. A quelques exceptions près, personne n'en 
cherche d'autre, et les Arabes de Constantine 
sont les musulmans les plus moraux peut-être, si 
on envisage la morale à notre point de vue. C'est 



160 LA CÔTE BARBARESQUE 

tellement vrai qu'ils sont pour cette cause mé- 
prisés par leurs coreligionnaires. 

— C'est une race abâtardie, me disait un Égyp- 
tien. Ils vous ont tout pris, même vos mœurs, et 
ils ont tout perdu de ce qui leur était propre, même 
leurs passions. 

Il ne faudrait toutefois pas croire que ces bazars 
de la prostitution sont inconnus autre part qu'à 
Gonstantine. Toutes les villes d'Afrique, depuis 
le Nil jusqu'à l'Océan, en possèdent de semblables, 
mais ils ne font pas, comme ici, partie intégrale 
de la vie sociale et n'ont pas cet aspect civilisé qui 
permet au voyageur de les visiter, sinon sans dé- 
goût, du moins sans danger. Gonstantine est peut- 
être la seule ville de l'Afrique où la prostitution soit 
franchement acceptée par la population et où on ne 
lui demande pas de se revêtir d'une robe d'emprunt, 
comme en Egypte, où, par un acte de pudeur 
étrange, on donne le nom de danseuses à des filles 
publiques (ghavassis). 

Le fondateur de Girta est resté inconnu. Dans 
tous les cas, c'est une forteresse construite par 
les Numides, après la chute de Garthage, dans 
la prévision d'une prochaine attaque des Romains. 
Officiellement Syphax fut le premier qui en fit sa 
capitale. Massinissa, Micipsa, Asdrubhal et Juba 
l'habitèrent : enfin les Romains en firent le chef-lieu 



ET LE SAHARA. 161 



delà Numidie, sous le nom de Cirta Julia, en l'hon- 
neur de César. Depuis ce moment jusqu'au iv e siè- 
cle, époque où son nom est mêlé, comme celui de 
presque toutes les grandes villes de l'Empire, aux 
disputes des Césars et des Augustes, Cirta n'est 
plus mentionnée dans l'histoire. En 315 environ, 
occupée et habitée par Flav. Constantin, elle reçut 
le nom de Conslantine, qu'elle a gardé depuis, 
même sous la domination arabe (Ksartina). Après 
avoir résisté à l'invasion des Vandales, elle fut en- 
levée à l'Empire par l'émir Okba-ben-Nafi. La do- 
mination arabe des Hafzides et des Mirinides (rois 
de Bougie ou de Tunis) dura, — presque toujours 
nominale, car la situation de Constantine la ren- 
dait facilement indépendante — jusqu'à Kheir-Ed- 
Dinn-Barberousse. Au commencement du xvi e siè- 
cle, Constantine fut soumise aux Turcs. Ceux-ci 
permirent aux Arabes vaincus de se choisir un gou- 
verneur (kaïd), qui devait se reconnaître vassal du 
pacha d'Alger. Le titre de kaïd fut remplacé par 
celui de bey, au moment où des fonctionnaires 
turcs furent installés à la tète du gouvernement, 
en place des chefs arabes librement élus. Les beys 
de Constantine, nommés par le pacha d'Alger et 
révocables par lui, avaient droit de vie et de mort 
sur leurs administrés et jouissaient- d'un pouvoir 
absolu, mais ne pouvaient, sans l'assentiment de 
leur suzerain , changer les lois , ou déclarer la 



462 LÀ CÔTE BARBARESQUE 

guerre. La sujétion des beys de Constantine à ceux 
d'Alger était réelle. Tous les trois ans, ils étaient 
obligés de se rendre en personne chez le pacha 
et d'y envoyer tous les ans leur premier ministre 
chargé d'apporter des présents de la part de son 
maître et de réclamer le caftan d'honneur, signe 
officiel de satisfaction , reçu à Constantine par de 
grandes réjouissances. Très souvent le caftan 
d'honneur était remplacé par le fatal lacet, et 
nombre de beys de Constantine périrent de cette 
façon. Toutefois l'administration turque était si 
mal organisée qu'il arrivait fréquemment que des 
beys de Constantine restaient pendant quelques 
années au pouvoir, malgré les ordres d'Alger. 

A l'intérieur, le pouvoir du bey était contreba- 
lancé par celui des cheïcks-ul-islam, dignité de- 
venue héréditaire dans la famille Ben-Lefgoun. 
Cette famille , très riche et très puissante, sut se 
maintenir au pinacle pendant trois siècles, en se 
réservant la suprématie religieuse et abandonnant 
complètement toute ingérence dans les affaires 
civiles, exemple que le clergé aurait dû suivre 
partout. Il est en effet curieux de constater combien 
l'esprit de conduite de cette famille a su inspirer 
de respect. Jamais, au moment des plus grands 
cataclysmes comme sous le règne des despotes les 
plus cruels — qui ne manquent pas aux annales de 
l'histoire de Constantine — aucun de ses membres 



ET LE SAHARA. 163 



n'a eu à souffrir, non seulement la mort, mais la 
moindre vexation. Cependant les Ben-Lefgoun ont 
toujours veillé à la stricte observation des principes 
de l'Islam et ils étaient prêts à remettre clans le 
droit chemin ceux qui s'en écartaient, sans en 
excepter les beys. 

Parmi ces derniers, despotes révocables, plutôt 
gouverneurs que souverains, on compte très peu 
d'hommes remarquables. Depuisl607 jusqu'à 1837, 
quarante-quatre beys se sont succédés. Les moins 
insignifiants sont : Djaffarh, qui, le premier, croit- 
on, troqua son titre de kaïd contre celui de bey; 
Mohammecl-ben-Ferhat, tué sous les murs de Bône ; 
Dali, choisi par la milice turque, dont l'omnipotence 
ne date que de ce jour ; Ali-Kodja, remarquable 
par une belle défense contre le bey de Tunis, pen- 
dant laquelle il fut tué dans une sortie ; Relian- 
Hussein, vainqueur des Tunisiens ; Hassan-ben- 
Hussein, son fils, qui songea à installer clans le 
beylick une administration régulière ; Sabah, le 
plus éclairé et le moins cruel de tous. Le peu de 
civilisation dont jouissait Constantine au moment 
de la conquête était due à ce bey, qui régnait en 
1770. Cependant les canaux, les routes et les tra- 
vaux exécutés par Sabah éveillèrent la méfiance du 
pacha d'Alger, qui, le soupçonnant de rêver d'in- 
dépendance, le fit étrangler après une bataille que 
le bey de Constantine, averti des dispositions hos- 



164 LA CÔTE BARBAKESQUE 

tiles du pacha, livra à son suzerain sous les murs 
de la ville. 

Depuis Sabah jusqu'à Hadji-Ahmed, la plupart 
des beys ne régnèrent que fort peu de temps et 
furent presque tous étranglés par ordre des deys 
d'Alger: Moustapha-ben-Sliman,pour avoir chassé 
les Français de la Galle sur les plaintes de Jean Bon 
Saint-André, consul à Alger; Abd'Allah-ben-Ismaël, 
pour avoir protesté contre la livraison de la Galle 
aux Anglais; Ahmed-Chaouch, sorte de monstre 
sanguinaire, pour avoir rêvé la conquête d'Al- 
ger, etc., etc. Les seuls princes dont l'histoire 
repose l'esprit dans ce dédale d'atrocités sont : 
Ahmed-ben-Ali et Mohammed-Hamnan, tous deux 
étranglés. Quand on songe que ces deux beys ont 
été précédés par Ahmed-Chaouch (le bourreau), 
surnommé Dra-ho-bey (bey de son bras), et suivis de 
Mohammed-Tchahour, le sanglant, et de Moham- 
med-ben-Chattabia (le père de la pioche, ainsi 
nommé parce qu'il faisait couper les tètes avec des 
pioches) ; que les uns étaient étranglés pour avoir 
dépassé les bornes de la cruauté possible, les autres 
pour ne pas avoir été assez cruels, on détourne la 
tête de ce tissu d'horreurs. Hadji-Ahmed, à qui la 
France victorieuse accorda une large hospitalité à 
Alger, ne le cédait en rien à ses prédécesseurs. 
C'était peut-être un des pires tyrans de cette suc- 
cession de tyrans : unissant la perfidie à la cruauté, 



l.T LE SAHARA 165 

il voulut persuader au dey Hussein, vaincu, de 
venir chercher un asile à Gonstantine. Le dey aima 
mieux se confier à la loyauté de la France. Ceux 
de sa famille qui se laissèrent leurrer par les pro- 
testations hypocrites d'Ahmed, lurent obligés de 
sortir de Gonstantine presque aussitôt après leur 
entrée, dépouillés de leur avoir. Si les sujets d'Ah- 
med se défendirent avec tant de vaillance contre 
les Français, c'était par fanatisme religieux, et non 
par amour pour leur souverain. Quelques années 
après la conquête, des Arabes de distinction 
ne se gênaient pas de l'avouer à leurs nouveaux 
maîtres. 

Celui qui voit un Arabe saluer avec humilité 
l'Européen qu'il rencontre sur son passage ,et se 
confondre en protestations obséquieuses auprès de 
tout officier, se fait généralement une appréciation 
très inexacte du caractère des indigènes de l'Al- 
gérie. On a souvent dit que les Arabes étaient 
lâches, poltrons et traîtres. Rien de plus faux. Je 
ne crois pas qu'il existe des hommes soumis à un 
jeu régulier d'institutions administratives, qui aient 
plus que les Arabes le mépris de la mort. S'ils 
sont dominés par les Européens, et cette domina- 
tion est indiscutable, c'est par crainte de la pro- 
cédure, de la prison, des amendes, par avarice et 
amour de la liberté et non par peur de la souf- 
france ou de la mort. 



166 LÀ CÔTE BARBARESQUE 

Voici un fait qui me fut raconté à Constantine, 
par un officier supérieur. 

Malgré la suprématie politique récemment accor- 
dée aux juifs, les Arabes n'ont pas voulu démordre 
du mépris traditionnel qu'ils ont voué à cette race. 
La mort d'un juif est un fait si simple que beau- 
coup d'indigènes, pas encore bien au fait de nos 
lois, n'admettent pas qu'ils puissent être châtiés 
pour cela. 

Dans un village du canton de Sétif, Mohammed- 
ben-X, avait assassiné un juif, avec des circon- 
stances d'une barbarie révoltante, pour lui reprendre 
le prix d'une vente faite quelques heures aupara- 
tante. Mohammed fut condamné, par le conseil de 
guerre de Gonstantine, à être fusillé. Il écouta la 
sentence avec calme, puis, invité à parler, il dit 
au président : 

— Pourquoi me fais-tu mourir? Parce que j'ai 
tué un juif! Tu ne feras accroire à personne que 
c'est de la justice ! 

Pour un indigène, le conseil de guerre ou le 
tribunal se résument dans le président, qui, selon 
ses idées, est omnipotent. 

Or, comme les assassinats sont devenus d'une 
fréquence telle dans la province de Constantine 
que les rôles des assises et des conseils de guerre 
ne présentent que des affaires de meurtre et de 
pillage, il a été décidé, pour faire cesser cet état 



ET LE SAHARA. 167 



de choses et épouvanter les populations, de pro- 
céder aux exécutions capitales sur les lieux mêmes 
des crimes. A cet effet, un des officiers, membre 
du conseil de guerre qui a condamné le coupable, 
est forcé de le conduire, chargé de chaînes, au vil- 
lage où il a commis son meurtre. On rassemble la 
population sur la place, et, après avoir lu la sen- 
tence, on l'exécute en présence du village réuni. 
Les officiers n'aiment guère ces corvées qui les 
obligent à surveiller un homme enchaîné, avec 
deux gendarmes pour toute escorte et le condamné 
pour toute compagnie. 

Un des officiers supérieurs dont j'avais fait con- 
naissance au cercle, revenait précisément d'accom- 
pagner, dans un village situé sur la route de Sétif à 
Bougie, ce Mohammed-Ben-X., qui, après avoir 
assassiné et volé un juif, était étonné de se voir con- 
damné. Pour arriver au village, il faut prendre une 
route militaire praticable pendant labelle saison, mais 
que les pluies torrentielles de l'hiver rendent des 
plus périlleuses. L'officier supérieur, assis sur une 
charrette à côté de l'indigène enchaîné, était escorté 
par deux gendarmes. Tout alla bien jusqu'à un en- 
droit distant de dix kilomètres du lieu de l'exécution, 
où la route longe un précipice à pic. Une averse 
surpritle convoi juste à cet endroit : dans l'espace 
de quelques minutes, la terre détrempée commença 
à fléchir sous les roues. Bientôt on reconnut l'im- 



168 LA CÔTE BARBARESQUE 

possibilité d'avancer davantage. La route n'était 
praticable que pour des piétons. Les gendarmes 
descendirent de cheval : le convoi s'arrêta. 

« A ce moment, raconta l'officier, je me trouvai 
« fort embarrassé. Impossible de tramer le prison- 
« nier, enchaîné par les pieds et les mains ; il me 
« répugnait de lui brûler la cervelle, et cependant 
« je ne prévoyais pas d'autre solution, à moins de 
« transiger par humanité avec mon devoir, et de 
« lui laisser la clé des champs. L'une et l'autre 
« alternatives étaient peu agréables, d'autant plus 
« que je prévoyais le moment du rapport. Tout 
« indécis, j'appelai mes gendarmes pour former 
« une sorte de conseil. Les gendarmes, gent peu 
« philanthrope en Afrique, me proposèrent de le 
« lâcher et cle lui tirer dessus au moment où il 
« allait s'enfuir. J'allais, de guerre lasse, adopter 
« cette combinaison, et je faisais mes dernières 
« objections, lorsque lé prisonnier m'appela : 

« — Sidi ! me dit-il en souriant, je suis per- 
« suadé que tu paries cle moi ? 

« — Oui ! répondis-je, et je ne sais qu'en faire ! 

« — C'est bien simple, cependant! Fais-moi dé- 
« ferrer, je le suivrai à pied. 

c — Tu me suivras ? 

« — Oui ! 

« — A ton village ? 

c - - Oui ! puisque nous y allons. 



ET LE SAHARA. 169 



« — Tu sais ce qui t'y attend? 

« Il haussa les épaules. 

« — Certes ! je serai fusillé ! 

« — Et tu iras volontiers au supplice ? 

« — Volontiers ! non ! mais puisqu'il n'y a pas 
« moyen de faire autrement... Vous m'avez con- 
« damné injustement, et vous en répondrez devant 
« Allah... Moi... je dois mourir! J'aime mieux cela 
« que de moisir dans vos prisons. 

« Je trouvai cette proposition si étrange, que je 
« voulus en faire l'expérience. Dans la situation où 
« je me trouvais, je ne risquais au fond que peu 
« de chose. 

« Je fis déferrer mon prisonnier, qui se mit à che- 
« miner à côté de nous sans la moindre velléité de 
« fuite. Mes gendarmes n'en revenaient pas. Pour 
« traverser quelques passages étroits , nous étions 
« obligés de suivre la file indienne ; le condamné, qui 
« connaissait admirablement le pays, nous servit de 
« guide, parlant et agissant comme si chaque pas 
« qu'il faisait ne le rapprochait pas de la mort. Nous 
« arrivâmes ainsi au village, conduits par notre pri- 
« sonnier. Ma foi, je vous avoue que ce courage sloï- 
« que m'impressionna et que je ne pus m'empôcher 
« de demander sa grâce à Alger. Il fallait un exem- 
« pie et on refusa. J'assistai à l'exécution les larmes 
« aux yeux ; Mohammed mourut en souriant ; il y 
« avait dans son sourire une ironie étrange; il ne me 

10 



170 LA CÔTE BARBARESQUE 

« quitta pas du regard jusqu'au dernier moment. Je 
« ne suis pas tendre : cependant ce regard calme, 
■« voilé, sans haine ni bravade, me poursuivra long- 
« temps encore. » 

Et l'officier ajouta avec un soupir : 

— Nous avons parfois de "drôles de corvées en 
Afrique. • 

Il y a de l'enfant clans l'Arabe : mais c'est un 
enfant fier, indépendant, rongeant le frein du profes- 
seur trop sévère et surtout trop méticuleux, à son 
sens. Jamais l'Oriental ne se fera à notre procédure. 
L'esprit de la justice est inné dans lui. Il ne com- 
prend pas qu'on puisse avoir tort et raison à la fois, 
et rien n'offusque autant son bon sens naturel que, 
par exemple, un verdict de ce genre rendu par un 
de nos tribunaux : 

« Attendu que M. X n'a pas tort, mais que M. Y 
« a raison, le tribunal déboute M. X de sa de- 
« mande, mais^ condamne M. Y aux dépens. » 

De là une horreur invincible de notre procédure. 
L'idée d'être obligé de déposer une provision pour 
avoir le droit de plaider une cause qui lui paraît 
juste, est rebelle à son esprit. Il aimerait cent fois 
mieux donner de l'argent à un juge, même au cas 
où son procès lui paraîtrait imperdable, que de le 
dépenser en papier timbré, honoraires d'avoués ou 
d'avocats. Il ne croit pas avoir besoin d'intermé- 
diaire : chaque phrase prononcée par un avocat 



ET LE SAHARA. 171 



sonne faux à son oreille, et il n'est jamais complè- 
tement satisfait du résultat final, son procès fût-il 
cent fois gagné. Un Arabe déféré aux tribunaux fait 
d'avance dans son idée le sacrifice de sa fortune et 
de sa vie. Il va à l'audience comme un bœuf à l'a- 
battoir. La procédure de nos tribunaux échappe 
totalement à son intelligence. Il se résigne à son 
sort, mais la façon dont on distribue la justice, c'est 
ce qui lui pèse le plus dans le joug de l'étranger. 
Comme je l'expliquerai dans une autre partie de 
cet ouvrage, l'Algérie est régie administrativement 
de deux façons différentes. Il y a des cercles sou- 
mis au régime militaire, d'autres au régime civil. 
Les militaires laissent aux cheicks et aux kaïcls le 
droit de trancher les questions litigieuses entre indi- 
gènes. Le gouvernement civil, institué dans des 
cantons^ réputés plus tranquilles, assimile tout le 
monde aux mêmes lois. 

Dans les pays soumis au régime civil, nous avons 
cru remarquer que la haine contre les conquérants 
est plus ardente, plus féroce, quoique plus sourde. 

Il ne faut pas se le dissimuler d'ailleurs , les 
Arabes ne nous aiment pas, et les officiers, au cou- 
rant des affaires indigènes, ne cessent de répéter 
ces paroles : 

— Ils ne vivent que pour une seule idée, trans- 
mise de génération en génération : c'est de nous 
jeter à la mer. 



VIII 



Départ de Constantine. — Les diligences.— La nuit. — Le Me- 
dr'asen. — Les Tournants. — Balna. — Lambessa. — La 
diligence. — El-Kantra. — El-Outaïa. — Le désert. 

A sept heures du soir, nous fûmes avertis qu'il 
fallait partir. Les voitures publiques circulent de 
préférence la nuit, pour permettre, nous dit-on, 
aux hommes d'affaires de vaquer sans interrup- 
tions à leurs occupations journalières. Ceci me 
donne la plus haute idée de la constitution physique 
des hommes d'affaires africains. 

Grande, moyenne ou petite, la diligence algérienne 
représente à l'extérieur une caisse à comparti- 
ments, élevée sur des roues monumentales, close 
avec force précautions du côté de la portière barri- 
cadée comme une porte de prison, ouverte à tous 
les vents des autres côtés : par les fissures du bois; 
par les vitres brisées ; par les croisées, qu'un homme, 
fût-il Hercule ou Robert Houdin, ne saurait faire 
jouer dans leurs rainures. A l'intérieur, les ban- 
quettes sont recouvertes de coussins dont je ne 
saurais définir la substance. Ce n'est certes ni du 
crin, ni de la paille, ni de la plume, et je sais 

10. 



174 LA CÔTE BARRARESQUE 

trop ce que je dois au lecteur pour insinuer que ce 
sont des pois chiches. En laissant à d'autres plus 
consciencieux le soin d'analyser ces coussins — 
opération qui, vu les myriades de puces qui y sont 
nichées, nécessite un certain courage — je m'appe- 
santirai sur un inconvénient que je n'ai rencontré 
qu'en Algérie. Les chevaux, nourris d'orge, exha- 
lent des miasmes nauséabonds; les Arabes, qui 
voyagent beaucoup en diligence, sentent tous le 
musc. Or, je ne connais rien de plus écœurant que 
l'odeur du vieux musc mêlée à celle que vous 
envoient, par bouffées et à tout moment, les huit 
chevaux attelés à la voiture. 

Il pleut à verse : la nuit est noire. La voiture 
longe la rue de France, traverse le pont et côtoie le 
ravin du Rummel. Les feux de la ville, visibles de 
la vallée de Bou-Merzoug dans laquelle nous nous 
engageons, se confondent peu à peu avec la brume. 
Bientôt la tiare étincelante de Constantine disparaît 
complètement et nous voilà au milieu d'un paysage 
désolé, avec des montagnes noires à gauche, et une 
plaine grise à droite. Parfois le lourd véhicule 
côtoie en se dandinant un ravin profond, sinis- 
tre, rocailleux que l'absence totale de garde-fous 
nous permet de sonder à loisir. Tout à coup une 
étincelle jaillit sur la route et, à cent pas, il nous 
paraît qu'elle se dédouble. Ce n'est plus deux, c'est 
trois, six, huit étincelles qui se croisent, fuient, s 



ET LE SAHARA. 47< 



poursuivent, allant de la route au ravin et du ravin 
à la route. Les hyènes et les chacals, attirés parle 
mauvais temps, rôdent autour de la diligence. 

Au sortir de Gonstantine, nous avions, à la lueur 
des lanternes, aperçu quelques arbres dresser leurs 
branches flexibles au-dessus du fossé et agiter 
leurs feuillages presque au ras du sol, à côté des 
buis sauvages qui bordent le chemin. Arbres et 
buissons étaient disparus, et c'est au milieu d'une 
obscurité rayée par la pluie, rendue plus noire en- 
core par l'absence de contours du paysage, que nous 
arrivons au Khroub, bourg indigène de 1,000 ha- 
bitants , adossé à un petit village européen au 
milieu duquel nous nous arrêtons pour relayer. 
Quelques maisons blanches sans étage, une église, 
une place encombrée de chariots recouverts de 
toile, voici ce que nous voyons comme dans un rêve, 
car les chevaux sont attelés en un tour de main et 
nous roulons plus loin. 

Je dirai ici un mot des villages de colons clans 
cette partie de l'Algérie, pour ne plus avoir à y re- 
venir. Tous sont bâtis sur le même modèle, et qui 
en a vu un peut s'abstenir de regarder les autres. 
Sur la route de Gonstantine, Batna, Sétif et Bordj 
Bou Arridj , la plupart des relais sont placés dans 
des villages qui ne présentent aucun intérêt au tou- 
riste. 

Trois minutes après, nous nous retrouvons au 



176 LA CÔTE BARBARESUUE 

milieu du désert ; les yeux des fauves disparus aux 
approches du Kroub scintillent de nouveau. A ce 
moment un rayon de lune réussit à percer l'épais 
rideau de nuages, et nous apercevons, sortant du 
ravin que nous côtoyons toujours, de grandes om- 
bres blanches et noires, pareilles à des spectres en 
deuil. Ce sont des nomades retardataires ; ils rega- 
gnent leur campement, traînant leur chameaux après 
eux. Si le burnous blanc des Arabes nous permet de 
les distinguer, il n'en est pas demême des chameaux . 
On les^vine en voyant quelque chose de sombre 
se mouvoir dans l'obscurité. Sans nous en douter, 
nous avions déjà rencontré beaucoup de nomades 
entre Gonstantine et le Kroub. On me dit que nous 
en rencontrerons d'autres plus loin, l'automne étant 
le moment de leur passage. Sans l'indiscrétion 
commise par la lune, il nous eût été impossible d'a- 
percevoir nos compagnons de voyage, car hommes 
et bètes cheminent dans le plus profond silence. 
La lune, entrevue un instant, se voile derechef; l'a- 
verse se transforme en déluge : le froid devient de 
plus en plus vif : on monte un des plus hauts plateaux 
de rAllas. Nous nous enveloppons dans nos burnous 
pour dormir, reconnaissant inutile toute tentative de 
voir. Nous avons retenu l'intérieur de la diligence, 
ce qui nous permet de nous étendre. Malgré les 
inconvénients dont je parlerai en temps et lieu, je 
recommande aux touristes ce mode de locomotion. 



ET LE SAHARA. 177 



La voiture publique arrive presque toujours à des- 
tination : les voleurs arabes ne poussent jamais la 
hardiesse jusqu'à l'attaquer. Les conducteurs con- 
naissent très bien le chemin et si on n'y jouit pas 
de tout le confort désirable, on y est bien moins mal 
que dans les machines fantastiques décorées, à Gons- 
tantine, à Batna et à Sétif, du nom de voitures 
particulières. 

Engourdis par le froid, trempés par la pluie qui 
pénétrait par mille ouvertures dans l'intérieur de la 
diligence , accablés sous un sommeil léthargique 
plutôt qu'endormis, nous traversons les relais : 1° de 
Montebello, village de récente création, situé à 
4 kilomètres de Kroub ; 2° d'Ain-Moret; 3° des Chats; 
la route commence à longer des lacs salés, qui sont 
des renfoncements de terrain au fond desquels on 
trouve quelques gisements de sel, mais qui res- 
semblent à tout, excepté à des lacs ; et 4° Ain- 
Yacoub où l'on s'arrête pour visiter le Médr'asen, 
monument de forme conique en pierres de taille : 
espèce de pyramide ronde bâtie en dehors de toute 
règle architecturale (ce en quoi, d'ailleurs, consiste 
sa principale curiorité) et qui ne rappelle aucune 
construction connue, si ce n'est le tombeau de la 
Chrétienne que l'on voit près de Blidah. C'est un 
gros cylindre, servant de base à un tronc en cône 
obtus, évidé intérieurement en quart de cercle, et 
formant une corniche que supporte un rang d'une 



178 LA CÔTE BARBABESQUE 

cinquantaine de colonnes. Ni inscriptions, ni bas- 
reliefs, de la pierre nue. On montre à mi-hauteur 
une étroite ouverture d'où on peut apercevoir un 
escalier intérieur, ce qui a fait supposer que le 
Médr'asen était un cénotaphe. Les .uns prétendent 
que c'est le tombeau de Siphax, d'autres l'attribuent 
à Aradion, tué par Probus, d'autres enfin, et j'a- 
voue que je me range à leur avis, considèrent le 
Médr'asen comme le monument funéraire des rois 
numides, successeurs de Missinissa. 

Il n'est nul besoin d'être archéologue pour recon- 
naître l'art architectural romain, une fois qu'on a 
visité quelques ruines. Or, si le Médr'asen a quel- 
que ressemblance vague, c'est avec les pyramides. 
L'Egypte est le pays d'Afrique par excellence. 
Quoique très difficiles, les communications par voie 
de terre à travers l'Afrique septentrionale, ont 
existé toujours comme elles existent aujourd'hui. 
Le Sahara, obstacle invincible pour les conquérants, 
a toujours été une route fréquentée par les indi- 
gènes. Si, depuis la chute de Garthage, le nom romain 
était craint et respecté en Afrique, le manque de 
communications avec l'Italie, à ce moment où la 
navigation était dans son enfance, rendait les rela- 
tions entre les provinces et la métropole très difficul- 
tueuses. Les Numides et les Mauritaniens n'ont ja- 
mais été latinisés : tout s'y opposait d'ailleurs, le 
climat, les mœurs et le génie des habitants. Les rois. 



ET LE SAHARA. 179 



numides cherchaient la sanction de leur domination 
à Rome, mais ils n'avaient pas pour cela adopté 
les idées de leurs protecteurs. Nous en voyons un 
autre exemple parmi les chefs indigènes inféodés à 
la France. Tout en réclamant à Paris l'investiture 
du gouvernement, ils ne changent pas pour cela 
d'usages, de coutumes ni de manière de voir. 

Les ruines romaines comparées aux établis- 
sements français font faire les réflexions suivantes 
aux indigènes : 

— Déjà les nommes d'Occident sont venus chez 
nous ; ils ont bâti leurs maisons; les hommes de la 
tente les en ont chassés, et il n'en reste que des rui- 
nes. Ce sera la même chose avec les Français : ils 
construisent, mais le temps viendra où la tente de 
l'Arabe recevra l'ombre des ruines de leurs édifices. 

L'Europe et l'Afrique ne sauraient vivre de la 
même existence. La religion musulmane répandue 
en Orient avec la rapidité de l'éclair, n'a pu fran- 
chir la Méditerranée, comme la religion chrétienne 
ne pourra jamais s'implanter en afrique. Les mœurs 
sont identiques dans tout l'Orient arabe. Le Hadji 
qui se meut à son aise entre la Mecque et Oran, se 
trouvera dépaysé à quelques lieues de la côte, à 
Port-Mahon, à Malte, ou à Panteleria, sur une terre 
européenne. 

Les costumes, les habitations, la nourriture, 
principales conditions de la vie des hommes, se- 



180 LA CÔTE BARBARESQUE 

ront toujours adaptés au climat, à la configuration 
géographique du pays, et suivront l'impulsion d'une 
tradition orale. 

C'est tellement vrai qu'un architecte parisien, 
tout en admirant la mosquée d'Omar ou une pa- 
gode de l'Inde, n'aura jamais la pensée de construire 
à Paris un monument public sur ce modèle : il sait 
qu'il froisserait les idées artistiques du plus grand 
nombre. Le même fait se présente en Afrique. Les 
villes comme Paris, Londres, Berlin, sont incon- 
nues clans le désert, tandis que les noms du Caire, 
de Bagdad ou de Tunis resplendissent aux yeux 
des Arabes de toute l'auréole du merveilleux. 

L'Arabe, revenu de Paris, s'exprime sur la capi- 
tale du monde civilisé , avec le même enthou- 
siasme qu'un voyageur français met à parler du 
Caire. 

— Que c'est beau l'Orient, disons-nous. Quel 
coloris ! Quel ciel ! 

. Nous aimons l'Orient pour le visiter, non pour 
l'habiter. Les Arabes apprécient Paris de la même 
façon désintéressée. Or, de temps immémorial, 
les Arabes du désert n'ont pas modifié leur exis- 
tence errante et contemplative. Les voyageurs 
loquaces, les conteurs ont été toujours en honneur 
parmi eux. Le Sahara, domaine des cavaliers nu- 
mides, comme il est de nos jours le domaine des 
Arabes (nomades), touche à l'Egypte. Il y a peu 






ET LE SAHARA. 181 



de monuments plus propres que les Pyramides à 
frapper une imagination primitive. Un homme, 
habitué au néant, vivant sous la tente, ne peut que 
garder une impression profonde de ces colosses do 
marbre, cénotaphes des rois d'un pays fertile, limi- 
trophe du désert. Pourquoi ne pas supposer que 
Micipsa, par exemple, qui, fort de la protection de 
Rome, régna tranquillement 27 années, n'ait pas 
songé, sur la foi des paroles de ces conteurs de- 
venue voix publique, a se construire un monument 
funéraire, faible et inexacte copie des Pyramides, 
mais suffisante pour frapper l'imagination de ses 
sujets. Si l'on songe que nul peuple, à l'exception 
des Romains et des Français , n'est parvenu à 
asseoir clans ces parages une domination aussi 
bien établie que celle des rois, successeurs de Massi- 
nissa; que la construction d'un monument pareil 
dépassait de beaucoup les moyens de Probus alors 
qu'il n'était pas encore empereur; que les tom- 
beaux d'Afrique depuis le Maroc jusqu'aux Pyra- 
mides ont un air de famille (comme d'ailleurs nos 
tombeaux ressemblent à ceux des Romains), on 
peut considérer la version du Medr'asen, céno- 
taphe des rois numides, comme la plus rapprochée 
de la vérité. Je suis allé en Algérie après avoir 
visité l'Egypte, et je trouve que le Medr'asen est 
une imitation mesquine , sinon grotesque , des 
Pyramides. 

11 



182 LA CÔTE BAHBARESQUE 

Quoi qu'il en soit, si l'aspect du Medr'asen vaut 
le voyage, il ne compense pas l'horrible nuit que 
Ton passe à l'hôtel du Tournant, cinquième relai de 
Constantine à Batna. 

De quelque façon qu'on s'y prenne avec les 
diligences algériennes, il faut toujours voyager de 
nuit. Le jour commençait à poindre lorsque t nous 
nous retrouvâmes dans la diligence de Batna, vingt- 
quatre heures après notre départ de Constantine. 

La route s'engage dans la vallée de l'Oued el 
Harrar à 1,000 mètres au-dessus du niveau de la 
mer. A travers les vitres couvertes d'une buée gla- 
ciale nous voyons des rochers noirs comme de l'encre 
se dresser des deux côtés du chemin. Certes, on ne 
se croirait pas en Afrique, sur la route de Batna, 
à six heures du matin. Des flaques d'eau , de cette 
eau triste, noirâtre, dernier vestige d'une pluie de 
novembre ; la neige sur les sommets des montagnes, 
qui, vu l'élévation où nous nous trouvons, ne pa- 
raissent pas très hautes ; un ciel noir, une terre 
aride, des rochers noirs, pas un arbre , pas une 
feuille, pas une herbe. C'est au milieu de ce paysage 
morose que nous faisons les 40 kilomètres qui nous 
séparent de Batna, dont nous franchissons l'en- 
ceinte vers dix heures du matin. 

Rien n'est plus triste que l'arrivée à Batna par 
une pluvieuse matinée de novembre. La ville fran- 
çaise, circonscrite dans une muraille peu élevée est 



ET LK SAHARA. • 183 



en gros ce qu'étaient en petit les villages de colons 
que nous avons traversés. Une église, une place, 
quelques rues formées de maisons sans étages, une 
caserne inachevée. On commence à voir les traces 
de l'insurrection de 1871. Déjà sur la route, nous 
avons aperçu des ruines qui n'avaient rien de ro- 
main. En ville , nous remarquons des décombres 
qu'on n'a pas encore eu le temps d'enlever. 

Dieu vous garde de vous trouver à Batna en 
même temps qu'un général, un colonel ou tout autre 
voyageur aisé. L'hôtel de Paris, unique hôtel de 
la ville, possède un appartement réservé de droit 
au premier arrivé et dont nous jouirons à notre re- 
tour. Cette l'ois, le major anglais Edde, en mission 
en Algérie, venu de la veille, occupe l'appartement 
par droit d'aînesse. On nous donna des chambres 
sans fenêtres, avec des portes vitrées sans vitres, 
une cloison sans planches, un plafond sans plâtre, 
un plancher avec des trous. 

Il est à remarquer qu'en Algérie, plus le climat 
est froid (le climat de Batna n'est guère plus chaud 
que celui de Paris), plus mal on bâtit les maisons. 
(A Sétif, où les hivers se rapprochent des hivers 
russes , des portes vitrées séparent seules les 
chambres d'une cour carrée ouverte à tous les 
vents.) Après une bonne heure passée à étendre 
nos plaids au-dessus des portes, à boucher des 
trous avec de vieux journaux, elc. etc., précau- 



184 . LÀ CÔTE RAKBUIESQUE 

lion indispensable pour la nuit , nous allons à la 
recherche d'une voiture qui consente à nous trans- 
porter à Lambessa, éloigné de Batna de dix kilo- 
mètres à peine. Ce n'était pas chose aisée que de 
trouver ce que nous cherchions. Batna possède 
trois voitures — à l'exception de la diligence, bien 
entendu — un cabriolet à trois places, garanti de 
deux côtés par un morceau de cuir, un cabriolet à 
deux places, garanti d'un côté par un chiffon en 
toile, et un cabriolet à une place , pas garanti du 
tout. 

Nous commençâmes par refuser énergiquement 
le cabriolet à trois places que l'on nous mon- 
tra d'abord, et sans nous arrêter au sourire du 
propriétaire, nous allâmes plus loin, mais nous 
apprîmes à nos dépens que l'impatience est la 
mère de tous les maux, car il nous fallut, l'oreille 
basse, revenir au bienheureux cabriolet, ce qui 
nous coûta quelque argent et beaucoup d'humi- 
liation. La pluie continuait à tomber, et cette 
excursion qui nous souriait tant à Gonstantine ap- 
paraissait à nos yeux sous d'autres couleurs. 

La route de Batna à Lambessa traverse une 
vallée aride encaissée entre deux chaînes de mon- 
tagnes. Bientôt la pluie se change en grêle à laquelle 
succède un chasse-neige épouvantable; après avoir 
erré pendant deux heures au milieu de la campa- 
gne couverte des débris de la ville romaine, dont il 



ET LE SAHARA. 1^0 



nous est impossible de distinguer la moindre pierre, 
nous sommes forcés de revenir à Batna, sans avoir 
rien vu qu'un arc gigantesque et quelques tombeaux 
pareils à ceux de la via Appia. Il me serait facile, 
si je ne m'étais pas engagé a être scrupuleusement 
véridique, de faire comme beaucoup de mes con- 
frères et de parler de Lambessa, après avoir com- 
pulsé quelques ouvrages et quelques guides. J'aime 
mieux avouer franchement que je n'ai pas vu cette 
ville, une des plus intéressantes cependant de l'Al- 
gérie. 

Il faut bien se convaincre que les communications 
ne sont ni faciles ni régulières entre le Tell et le 
Sahara, et si on ne veut pas ajouter aux autres in- 
convénients du voyage celui de ne pas arriver, il 
devient nécessaire de prendre des renseignements 
partout et chez tout le monde, sans crainte d'être 
indiscret. Le plus ou moins de difficultés que l'on 
éprouve dépend de tant de raisons diverses, qu'on 
ne peut et on ne doit pas croire aveuglément le 
premier interrogé. Un colonel qui, voyageant à 
cheval et avec une escorte, aura traversé l'Atlas au 
printemps, vous dira que le chemin est délicieux. 
Un commis voyageur, entassé avec dix Arabes dans 
la diligence par une nuit de novembre, vous épou- 
vantera par ses récits exagérés. Tel homme est 
timide et vantard ; il parlera des lions comme d'un 
danger : tel autre, habitué à risquer tous les jours 



186 LA CÔTE BAR1MRESQUE 



son existence, vous empêchera d'emporter vos 
armes, etc., etc. Il faut écouter, faire son profit de 
ce que l'on entend, sans croire personne. 

Le trajet de Batna à Biskra est praticable 
presque toute l'année : en revanche, s'il n'est que 
désagréable pendant la belle saison, en automne et 
en hiver il présente un certain danger par suite 
du noctambulisme des diligences. 

Biskra est desservi régulièrement trois fois 
la semaine par deux voitures : le courrier et la 
diligence. Le courrier est un cabriolet à quatre 
places, découvert et livré à toutes les intempé- 
ries, qu'il faut être fou pour prendre en hiver, 
et qui ne sert généralement qu'au transport des 
indigènes. 

Un domestique vint nous avertir à deux heures 
du matin que la diligence n'attendait que nous, 
puis il me tira par la manche le long d'un corri- 
dor obscur, et après nous avoir, de cette façon, 
extrait de l'hôtel, il nous abandonna au milieu d'une 
rue plus noire encore que le corridor. 

La pluie continuait froide, fine, pénétrante, une 
vraie pluie de novembre; comme le gaz est à Batna 
aussi inconnu que le pavé, nous voilà barbottant 
dans la boue. Le garçon de l'hôtel, mû, probable- 
ment, par un sentiment de camaraderie envers nos 
gens et de conservation^ à l'égard de nos effets, 
avait déjà disparu entraînant Nataf et la femme 



ET LE SAHARA. 187 



de chambre, et nous laissant à la garde de Dieu. 

Après quelques minutes employées à nous 
orienter, nous distinguons à quelques mètres un 
objet blanc qui tranche sur l'obscurité. 

A mesure que nous en approchons, nous consta- 
tons que cet objet est placé au milieu de la place 
de l'église, qu'il vacille sur sa base; puis nous 
reconnaissons que c'est une voiture chargée à 
deux fois sa hauteur et lourdement enfoncée dans 
la boue. Sur un côté, nous parvenons à déchiffrer : 
Batna-Biskra. — Plus de doute, voici l'instrument 
du supplice. C'est avec effroi que nous contemplons 
la machine disloquée, branlante, penchée sur le 
côté comme un corbillard au retour du cimetière. 
Après avoir rassasié notre vue de l'aspect de la 
voiture, nous cherchons les chevaux... absence com- 
plète... puis... suivant le même genre d'idées... le 
bureau de la diligence... absence aussi complète : 
solitude, néant et silence. Enfin, nos yeux commen- 
çant à s'habituer à l'obscurité, nous découvrons 
dans une encoignure extérieure de l'église , Nataf 
et la femme de chambre, assis mélancoliquement 
sur nos sacs entassés dans la fange. Se voyant dé- 
couvert, Nataf m'apprit que le garçon, après avoir 
reclamé et obtenu son pourboire, était allé se re- 
coucher. Je me mets à invectiver Nataf pour lui 
apprendre son métier de guide : mon imbécile bre- 
douille sur le même ton stoïquement obstiné : 



188 IA CÔTE BARBAKESQUE 

(•< Vous avez raison. » Alors un Arabe qui sommeil- 
lait par terre confondu avec la boue, se dresse 
comme un fantôme et se met à nous considérer. 

— Où est le bureau de la diligence de Biskra? 
demandai-je. 

Après la pause, obligatoire pour tout Arabe entre 
une question et la réponse, l'indigène qui, heureu- 
sement pour moi, comprenait le français, dit : 

— Tu vas à Biskra? 

Je savais que les Arabes répondent toujours à 
une question par une autre, et afin de me mettre au 
niveau de mon interlocuteur, je repartis : 

— Nous allons partir bientôt, n'est-ce pas? 

L'Arabe sourit de ce sourire tranquillement iro- 
nique qui a le privilège d'exaspérer tout Européen 
novice, et répondit : 

— Bientôt... oui... au point du jour. 

Le jour se lève à cinq heures. Je me récriai : 

— Impossible! Le départ est fixé à deux heures ! 

— C'est pour apprendre l'exactitude aux voya- 
geurs!... 

— Plaît-il? 

— D'ailleurs M. Henri repose encore. 

Ne pouvant croire à une aussi triste réalité, je 
soupçonnai l'indigène de s'amuser à mes dépens. 

— Tu appartiens au bureau de la diligence? 
demandai-je d'un ton sévère. 



ET LE SAHARA. 



189 



— Je suis gardien. 

— Alors conduis-nous à la salle d'attente. 

— La salle!... quoi?... 

— D'attente ! 
Il rit. 

— Attends ici. Quand il sera reposé, il viendra 
et ouvrira le bureau. 

— Qui?... il?... (Je crus qu'il parlait du lion.) 

— M. Henri ! 

— Ah ! il repose ! Va l'éveiller tout de suite 
Comme il ne bougeait pas, je le secouai en 

criant : 

— Je connais toutes les autorités ! Entends-, 
tu! coquin, obéis-moi — ou sinon!... 

Mon Arabe s'éloigna en secouant la tète. Pour 
qui connaît tant soit peu les indigènes, il était clair 
que, pour être aussi dédaigneux, il fallait que le 
gardien fût sûr de son fait. Sa fuite me donna à 
réfléchir : la réflexion pousse à la conciliation : 
l'Arabe s'éloignait de plus en plus": je descendis de 
la conciliation à la supplication. 

— Voyons, mon ami, reviens ! (Il s'arrêta.) Je 
t'en prie (Il se retourna.) Oui! toi ! (Il resta debout 
au milieu de la place.) Ecoute ! Il est impossible 
qu'on fasse de ces farces aux voyageurs inof- 
fensifs. 

Il haussait les épaules, ne comprenant rien à mes 
doléances. 

11. 



190 LA CÔTE BÂRBARESQUE 



Les Arabes sont ainsi faits : pour eux l'attente 
n'est pas une souffrance ; les intempéries ne trou- 
blent pas l'harmonie de leur humeur; le confort 
leur est absolument inconnu. 

— Qu'as-tu, Sidi? demanda-t-il en se rappro- 
chant. 

— C'est honteux ! indigne ! faire poser ainsi 
les voyageurs qui ont payé leurs places? 

— Ecoute-moi, à ton tour. Il est dit : « Respecte 
celui dont tu as besoin... » Or, la diligence n'a 
pas besoin de toi pour se rendre à Biskra... tandis 
que tu ne peux faire autrement que de t'en servir! 
Attends ! 

L'Arabe se recoucha dans la fange, me laissant 
muet, sinon convaincu. Un point lumineux brilla à 
ce moment derrière l'église et une lanterne portée 
par un homme de haute taille s'approcha de nous. 
La lanterne dirigée par l'homme se mit à se ba- 
lancer au-dessous de nos visages en éclairant la 
figure rubiconde de son porteur qui murmurait : 

— Chien de métier! Les autres dorment! Toi! 
Va-t'en te disloquer les os sur des chemins d'enfer ! 

Complètement maté, je soulevai mon chapeau 
en demandant de ma voix la plus doucereuse : 

— Monsieur est le postillon ? 

— Qui diable d'autre se promènerait par un 
temps pareil et à pareille heure? Chien de mé- 
tier, va ! 



ET LE SAHARA. 191 



Je ne pus m'empêcher de faire remarquer au pos- 
tillon que ce n'était pas mon métier de coucher dans 
la boue. 

— S'il vous plaît de courir les grandes routes, 
à qui la faute? grommela-t-il en s'éloignant. 

Une demi-heure s'écoula pendant laquelle deux 
Arabes, sortis on ne sait d'où, se couchèrent philo- 
sophiquement dans la boue à mes côtés, sans le 
moindre signe de mécontentement. Tout à coup, 
au moment où le crépuscule commençait à poindre, 
un Français, un Batnassien, fit son apparition en 
criant à tue-téte : 

— Gepenclard de Henri dort encore! Qui est-ce 
qui m'a fichu un paresseux pareil ? 

Je demandai timidement : 

— Qu'est-ce que M. Henri? 

— Le directeur, parbleu ! On ne peut partir sans 
lui, et comme le drôle aime le lit, il nous arrive, 
surtout en hiver, de quitter Batna à huit heures. 
Ah ! si j'étais le gouvernement ! 

A ce moment, un homme emmitouflé dans un 
large paletot surgit à l'angle de la rue. Tous les 
yeux se tournèrent vers lui : les Arabes se soule- 
vèrent avec respect, le Batnassien courut à sa ren- 
contre, la main tendue. Je reconnus à cet accueil 
le tant désiré M. Henri qui s'avança majestueuse- 
ment vers la baraque servant de bureau à la dili- 
gence, et, après avoir tiré une clef de sa poche, fit 



192 LA CÔTE BARBARESQUE 

jouer la serrure tout en disant avec bonhomie, à 
la ronde : 

— Hein ! nous allons donc partir, mes enfants ! 

Rien ne débilite l'âme comme l'attente en vovasje : 
toute ma colère s'était évanouie à l'aspect de 
M. Henri. Je me levai et m'avançai avec les 
signes extérieurs prescrits dans le manuel de la 
courtoisie. 

M. Henri eut trois gestes. Le premier, protec- 
teur, s'adressant à moi, m'ordonnait d'attendre ; le 
second, bienveillant, indiquait à ma femme l'entrée 
du bureau; le troisième, impérieux, enjoignait à 
l'Arabe gardien d'activer le départ. 'Pendant que 
ma femme, obéissante, passait le seuil de la baraque, 
que le gardien envoyait à l'écurie chercher les 
chevaux, et au cabaret chercher le postillon, tout en 
s'occupant de faire l'appel nominal des Arabes de la 
banquette (cérémonie indispensable à tout départ), 
j'eus avec M. Henri la conversation suivante : 

M. Quand partirons-nous? 

L. Tout de suite. 

M. La route est bonne? 

L. De Batna au premier relai, oui ! 

M. Et après? 

L. Hum ! hum! 

M. Mauvaise ? 

L. Pas précisément ! Il n'y a pas de route. 

M. Ah! 



ET LE SAHARA. i CM 



L. Dame ! la saison est avancée ! 

M. Qu'y-a-t-il?Des trous? 

L. Des ravins! des précipices. 

J'ai une horreur instinctive de tout ce qui est 
vide, y compris les imbéciles. Je frissonnai. 

M. On longe des précipices? 

L. On passe dedans. 

M. Dedans ! ! Et on passe? 

L. Quand il n'a pas plu! oui ! 

M. Et s'il a plu? 

L. Dame !... 

M. Les accidents sont fréquents? 

L. Non ! on reste en route ! voilà tout ! 

M; Vivant ou mort? 

L. La diligence arrive toujours ! 

M. Mais les voyageurs ? 

Était-ce par pitié ou par espièglerie (j'ai remarqué 
que les Algériens aiment à épouvanter les voya- 
geurs), M. Henri se tourna vers le postillon qui 
venait d'apparaître au seuil, et sans me répondre, 
cria : 

— Allons ! vite ! vite ! nous sommes en retard ! 
sacrebleu ! 

Le postillon, si rogue naguère avec moi, s'inclina 
humblement devant M. Henri, sans songer à lui 
faire remarquer que le retard était de son fait. 
L'aspect de cet homme donna un autre courant à 
mes idées et je repris mon interrogatoire. 



194 LA CÔTE BABBARESQUE 

— Le conducteur est bon cocher?... 

— Jérôme!... excellent... Depuis dix ans qu'il 
fait le trajet il n'a versé que six fois : deux fois au 
col de Sfa... il faisait un temps aussi mauvais 
qu'aujourd'hui... une fois... 

— Qu'arrive-t-il quand on verse ? 

— Ce qui arrive quand on verse?... La voiture 
est brisée, la compagnie en est pour son argent, le 
courrier est en retard, nous recevons notre galop... 

— Mais les voyageurs ?. . . 

— Je n'en sais rien! moi... Je n'y étais pas! 
Demandez à Jérôme. 

Et ennuyé, probablement de mes questions, 
M. Henri me demanda mon billet. Quand il eut lu 
mon nom et appris que j'avais retenu l'intérieur, 
il dit d'un ton plus affable, mais tout aussi protec- 
teur : 

— Je vais vous recommander au postillon 

Aussi bien, dit-il sous forme d'aparté en se levant, 
il faut être prince pour tenir tant à sa peau. 

11 paraît que les Batnassiens , colons, employés 
ou indigènes, tiennent médiocrement à leur peau ; 
je le comprends à la rigueur, Batna n'est pas abso- 
lument un séjour de délices. M. Henri revint 
accompagné du postillon. 

— Jérôme, dit-il, je te recommande monsieur, 
Sois bon pour lui, donne-lui les renseignements 
qu'il te demandera; il te paiera la goutte. 



ET LE SAHAHA. 19o 



— Bon! bon! gronda Jérôme, pourvu qu'il ne 
bavarde pas trop : la journée sera rude. 

La présentation faite, M. Henri crut de son de- 
voir de m'éclairer davantage sur le compte de mon 
nouveau protecteur. 

— Surtout, ne le faites pas trop boire ! dit-il, 
son camarade Isidore est moins bon cocher que lui. 

Le gardien cria : 

— Mustapha Ben Omar? Abd el Kader ! pré- 
sents... Bien ! en voiture ! en voiture ! 

Au même instant, une main me poussa dans 
l'intérieur de la voiture pendant qu'une voix insi- 
nuante murmurait à mon oreille : 

— Nous verrons comment vous vous conduirez ! 
La diligence s ébranla presque aussitôt. Le jour 

se levait incertain, pluvieux : on voyait à peine 
son reflet sur la route. Aussitôt après avoir franchi 
l'enceinte de Batna, la voiture s'arrêta et Isidore 
apparut à la portière en se grattant la tète. 

— Le cabaret de la Poule noire , dit -il. Le 
relai est long, il fait froid : le temps de boire un 
verre. 

Je lui tendis quarante sous en demandant : 

— Mauvaise route ! Hein ! 

— Jusqu'au premier relai la route est ferrée. 
Après, je ne dis pas. 

Je voulus continuer la conversation, mais déjà 
Isidore avait sifflé d'une façon particulière. Je vis 



196 LA CÔTE BARBARESQUE 

le cocher Jérôme dégringoler du siège en deux 
temps et les postillons s'engouffrèrent sous la voûte 
du cabaret de la Poule noire. Cinq minutes après, 
nous repartons. De gros nuages interceptent la 
vue des cimes des montagnes. Le paysage est 
triste ; ni arbres , ni habitations : du sable brun et 
des rochers noirs. Tout à coup nous sentons une 
secousse effroyable. Nous quittons la route ferrée 
suivie pendant six kilomètres. Dans la boue pro- 
fonde, les chevaux avancent péniblement : les ca- 
hots deviennent de plus en plus forts. La voiture 
penche, tantôt d'un côté , tantôt d'un autre. Gela 
dure une heure : nous roulons à travers champs en 
vue de la route ferrée que nous eût oyons sans nous 
en servir. 

Après une heure de trajet, nouvel arrêt, nouveau 
cabaret , nouveau sifflement. Jérôme et Isidore 
disparaissent : c'est le Français de la banquette 
qui paye la goutte. Isidore sort en s'essuyant la 
bouche. 

— Nous ne suivons pas la route ferrée ? deman- 
dais-je. 

— Non! 

— Longtemps encore? 

— Jusqu'au relai. 

Bah ! la route ferrée de Batnaest donc un chemin 
d'un nouveau genre : on le contemple platoni* 
quement sans le fouler. 



ET LE SAHARA. 197 



— Pourquoi cela? demanclai-je. 

— La caillasse nouvelle fatigue les chevaux et 
détériore les roues de la diligence. 

— Mais elle ne bouleverse pas les intestins des 
voyageurs! 

Isidore répondit avec dédain : 

— Peuli ! les voyageurs ! 

Après El Biar (c'est le nom du village où fleurit le 
cabaret), nous longeons des ruines romaines et nous 
entrons clans le bassin intérieur de r'dirs (lacs), 
après avoir quitte le bassin méditerranéen. Le 
paysage ne change pas pour cela, et reste aussi 
tristement solitaire, encaissé qu'il est entre deux 
chaînes de montagnes d'un noir d'encre. Nous ne 
voyons ni lacs , ni déclivités : en haut de l'Atlas 
on passe d'un bassin à l'autre sans s'en aperce- 
voir. Après une longue marche dans une cam- 
pagne désolée , couverte de flaques d'eau et de 
buissons épineux (ce sont les r'dirs), nous nous 
arrêtons auprès de la maison en construction d'un 
colon établi au milieu du désert. 

Isidore tire de dessous la toile de la diligence 
du pain, de la viande et des légumes qu'il en- 
tasse à terre. C'est l'unique moyen de ravitail- 
lement des colons espacés sur les routes entre 
le Tell et le Sahara. Que la diligence ne puisse pas 
leur apporter les provisions achetées par le con- 
ducteur dans une des villes, tête de ligne du service, 



198 LA CÔTE BARBARESQUE 

qu'un accident arrive, que les routes deviennent 
trop mauvaises, les colons jeûnent. 

L'arrivée de la voiture publique est attendue par 
ces pionniers de la civilisation avec une impatience 
fébrile. Avec elle arrivent les vivres frais, on voit 
des figures humaines, et surtout on a des nouvelles 
de France. 

Le colon qui habite la petite maison de Ras el 
Aïoun, était sur le seuil, gai, souriant, heureux 
de voir la diligence. 

— La pluie nous avait fait craindre que vous 
ne veniez pas, dit-il. 

— Il a beaucoup plu? demanda Jérôme de sa 
voix éraillée. 

— Toute la nuit ! 

— Diable ! 

Tout cela n'est pas rassurant. Cependant le colon, 
oublieux de sa vie de dangers et de luttes, jouit du 
moment de plaisir que notre arrivée lui procure. 
Il sourit gaiement, cause avec Isidore et enlève 
les colis que celui-ci •décharge . Puis une femme, 
grosse, rouge, mais assez jolie , apparaît sur le 
seuil, une bouteille de cognac à la main. Je re- 
garde cette femme dont la fraîcheur contraste avec 
la nature aride qui l'entoure. Hélas! cette fraîcheur 
disparaîtra vite. Les yeux de la femme brillent 
aussi d'un vif éclat. Gomme on peut être heureux à 
peu de frais sur cette terre! Je compare involon- 



ET LE SAHARA. 199 



tairement nos aspirations, nos désirs, nos ambi- 
tions, les plaisirs que nous procurons avec peine à 
nos sens blasés et qui ne sont jamais bien vifs, à 
la joie courte mais complète de ces gens que nous 
traitons de prolétaires. 

Cependant Isidore s'était emparé de la bouteille 
de cognac que la ménagère portait en main. C'est 
le salaire obligé, le signe effectif de gratitude que 
donne le colon à celui qui achète ses provisions. 
En ville, le conducteur a sa remise des vendeurs, 
à la campagne , il reçoit sa. prébende d'alcool. 
Après avoir pris une forte rasade, Isidore tend la 
bouteille à Jérôme qui l'approche de ses lèvres 
et la rend à moitié vide tout en fouettant ses che- 
vaux. 

Nous nous éloignons, suivis des yeux, jusqu'à un 
accident de terrain, par le colon et sa femme, qui 
s'en retournent tristement en songeant à la dili- 
gence du lendemain. 

Une demi-heure après, nous nous arrêtons de- 
vant un caravansérail. Isidore et Jérôme descen- 
dent encore : ce sont les Arabes de la banquette 
qui se sont cotisés pour les faire boire. 

Nous roulons une demi-heure à peine : nouvel 
arrêt. Cette fois c'est décidément notre tour, car 
Isidore reparaît à la portière en disant : 

— Le caravansérail du Ksour, trois kilomètres 
du relai de la Baraque; mais à la Baraque on ne 



200 LA CÔTE BARBARESQUE 

^ — . _ — . — — 

trouve rien : ici on peut casser une croûte et boire 
une goutte. 

Là-dessus il attend. Effrayé du nombre considé- 
rable de liquide que ces gens absorbent, me souve- 
nant des paroles de M. Henri, de fort mauvaise 
humeur d'ailleurs, disloqué et transi, je fais la 
sourde oreille, et imitant les Arabes qui ne veulent 
jamais répondre à une question, je parle d'autre 
chose. 

— Quel chemin d'enfer ! dis-je. Nous sommes 
endoloris ! 

Isidore comprit mon intention, et fronça le sour- 
cil en grommelant : 

— Nous quittons ici la route ferrée!... 

— Dérision ! criai-je. Nous ne l'avons jamais 
prise , votre route ferrée ! Nous nous sommes con- 
tentés de la regarder ! 

— Eh ! bien! Vous ne la verrez même plus ! Jus- 
qu'ici vous avez roulé sur des roses, attendez un peu. 

Sifflant Jérôme, il entra au cabaret et se régala 
à son propre compte. 

Enfin nous arrivons, tant bien que mal, à la Ba- 
raque, premier relai ; 30 kilomètres de Batna et 
100 de Biskra; il était huit heures du matin, nous 
étions partis à cinq. Nous n'avons donc pas trop 
mal marché. 

A cent pas du relai, la voiture s'engage dans 
une plaine crevassée de 'ravins sablonneux. A 



ET LE SAHARA. 201 



tout moment la lourde machine passe auprès d'un 
trou jaune, parfois de 50 mètres de profondeur. 
Sous l'action de la pluie qui continue à tomber, 
le sable se transforme en boue, les chevaux glis- 
sent, la voiture chancelle. Le moindre faux mouve- 
ment et nous sommes précipités dans l'abîme. 

Nous apercevons un mamelon à gauche : derrière 
ce mamelon le village alsacien d'Ain Touta, avec 
ses maisons à toits rouges, entourées d'un peu de 
verdure. Puis, nous nous lançons dans une plaine 
rocailleuse qui aboutit au col des Juifs. Les che- 
vaux soufflent, la voilure plie et crie. Bientôt le sable 
qui nous environnait de toutes parts fait place à 
du grès, à des pierres. A cent mètres de nous, 
sur un monticule rocailleux, une gazelle broute 
une herbe invisible. Le gracieux animal lève la 
tète, hume l'air, fuit comme la flèche, et disparaît 
derrière un exhaussement de terrain. 

De ce moment la route devient effrayante. Lon- 
geant des escarpements affreux, elle est par mo- 
ment large d'un mètre à peine, juste la place de la 
diligence, qui monte lentement le long d'un pré- 
cipice sans fond, ou, ce qui est pis, à fond noir, 
pierreux, profond de deux cents mètres... Les ba- 
gages vacillent avec un bruit strident ; les chevaux 
se buttent contre les pierres, la voiture chancelle 
et la toile du chargement se balance au-dessus du 
vide. Si aguerri que l'on soit, il vous passe des 



l } Oi LÀ CÔTE MRBARÊSUUR 

frissons. Nous montons une demi-heure. Isidore, 
descendu, chemine à côté des chevaux qu'il excite 
de la voix. Jérôme fait claquer son fouet : les che- 
vaux n'en peuvent plus. 

Tout à coup la diligence éprouve une violente 
secousse. Un immense ravin est à notre gauche, 
profond, aux bords escarpés, couverts de pierres : 
un ruisseau murmure au fond. 

— Pfou! dit la voix d'Isidore. C'est tout de 
même vrai que la montée du col des Juifs, par le 
temps qu'il fait, n'est pas une mince affaire ! 

Nous sommes au point le plus culminant de la 
route : maintenant il s'agit de descendre. Les che- 
vaux soufflent un peu. Isidore, avec un sourire 
ironique, montre le ravin béant. 

— Il faudra le traverser ! dit-il. 

Je cherche un pont, une corniche ! Rien ! ! 

— Gomment le traverser? 

— Pardi ! en passant dedans! 

— Dedans ! ! ! 

— Oui ! on le passe au grand galop, et on 
s'en aperçoit quand on est de l'autre côté. 

Je n'eus pas le temps de protester; Jérôme avait 
fait claquer son fouet, Isidore était sauté sur le 
siège avec une agilité de singe, et nous nous sen- 
tons emportés à toute vitesse à travers pierres et 
trous : c'est ainsi que nous descendons le ravin à 
pic, que d'ailleurs nous remontons à pleine carrière. 



ET LE SAHARA. 203 



Une fois de l'autre côté nous nous tâtons. Nous 
sommes contusionnés, car pendant le passage, la 
voiture sautait comme un cabri. En tournant la 
tête, nous sommes stupéfaits de voir ce que nous 
avons traversé : il y a de quoi se rompre le cou 
vingt fois. 

Après cet exploit, nouvel arrêt; les chevaux 
soufflent : Isidore s'approche. 

— Le mauvais pas est franchi, dis-je pour le 
flatter. 

— C'est le petit ravin! 

— Il y en a donc un grand? 

— Un... Six, sept, huit! Jusqu'à Biskra, c'est 
tout ravin ! Vous les verrez ! Partons ! 

S'apercevant que nous étions fort peu rassurés 
par ces explications, il sourit et continua : 

— Ah! c'est que le col des Juifs est une route 
fréquentée depuis la conquête seulement, et en- 
core! Tenez! regardez! 

Il désignait un monticule couvert de petites 
pierres plantées irrégulièrement. Il y en avait par 
centaines, par milliers. 

— Us so^nt tous enterrés là ! 

— Qui? 

— Les juifs, pardi! C'était de tout temps un 
passage dangereux. Les bandits nomades tenaient 
la montagne, et si quelque caravane s'y hasardait, 
elle était pillée, massacrée. L'amour du lucre a 



&{)4 LA CÔTE RAHRARESQUE 

toujours pousse les juifs à venir de ce côté, les plus 
riches caravanes leur appartenaient... 

Isidore fut interrompu par un Arabe qui deman- 
dait du haut de la banquette : 

— Nous avons passé le col des chiens? 
Isidore grommela : 

— Vous l'entendez ! 

Je contemplai cette gorge à l'aspect réellement 
sinistre ; Isidore continua : 

— Il n'appellera jamais un juif autrement que 
chien. Vous aurez beau les naturaliser, les éman- 
ciper, vous ne persuaderez jamais à un Arabe que 
ce sont des hommes. 

En effet, et j'eus dans la suite l'occasion de 
m'en assurer, il n'y a rien de plus tenace chez 
l'indigène de l'Algérie comme le dédain qu'il pro- 
fesse pour le juif. L'Arabe peut haïr le conquérant, 
être hostile au chrétien, plaindre l'idolâtre, il con- 
serve tout ce que son cœur a de dédain et de mé- 
pris pour le juif. Pour l'Arabe, le juif, c'est un 
être à part, beaucoup moins utile que le cheval et 
le chameau, moins noble que le lion ou la pan- 
thère, moins dangereux que la hyène, le chacal 
ou le scorpion. C'est quelque chose qui n'existe 
pas, une tache dans la création, qu'il ne voit pas, 
tant il la dédaigne. 

Parfois, quand il est de bonne humeur, l'Arabe 
se distrait en s'amusant des juifs. 



ET LE SAHARA. 203 



— Parmi les mauvaises choses dont Allah nous 
a dotés, il y les fièvres, la sécheresse, les juifs! 
Mais Allah est grand! il a mis le bien à coté du 
mal : la fièvre nous débarrasse parfois d'un ennemi, 
la sécheresse nous apprend à travailler : le juif 
n'est bon à rien, il est vrai, mais parfois on peut 
s'amuser avec. 

Le genre d'amusement que se permet un Arabe 
avec un juif, c'est de le battre, parfois de le tuer. 

Un jour je racontais à un grand seigneur arabe 
que, parmi les coutumes féodales de mes ancêtres, 
il y en avait une qui consistait en ceci : 

Tous les cinq années, les juifs domiciliés dans 
la principauté de mon aïeul étaient obligés de se 
raser la barbe pour en faire un coussin. Ce coussin 
servait à rembourrer la chaise percée — très en 
usage au siècle passé, avant l'invention des water- 
closets — sur laquelle s'asseyait mon susdit aïeul. 

— Bravo ! disait mon Arabe en étouffant de rire! 
Bravo! Bravo! Bon garçon! votre aïeul! 

Je ne trouvais pas mon aïeul si bon garçon que 
cela, mais l'Arabe riait de bon cœur et je n'eus pas 
le courage de lui exprimer toute mon .indignation. 

La répulsion des musulmans pour les juifs est 
si grande que, malgré les nouvelles lois en vigueur 
en Algérie, j'ai entendu un colonel dire : 

— On assassine souvent dans mon cercle; quand 

la victime est un Arabe, je poursuis d'office ; si 

? 5 



2()(j LA CÔTE DARBARESQLE 

c'est un juif, j'attends la plainte, sinon, ma foi! je 
ferme les yeux. Je n'ai pas envie de mettre le feu 
à mon cercle. 

Il paraît qu'une des raisons de la révolte d'El- 
Mokrany, c'était qu'il voulait jeter les Français à 
la mer pour persécuter les juifs à son aise. 

Mes souvenirs m'éloignent de mon récit, que je 
reprends après avoir demandé pardon au lecteur 
de la digression. 

Une violente secousse me distrait de la contem- 
plation de ce cimetière improvisé, qui, avec les 
roches noires qui l'entourent de tous côtés, le 
gouffre béant à nos pieds, la nature aride du 
paysage, présente un des plus sinistres spectacles 
qu'il soit donné à l'homme de voir. Nous roulons 
lancés au galop au fond d'un ravin, entre un fossé 
et une crevasse. Nouveau temps d'arrêt. 

J'entends Jérôme faire : Ouf! Isidore s'approche. 

— Encore un pas de franchi, dit-il en riant. 

— Vous riez, pourtant il n'y a pas de quoi. 

— Que voulez-vous ! dans notre métier, on voit 
la mort à ses pieds, on ferme les yeux, et on passe. 
Voilà! 

Décidément les employés à la circulation pu- 
blique ne sont pas rassurants en Algérie. 

Voici, au fond d'une gorge, une nouvelle mon- 
tagne-cimetière, mais cette fois au lieu d'être je- 
tées pêle-mêle comme sur l'autre, les pierres sont 



ET LE SAHARA. 201 



systématiquement alignées. La diligence qui mar- 
che lentement permet à un des Arabes de descendre 
de la banquette, de ramasser une pierre sur la 
route et de la poser sur la montagne : un de ses 
compagnons lui crie quelque chose; le premier 
Arabe s'empare d'une autre pierre qu'il pose à côté 
de la première. 

Isidore, toujours loquace, m'explique que des 
Musulmans assassinés reposent là, et que la reli- 
gion ordonne à tout passant de mettre une pierre 
sur leur tombe. Il paraît que les bandits de la 
montagne ne respectent guère leurs coreligion 
naires. 

Un peu plus loin un arbre dénudé, une aubé- 
pine sans feuilles, unique trace de végétation aper- 
çue depuis Batna, est couverte de chiffons rouges, 
noirs, jaunes , qui pendent aux branches , se ba- 
lancent au gré du vent et représentent des frag- 
ments de voiles ou de robes des femmes nomades. 
C'est un préservatif contre les mauvaises ren- 
contres et un hommage rendu aux mânes des 
victimes couchées sous le tumulus. 

La route n'est pas gaie! La montagne mortuaire 
totalement couverte de pierres est surtout d'un 
effet peu récréatif. 

Tout à coup au détour de la gorge, le chemin se 
trouve obstrué par une file de chameaux. Jus- 
qu'où la vue peut s'étendre, à gauche, à droite, en 



208 LA CÔTE rAUBAUEfQUE 

avant, en arrière, des têtes aux longs cous s'a- 
baissent et se relèvent en cadence. Il y en a près de 
deux mille. La plupart de ces chameaux portent 
deux gros sacs des deux côtés de la trsse. Quel- 
ques-uns ont des cavaliers ; sur d'autres , des 
femmes au visage découvert, brunes, presque 
noires, vêtues de bleu ou de rouge. Entre les cha- 
meaux, des hommes en burnous blancs, sales, 
une gaule à la main, des poignards à leur cein- 
ture. Il y en a deux, trois mille : chameaux et 
hommes couvrent la campagne. Des chiens , pres- 
que tous jaunes, de la race des chiens loups, 
jappent entre les jambes des chameaux, en jouant 
avec des enfants déguenillés. La voiture ralentit 
d'allure. 

J'avoue que cette file interminable d'hommes à 
figures patibulaires, armés jusqu'aux dents et qui 
nous regardent d'un œil rien moins que bienveil- 
lant, ces monuments funéraires, témoignages pal- 
pables des dispositions d'esprit de ces hommes au 
milieu desquels nous nous trouvons maintenant, ne 
manquent pas que de nous faire éprouver quel- 
ques craintes. 

Cependant la diligence continue son chemin à 
travers la gorge, au milieu des nomades. Les cha- 
meaux s'écartent à son passage et grimpent sur 
les talus : les enfants crient, les hommes se ran- 
gent avec indolence en nous suivant d'un regard 



ET L'1 SAHARA. 209 



sombre. De temps en temps ils causent entre eux : 
leurs bouches en js'entr'ouvrant laissent voir des 
dents blanches dans un rictus qui semble nerveux. 

Les chameaux emplissent complètement le ravin. 
Dans ces caravanes immenses, les chameaux ne se 
suivent pas, et même ne paraissent pas aller du 
même côté. Tel descend à gauche, tel autre va vers 
le sud, tel autre vers le nord. Tout cela grouille, 
semble errer sur la route, et cependant Allah sait 
par quel miracle tout cela arrive au but projeté. 
Les chameaux sont absolument libres de leurs mou- 
vements. Les hommes et les enfants vont presque 
tous à pied. 

Je n'ai vu des chameaux harnachés que dans les 
villes. A toutes les caravanes que j'ai rencontrées 
sur mon chemin, j'ai eu occasion de remarquer que 
les nomades laissent, parfaite liberté à leurs bêtes. 
Même pendant une halte, les chameaux errent à 
l'aventure et on les aperçoit dans les creux des 
rochers, parfois à mille mètres du campement, 
brouter l'herbe en allongeant leur cou à travers 
les pierres. 

Jérôme crie; les nomades chassent les ani- 
maux qui nous font place. Nous allons encore un 
kilomètre entourés de chameaux et de nomades; 
puis nous voilà au milieu des bœufs, des chameaux 
encore. Les nomades nous considèrent toujours 
avec le même air rébarbatif. 

12. 



210 LA CÔTE BARBARESQUE 

Bref, au détour de la gorge, nous voyons trois 
arbres étiques agiter leur feuillage au-dessus d'un 
ancien télégraphe aérien, La file des nomades dont 
nous avons réussi à voir la fin après cinq kilo- 
mètres, est coupée brusquement à cet endroit, Nous 
en voilà sortis sains et saufs. Le télégraphe et les 
arbres nous représentent la station des Tamaris. 
Malgré le pittoresque de la rencontre, nous sommes 
heureux de nous éloigner du col des Juifs. Notre 
contentement s'accroît davantage quand, arrivés 
devant le cabaret qui occupe l'emplacement du télé- 
graphe aérien, j'entends Isidore dire à Jérôme; 

— Gomment ne nous a-t-on pas prévenus du 
passage de cette caravane! J'ai oublié mes pis- 
tolets ! 

Jérôme descend et après avoir reçu dans l'oreille 
une parole d'Isidore, s'approche résolument de moi. 
en m'indiquant le cabaret d'un doigt impérieux. Je 
crois qu'Isidore, remarquant la fascination qu'exer- 
çait sur moi la face revéche de Jérôme, avait de- 
mandé à son collègue d'obtenir le paiement d'un 
petit verre par intimidation. 

Ma réponse ne se fit pas attendre : les postillons 
avaient bien gagné leur pourboire : d'ailleurs il n'y 
avait ni cabaret , ni colon depuis les Tamaris jus- 
qu'à El-Kantra, c'est-à-dire pendant trois heures. Je 
tend quarante sous à Jérôme qui daigne me faire 
une inclinaison de tête. Je crus l'avoir amadoué. 



ET LE SAIIAPA-. 211 

— Le plus difficile est franchi? hein! dis-je. 

— La route est la même jusqu'à Biskra, me ré- 
pondit-il. Chien de métier! va! 

Le cabaretier se montra au seuil. Jérôme me 
quitta. 

Le ciel était toujours sombre et menaçant, mais 
il ne pleuvait plus. Les nomades s'éloignaient len- 
tement ; leur arrière-garde se déployait sur le ver- 
sant de la montagne. 

Le cabaretier ferma les poings et grommela : 

— Ah ! les gredins ! Depuis un mois qu'ils traver- 
sent la contrée, onnepeut plus dormir la nuit. Hier 
ils m'ont volé deux moutons et une vache. 

Un gros chien, couché dans la cour, se dressa : 
voyant les Arabes, il se mit à aboyer avec fureur. 

— Oui ! oui ! dit le cabaretier , aboie ! Vous 
voyez cette bête ! Dès qu'elle sent un burnous, elle 
est excitée ! Ça n'aime pas les voleurs ! 

Je remarquai que le chien qui se leva et vint 
frotter sa tête aux genoux de son maître, portait 
un collier garni d'énormes clous. 

La voiture descend rapidement dans la vallée de 
l'Oued-Kantra. La route est d'une monotonie déses- 
pérante. Si on ferme les yeux, en les rouvrant on 
peut se croire entre Batna et Gonstantine ou entre 
Batna et les Rdirs. Les ravins deviennent de plus 
en plus profonds, les secousses de plus en plus 
fortes. On s'y habitue cependant peu à peu. 



212 LA CÔTE BARBAUESQUE 

Encore des nomades, mais en nombre moindre ; 
ils marchent à côté de leurs chameaux, et se retour- 
nent en nous suivant longtemps des yeux. 

Tout à coup le paysage se resserre ; nous entrons 
dans une gorge par une route effrayante d'étroi- 
tesse longeant un précipice rocailleux au fond du- 
quel mugit rOued-Kantra. Nous sommes totale- 
ment entourés de montagnes. Il semble que nous 
ne pouvons guère avancer davantage, que la route 
est complètement fermée. Des pics gigantesques 
barrent le chemin. 

En effet, la voiture s'arrête auprès d'une maison 
européenne enfouie dans un massif d'acacias et 
de clématites, adossée aux montagnes. C'est l'hôtel 
Bertrand. Plus loin, on croirait qu'il n'y a plus rien, 
que c'est la fin de la terre. 

Il est une heure de l'après-midi et nous n'avons 
encore rien mangé. Dans une chambre ronde, un 
concert d'aboiements salue notre entrée. Une quin- 
zaine de chiens munis de colliers ferrés atten- 
dent les voyageurs pour en recevoir leur pâtée. 
Une table proprement mise nous attend. Les postil- 
lons sont à leur huitième lippée de cognac. Dans 
toute la province de Constantine, le déjeuner de 
l'hôtel Bertrand est célèbre. J'ai vu des capitaines, 
voira même des colonels, se lécher les moustaches 
à ce souvenir. Je crois que la faim atroce qui s'em- 
pare de tout homme reveillé à deux heures du ma- 



ET LE SAHARA. 213 



tin et secoué physiquement et moralement jusqu'à 
deux heures de l'après-midi, donne cette illusion 
du goût, que nous éprouvâmes aussi. A mon retour, 
quand je passai par El-Kantra, j'appris une fois 
de plus que la vie était pleine de déceptions. 

Après déjeuner nous obtînmes la permission de 
nous acheminer à pied jusqu'au village de El-Kan- 
tra. 

— C'est très intéressant, dit Isidore. La voiture 
• vous prendra au détour du chemin. 

Enchantés de nous dégourdir un peu les jambes, 
nous sortons de l'hôtel accompagnés par tous les 
chiens qui gambadent joyeusement. 

— C'est là! me dit le propriétaire de l'hôtel en 
désignant du doigt les [remparts de rochers barrant 
hermétiquement la route. 

Je ne voyais pas bien comment nous passerions 
à travers ces blocs gigantesques ; mais, comme en 
voyage il ne faut jamais discuter avec les gens 
du pays, nous nous acheminons bravement dans la 
direction du doigt de l'hôtelier. La gorge se rétré- 
cit, nous cheminons dans un sentier creusé dans 
la montagne. Le précipice devient de plus en plus 
étroit. Le ciel noir qui pèse sur nos tètes semble 
un couvercle gigantesque. 

Tout à coup le sentier s'ouvre, s'élargit ; un ciel 
bleu y lumineux, forme à l'entrée de cette échan- 
crure une ligne azurée. Ce n'est pas ce que nous 



214 LA CÔTE BARBAP.ESQUE 

voyons en France, quand les nuages, chassés par le 
vent, cotonnent l'horizon peu à peu, irrégulièrement, 
par endroits. Non, c'est une ligne ferme, hardie; 
derrière, un ciel noir, menaçant ; devant nous, il est 
limpide, d'un bleu faïence, sans le moindre nuage. 
Et la ligne de démarcation entre ces deux ciels 
est droite, régulière. Je n'ai jamais vu un spectacle 
pareil. C'est la limite de deux déserts, tracée par 
une ligne, tranchée comme la fracture d'une vitre, 
ou le côté d'un parallélogramme ; les nuages rangés % 
symétriquement au-dessus de nos têtes, semblent 
enchaînés par une force invisible, qui leur aurait 
dit : « Vous n'irez pas plus loin. » Ils ne dépassent 
pas d'un mètre la crête des montagnes qui ferment 
la gorge. Nous étions toujours au haut du ravin, 
qui s'approfondit à mesure qu'il descend. Un pont 
à trois arches, hardi, reconnaissante à sa construc- 
tion pour un pont romain, coupe le ravin transver- 
salement, et aboutit à une roche abrupte, où il 
n'y a plus d'autre chemin que celui tracé par les 
chèvres qui paissent en bandes sur un plan dénudé. 

Nous traversons- le pont : au milieu, nous nous 
arrêtons pour jeter un regard dans l'abime. A nos 
pieds, à cent mètres, au-dessous de la raie du ciel 
limpide, nous voyons le feuillage vert d'un palmier, 
le premier depuis Batna : encore quelques pas et 
l'oasis d'El-Kantra tout entière apparaît à gauche. 

Pour qui n'a pas encore vu la végétation tropi- 



ET LE SAHARA. 215 



cale , rien n'est plus saisissant que cette mer de 
verdure sombre, uniforme. 

L'oasis occupant tout le ravin, formait comme 
une immense jardinière d'appartement. 

Nous étions sur la limite naturelle de deux cli- 
mats. Entre l'hôtel Bertrand et l'oasis d'El-Kantra 
il y a, sur un espace de 500 mètres à peine, sept 
degrés de chaleur de différence. L'hôtel Bertrand, 
c'est le climat de Borne. L'oasis est beaucoup plus 
chaude qu'Alger ou Tunis. A l'hôtel, il pleut régu- 
lièrement trois mois de l'année, à El-Kantra, il pleut 
une fois tous les deux ans. Il faut dix minutes à 
pied pour aller de l'oasis à l'hôtel. 

Le pont, que nous nous mîmes à examiner après 
nous être rassasiés de ce spectacle, est de construc- 
tion romaine, mais réparé par les Français, ainsi 
que le témoigne une inscription gravée sur le 
rocher. 

2 me et 51 me de ligne, 
2 rae de génie, 1844. 

Ces deux grandes nations, dont le monde entier 
connaît le nom, se sont rencontrées encore une fois 
à un des points les plus grandioses de la terre. 
L'endroit où nous nous trouvons est appelé par les 
Arabes Fouen el Sahara (Bouche du Sahara). La 
montagne a, en effet, une assez grande ressem- 
blance avec une bouche ouverte. Si ce n'est pas 



210 LA CÔTE BARBARESQUE 



tout à fait l'entrée du vrai Sahara, qui est encore 
distant de 40 kilomètres, c'est le commencement 
de la région des dattes et du pays de Ziban. 

Nous sommes distraits de notre contemplation 
par la -voix impérieuse de Jérôme, qui crie : 

— Allons ! assez flâné ! 

La diligence fait encore cent pas sous un ciel 
gris et sombre, puis, entrés dans la région lumi- 
neuse que nous apercevions du pont, nous nous 
trouvons tout à coup dans une atmosphère tiède, 
parfumée. 

Les montagnes en s'élargissant dessinent une 
vallée large et profonde, qui, aux rayons du soleil, 
prend une teinte jaune. Derrière nous les rochers 
sont violets, plus loin complètement noirs. Ce qui 
est en arrière, nous paraît, une fois que nous n'y 
sommes plus, comme la bouche d'un four, ou plutôt, 
— de la région lumineuse où nous sommes, — 
comme l'antre de l'enfer. 

La diligence traverse l'oasis et côtoie un vil- 
lage arabe, comme nous n'en avons pas encore vu. 
Des maisons en terre jaunâtre, en pisé, à portes 
étroites, jetées pêle-mêle au milieu des palmiers : 
sur les seuils, sur les terrasses, des hommes en 
burnous : quelques femmes voilées dans les rues. 
Au fond un dôme blanc, le marabout ; plus loin 
une flèche crénelée, le minaret. 

El-Kantra (en arabe, le pont) (Calceus Herculis), 



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ET LE SAHARA. 2J7 



commune indigène, composée de trois douars d'une 
population de 2,000 âmes , est gouverné par un 
cheick de la grande famille des Ben Ganah, dont 
j'aurai l'occasion de parler plus tard en détail. 
C'est le premier village des Zibans. El-Kantra est 
entouré d'un mur en pisé, servant jadis de forti- 
fication, aujourd'hui insuffisant même contre les 
hyènes et les chacals qui foisonnent dans le pays. On 
trouve dans l'oasis des fragments de chapiteaux, de 
colonnes, d'ornements d'architecture, qui prouvent 
que les Romains y avaient été solidement établis. 
L'inscription suivante : « Autel élevé à Mercure 
par Julius Rufus de la III'" e légion auguste », 
témoigne ici encore du passage de cette célèbre 
légion. Le moindre déblai met à découvert des 
tombes romaines. 

En sortant d'El-Kantra, la vallée s'élargit au 
point que dix kilomètres à peine de route, font 
"esque complètement perdre de vue les mon- 
tagnes. On n'est pas encore au Sahara, mais on 
est déjà clans le désert. L'éloignement des mon- 
tagnes fait paraître ce désert plus désolé. La roule 
est détestable. Les ravins succèdent aux ravins ; 
tantôt on longe l'Oued, tantôt on le traverse à gué, 
sur les pierres et par des escarpements inimagi- 
nables. 'On rencontre ce malheureux fleuve sans eau 
au moins dix fois. Nos os sont rompus. Des bandes 
d'énormes corbeaux noirs rendent le paysage 

13 



218 LA CÔTE BARBARESQUE 

plus sinistre encore. Parfois, un vautour, fixé dans 
l'air, plane au-dessus de la voiture. Dans le sable 
quelques vipères cornues passent en sifflant. Le 
sable est subitement remplacé par des cailloux ; on 
rencontre des fossiles, des huîtres et des peignes 
pétrifiés en grande quantité à cet endroit. 

La vallée se resserre de nouveau : à notre gauche 
le Djehel Selloum avec les ruines du Burgum 
Gommadarium, redoute élevée par Marc- Antoine 
Gordien, fils de Marcellus, pour servir d'obser- 
vatoire et veiller à la sécurité des voyageurs, ainsi 
que l'apprend une inscription latine. Il paraît que 
les routes du Tell au Sahara n'étaient pas sûres 
du temps des Romains. 

Nous nous arrêtons en montant au Hamman, — 
une de ces sources chaudes si nombreuses dans la 
région de l'Atlas, — en vue d'une grande montagne 
de sel, qui brille comme un diamant au milieu des 
cailloux. C'est le Djehel el Melah, exploité d'une 
façon primitive par les Arabes. L'horizon est fer- 
mé par une ceinture ou plutôt une longue tache 
verte; l'oasis d'El Outaïa, le dernier relais avant 
Biskra. 

Le village arabe d'El Outaïa , ressemble à EI- 
Kantra. D'ailleurs, tous les villages des Zibans 
sont identiquement pareils ; même construction en 
pisé, mêmes fenêtres étroites, mêmes palmiers se 
penchant mollement au-dessus des enclos en 



ET LE SAHARA. 219* 



terre. Sur la place où se trouve le relais, autour 
d'une voiture européenne, — un coupé de Paris,. 
— plusieurs soldats français devisent gaiement. Je 
m'approche des troupiers pendant que l'on change 
les chevaux et j'apprends que la voiture, apparte- 
nant au kaïd de Biskra, va quérir une de ses 
femmes. Quant aux troupiers, ils arrivent de Biskra, 
se rendent à Batna et campent à El Outaïa. 

Je leur demande des nouvelles de la route. Un 
des troupiers me répond en riant et étendant la 
main vers le sud : 

— Voici le Djebel ben Nezal, et le col de Sfa. Ils 
donnent le nom du diable à cette montagne et ils 
ont raison ! Vous avez un fichu quart d'heure à 
passer avec votre patache. Il n'avait pas plu 
depuis deux ans, et comme un fait exprès une 
averse est tombée avant-hier ! Le chemin est 
presque impraticable. 

Un autre soldat, m'entenclant parler du bouton 
de Biskra, retrousse la manche et me montre un 
des plus beaux spécimen du fameux furoncle. Le 
bouton de Biskra est gangreneux et de la même 
famille que le bouton d'Alep ; cependant il m'a 
paru plus bénévole. C'est une croûte noire de la 
grosseur d'une noix, recouvrant un ulcère. En exa- 
minant le bras du soldat, il m'a semblé que les 
bords du bouton n'étaient ni trop enflés, ni trop 
livides. Dans la suite, j'appris qu'en effet, pour 



220 LA CÔTE BARBA RESQUE 

être dangereux, le bouton de Biskra n'est pas pré- 
cisément mortel. Il faut beaucoup de ces ulcères 
pour tuer le patient. Un, deux et même trois bou- 
tons ne donnent pas de fièvre et n'empêchent nul- 
lement le malade de vaquer à ses affaires : dix ou 
vingt font enfler le corps ou la figure : alors on est 
obligé de quitter le pays, d'aller en France, et 
quand on est guéri, on garde des cicatrices qui 
n'embellissent précisément pas. Il arrive aussi 
qu'on en attrape trente ou quarante... auquel cas 
on meurt. 

Il s'agit donc de ne pas attraper plus de cinq 
clous, chiffre rond ; ce dont je me mis à supplier la 
Providence. 

Le soldat me dit que c'était bien la saison mal- 
saine, mais qu'un voyageur de passage ne courait 
aucun risque. Gomme je ne comptais pas me fixer 
à Biskra, je respirai. En me voyant sourire, le soldat 
ajouta que cependant il ne fallait pas prendre le 
germe du bouton, car il se déclarait parfois à 
Gonstantine ou en mer huit ou quinze jours après 
le départ de Biskra. 

Pour en finir avec ce clou, l'un des grands incon- 
vénients de la région des palmiers, j'ajouterai 
qu'il dure six mois, et qu'il laisse toujours une 
cicatrice. Les uns prétendent qu'il est engendré 
par l'eau de Biskra, d'autres par la piqûre d'un 
moustique. Il règne sur toute la contrée depuis les 



ET LE SAHARA. 221 



Tamaris jusqu'au Touggourt et commence par 
présenter l'aspect d'un bouton de chaleur. Ces 
renseignements obtenus, on comprend quelles 
transes je ressentis pendant plus d'un mois à 
l'apparition du plus petit bouton. 

Entre El Outaïa et le col de Sfa, la diligence 
relaie à une petite oasis nouvellement formée. (On 
forme une oasis en creusant un puils artésien, et 
des canaux pour recueillir l'eau pluviale.) 

L'oasis dont je parle, composée d'une ceinture de 
jeunes palmiers, s'appelle la fontaine des Gazelles; 
elle a été conquise sur un pays de sable et d'huîtres 
fossiles. Une maison arabe, un enclos, un hangar 
pour les bestiaux, voici toute l'oasis. Un homme 
d'une stature élevée, à longue barbe blanche, 
debout sur la route, considère la diligence. 

— Le commandant Ross... dit Isidore. 

Je pense qu'un commandant condamné à de- 
meurer dans ce pays a dû pour le moins assas- 
siner son colonel. Cependant l'officier s'approche 
de nous, sourit et voyant que je désire entrer en 
conversation, s'y prête avec bienveillance. 

— Vous devez avoir beaucoup de bêtes fauves? 

— Trop peu ! répondit-il en souriant. Nous sommes 
obligés de batailler contre les nomades sans aucun 
profit ! Du moins les peaux des lions et des pan- 
thères se Tendent bien. 

Le commandant Ross, ancien chef de bureau 



222 LA CÔTE BARBARESQUE 

arabe, n'a tué aucun colonel ; après avoir épousé 
une femme indigène, il reçut sa retraite, et vint 
au désert par goût et par nécessité. Aimant la vie 
large et aventureuse, habitué au climat d'Afrique, 
trop pauvre pour habiter à Alger, trop fier pour 
y végéter, il a formé cette oasis qui deviendra un 
jour peut-être un village. Gomme les autres colons, 
le commandant nous suivit longtemps de l'œil pen- 
dant que nous montions le col de Sfa. 

En face de nous est l'immense Sahara. La mer ! 
La mer! cria un soldat français en l'apercevant 
pour la première fois. C'est une illusion facile à 
comprendre. Le désert, vu surtout aux rayons du 
soleil couchant, prend une teinte uniforme, d'un 
violet sombre. Les oasis dont il est parsemé et qui 
l'ont fait comparer par Ptolémée à une peau de 
panthère, sont invisibles à cette heure. L'horizon 
se confond avec un violet aqueux à force d'être 
uniforme. Le silence est profond, le soleil en se cou- 
chant colore les derniers contre-forts de l'Atlas, qui 
forment au-dessus du Sahara une ligne régulière 
et escarpée, d'une couleur rouge si sombre, qu'il 
semblerait presque impossible à un peintre de la 
saisir. Dans l'air, pas un oiseau : à nos pieds, pas 
un souffle de vent, pas un vestige de vie. Une mer 
de sable violet d'un calme plat, venant mourir aux 
pieds des roches qui semblent des falaises. 

La descente du col de Sfa est une de nos grandes 



1 

03 
CD 

to 




ET LE SAHARA. 



appréhensions. Les deux postillons étaient hale- 
tants, très émus par leurs nombreuses libations ; 
la pluie avait creusé des rigoles dans le chemin 
étroit. Jérôme fait claquer son fouet et nous des- 
cendons à fond de train une route tracée au-dessus 
d'un précipice affreux, en faisant des courbes d'une 
hardiesse inouïe. Juste à ce moment la nuit qui, 
dans ces parages, succède toujours brutalement au 
jour, tombait. La lune apparaissait entre les mon- 
tagnes et en colorant le fond du ravin, faisait scin- 
tiller les cailloux pointus dont il était couvert. 

Les roues de la diligence en heurtant ces cailloux, 
nous font faire des soubresauts. Les chevaux , 
aux courbes, redoublent d'allure, les bagages amon- 
celés sur la voiture oscillent avec un bruit sourd, 
et nous voyons avec effroi une des roues de la 
diligence tournoyer dans le vide au-dessus d'un 
précipice sans fond. Jérôme s'en aperçoit aussi, car 
il cingle les reins des chevaux avec un juron for- 
midable. Une secousse s'en suit, nous fermons les 
yeux. Dieu seul sait comment la diligence a repris 
son équilibre. Les chevaux endiablés vont à fond 
de train, sans se préoccuper du véhicule qu'ils 
traînent. Les postillons prétendent que cette route 
eut été impraticable à des chevaux européens, 
mais que jamais un cheval arabe n'est tombé. 
C'est possible, mais cela n'empêche pas, que, vu 
la façon de descendre de nos animaux, ils pour- 



224 LA CÔTE BARBARESQUE 

raient sans tomber eux-mêmes dans un précipice, y 
précipiter les voyageurs. 

Nous nous retrouvons couverts de sueur et très 
émus au pied du col de Sfa... Après la tempête, le 
calme. La lune éclaire mollement l'immense 
plaine sablonneuse, en faisant miroiter les touffes 
de bruyères. Les deux brillantes étoiles, nos amies 
de voyage , apparaissent l'une derrière l'autre , 
sous les dernières cimes de l'Atlas. En . face de 
nous s'étend une ligne noire : c'est la première 
oasis du Sahara proprement dit, l'oasis de Biskra. 
L'une des particularités du Sahara, c'est que l'on 
voit de très loin les oasis qui se détachent en 
ombre sur le sable. En allant d'un endroit à l'autre, 
on aperçoit presque au départ, le but du voyage 
distant parfois de 15 ou 20 lieues. 

« Le pieux musulman qui ne fait pas l'aumône, 
a dit un poète, voit le paradis sans pouvoir jamais 
y pénétrer. Tel le voyageur de Sahara qui meurt de 
soif et de faim, en regardant pendant des journées 
entières l'oasis vers laquelle il dirige ses pas. Allah 
Kébir (Dieu est grand). Aux uns il confie la force 
des membres, aux autres la force du cœur. La force 
du cœur, c'est la charité. » 

Nous apercevons Biskra à la lueur de la lune, 
mais il faut encore une bonne heure avant d'y 
arriver, et comme Allah nous avait refusé la force 
des membres, nous sommes exténués. La sublimité 



ET LE SAHARA. 225 



même du spectacle qui se déroule devant nos yeux 
ne peut prévaloir contre la fatigue. 

Nous arrivons à Biskra à dix heures du soir, 
c'est-à-dire dix-huit heures après avoir quitté 
Batna. 



13. 



IX 



Biskra. — La première nuit. — Le régime militaire. ] — Le kaïd. 
— Les Ben-Ganah. — Le village nègre. — Les Ouled-Naïls. — 
Le désert. — Le cure-dent du Prophète. —Nomades. — N'bitta. 



Biskra est bâtie sur la lisière nord de l'oasis, à 
l'entrée du désert. La diligence, après avoir roulé 
une heure sur le sable du Sahara, débouche sans 
transition dans une rue large et très régulière, 
bordée de maisons européennes, à un étage, blan- 
chies à la chaux. Le manque absolu d'éclairage 
rend plus fantastique encore la foule des Arabes 
qui entoure la poste, lieu de débarquement des 
voyageurs. Ces figures basanées, presques noires, 
enveloppées théâtralement dans des burnous blancs, 
colorées par le léger scintillement d'une myriade 
d'étoiles, produisent une impression étrange. J'hé- 
sitais presque à descendre de la diligence ; il me 
répugnait de m'enfoncer dans cette foule d'un 
autre continent, tant il est vrai que l'habit fait le 
moine. Mon hésitation avait uniquement pour 
cause l'absence de vêtements européens et d'uni- 



228 LA CÔTE BARBÀRESQUE 

formes français, que j'avais toujours vus jusqu'ici 
émailler les groupes des burnous. 

Les Biskris, trop noirs, vêtus de trop de blanc, 
m'effarouchaient, me semblaient hostiles, parce 
qu'ils ne me ressemblaient pas. J'appris à ce mo- 
ment combien était vrai le sentiment de ce voya- 
geur descendu pour la première fois sur la côte de 
l'Afrique centrale et ayant peur d'entrer seul dans 
un cercle formé par une population de nègres. 

L'appréhension que j'éprouvais dura naturelle- 
ment un quart de seconde tout au plus. Je me mêlai 
à cette foule rien moins qu'hostile, qui d'ailleurs 
s'éparpillait dans les rues , après avoir assisté à 
l'arrivée de la diligence. Nataf ne connaissait la 
ville guère plus que moi : il nous fallut, pour trouver 
l'hôtel, nous adresser à un promeneur indigène, 
qui sourit gracieusement et s'offrit à nous accom- 
pagner. Se plaçant, suivant l'habitude arabe, à 
quelques pas en avant de nous, il se dirigea vers 
une rue latérale. Tout en le suivant, je l'examinais. 
11 était pieds nus; un burnous d'étoffe grisâtre lui 
servait r de vêtement : il n'avait ni chemise, ni ca- 
leçon, ni turban. Pour se couvrir la tête il relevait 
son burnous, qui à ces moments ne dépassait pas 
les genoux : abaissé, il descendait jusqu'aux che- 
villes. Malgré ce costume primitif, la démarche de 
l'Arabe me sembla majestueuse, ses gestes em- 
preints d'une dignité réelle. Arrivé à une rue à 



ET LE SAHARA. 229 



arcades longeant un taillis, qui, à cette heure, me 
parut avoir les proportions d'un bois, il désigna du 
doigt une maison et sans demander son bakchich 
(pourboire), il s'éloigna gravement. 

Quelques instants après nous entrons à l'hôtel 
Medan, établissement peu luxueux, mais qu'on est 
très heureux de trouver dans ces parages. Quoique 
les chambres qui nous échurent en partage n'eussent 
pour tous meubles qu'un lit et deux chaises de 
paille, nous poussons un soupir de soulagement de 
ne plus sentir les cahots de la diligence, et quelques 
instants après nous sommes profondément endormis. 
Au beau milieu de la nuit des coups de fusil me 
réveillent en sursaut. Un soupir rauque, profond, 
poussé presque sous mes fenêtres, me précipite au 
bas du lit : je cours à la fenêtre voulant l'ouvrir, 
et je constate avec étonnement que les volets étaient 
cloués aux châssis. Un autre soupir, plus lamen- 
table, retentit à ce moment : j'ouvre la porte, et me 
lance à travers un corridor sombre. En avançant je 
me heurte contre les jambes étendues d'un garçon 
indigène nommé Ali, qui dormait par terre. Ali me 
saisit par la manche de ma chemise en marmottant 
quelque chose en arabe. Je crie en français : 

— Mais vous êtes donc sourd! on s'assassine dans 
la rue? 

Ali répondit — toujours à la façon arabe, à tout 
excepté à la question. — 



230 LA CÔTE BARBARRSQUE 

— Nouveau voyageur ! faut pas promener dans 
les couloirs, c'est défendu ! 

— Je te dis qu'on assassine en bas ! 

— Pas de danger ! Hôtel bien défendu ! cinq 
gardiens ! 

— Mais dans la rue! Tu n'as donc pas entendu 
les coups de fusil. 

— Oui ! toutes les nuits , coups de fusil : les 
hyènes rôdent dans le jardin. 

— On a soupiré sous mes fenêtres. 

— Non ! demain on trouvera hyène là-bas! C'est 
Mohammed qui est de garde; il a tiré; lui tire 
bien ! 

— Pourquoi clouer les volets contre les châssis... 
Je n'ai pas pu ouvrir la fenêtre? 

— Pourquoi ouvrir la fenêtre! hôtel fermé, gardé, 
personne ne doit sortir ni entrer la nuit... et puis 
en été, dans le jardin, beaucoup serpents, scor- 
pions, tarentules. 

Nous voici enfin dans un pays comme on [les 
rêve quand on va en Afrique. Bône, Gonstantine 
et Alger sont trop resserrées dans leurs construc- 
tions, pour qu'on s'y aperçoive du changement de 
continent. Ici, on est en plein désert, en face d'une 
forêt ; l'hôtel, c'est une forteresse : à deux pas la 
campagne, l'espace, les dangers de toutes sortes. 

Hélas! tout cela disparaît avec le jour: le taillis, 
la forêt d'arbres, si touffue et si sombre de nuit, 



ET LE SAHARA. 231 



parait le matin ce quelle est en réalité, un jardin 
public, très vaste, assez mal entretenu, précédant 
la place de la cathédrale, construite sur le modèle 
invariable des églises de nos jours; la rue, fantas- 
tique à la lueur des étoiles, est monotone sous ses 
arcades régulières : les maisons, hier soir si écla- 
tantes de blancheur, sont grises : les burnous même 
des Arabes redeviennent des haillons sales et dé- 
chiquetés. Vous êtes rendus à la réalité et le pre- 
mier moment vous amène une désillusion violente. 

Mais peu à peu, en regardant autour de vous, 
vous vous reprenez à l'espérance. En effet, si tout 
n'est pas aussi saisissant que vous l'avez rêvé, le 
paysage diffère de celui que vous êtes habitué à 
voir. Le soleil, chaud, vivifiant, brille de tout son 
éclat au milieu d'un ciel d'azur, et éclaire les pa- 
naches des milliers de palmiers dont les touffes 
forment parasol au-dessus des maisons : la végéta- 
tion des jardins est étrange : l'herbe des gazons est 
grasse : ce sont des bambous qui forment les brous- 
sailles, et le ruisseau qui coule dans les canaux, 
baigne une terre rouge, d'un rouge d'ocre, ombragée 
par des touffes de joncs et de géranium inconnus 
à nos climats. 

Des grappes de dattes, lourdes, maladroites, 
jaunes, se balancent sous le panache vert des pal- 
miers immobiles : ce balancement est à peine per- 
ceptible; ce n'est pas le vent qui le produit, c'est le 



232 LA CÔTE Ï5ARBARESQUE 

poids des dattes. Un susurrement perpétuel, témoi- 
gnage de cette vie d'insectes, absente dans nos 
squares, bourdonne aux oreilles, et de grandes 
ombres d'oiseaux passent au-dessus de la tête, 
se dirigeant vers ce fond rougeâtre que l'azur du 
ciel produit au loin au contact du sable du Sahara. 

J'avais une visite officielle à faire au comman- 
dant supérieur du cercle, visite obligatoire à tout 
étranger, et des lettres de recommandation à por- 
ter aux capitaines des spahis et des chasseurs 
d'Afrique et au kaïd de Biskra, Si Mohammed Srigher 
ben Ganah. Je m'acheminai donc, ayant Nataf sur 
mes talons, au hasard de la ville, me fiant à l'o- 
bligeance des indigènes. 

Biskra, ville de 8,000 habitants (7,500 indigènes 
et 500 Européens), est composée de plusieurs 
villages récemment réunis dans une seule com- 
mune. La nouvelle ville de Biskra n'occupe qu'un 
petit coin de l'oasis. On rencontre l'ancienne ville à 
deux kilomètres plus loin, et quelques villages sont 
disséminés dans la forêt de palmiers, qui compte 
200,000 de ces arbres. Biskra est situé à 36°57 lati- 
tude N. et 3°,22 longitude E„, à 111 mètres au- 
dessus du niveau de la mer : c'est la dernière ville 
de la province de Constantine soumise directement 
à l'autorité française, et régulièrement administrée. 
Les oasis entre Biskra et Touggourt reconnaissent la 
domination française représentée tout au plus par 



ET LE SAHARA. 233 



un spahis indigène (1), tout en s'adminislrant selon 
leurs propres lois. La ville de Touggourt elle-même, 
quoique comprise dans nos possessions, n'est en 
réalité que notre vassale. Quelques spahis ou 
turcos,de ceux dont les familles habitent les envi- 
rons, y tiennent garnison (2), mais l'agha est tout 
aussi puissant qu'avant l'occupation, sous réserve 
bien entendu de reconnaître la suprématie de la 
France. A Biskra la domination française est réelle, 
très bien assise ; la civilisation avance à grands pas. 
A la fois chef-lieu d'un cercle militaire, et de la 
région des Zibans, Biskra possède des casernes, 
un hôpital et une administration régulière, essen- 
tiellement militaire. 

Les possessions françaises d'Algérie sont par- 
tagées en territoire civil et territoire du comman- 
dement. Les lois en vigueur en France régissent 
les communes du territoire civil : le territoire du 
commandement est soumis au régime militaire. Les 
communes se subdivisent en communes de plein 
exercice, mixtes et indigènes. Les communes de 
plein exercice sont administrées par un maire assisté 
d'un conseil municipal élu selon les lois françaises, 
avec cette seule différence que les assesseurs mu- 
sulmans ayant voix délibérative, sont désignés par 
le gouverneur général, parmi les indigènes parlant 

(1) Je reviendrai sur ce système de colonisation. 

(2) Sur leur demande : ce sont des volontaires pour la plupart. 



234 LA CÔTE BARBARESQUE 

français et ayant donné des gages de leur dévoue- 
ment à la France. Les conseillers municipaux et 
les conseillers généraux arabes, ne prennent pas 
part à l'élection sénatoriale. Les communes mixtes 
sont formées de circonscriptions où la population 
indigène est dominante, mais paisible et inoffen- 
sive. Un administrateur y fait fonctions de maire, 
avec l'assistance d'un conseil municipal nommé par 
le gouverneur général. Les communes indigènes 
sont régies par un kaïd nommé par le gouverneur 
et soumis au commandant militaire. 

La ville de Biskra, chef-lieu d'un canton du ter- 
ritoire du commandement de Constantine, subdivi- 
sion de Batna, est une commune mixte. Les villages 
de l'oasis de Biskra forment des communes indi- 
gènes, qui, avec d'autres oasis, occupent un espace 
de 5,800,000 hectares, habité par une population de 
112,000 âmes, soumise à la juridiction du kaïd. 

L'autorité réelle, indiscutable, presque royale est 
entre les mains du commandant supérieur du cercle. 

Occupée en 1844 par le duc d'Aumale, la ville 
de Biskra est trop éloignée des établissements fran- 
çais et sert de métropole à une contrée trop étendue 
et pas assez peuplée, pour avoir mérité, jusqu'à 
présent, d'attirer sérieusement l'attention du gou- 
vernement. A l'entrée du Sahara, composée d'oasis 
disséminées dans le désert, n'ayant presque pas de 
colons, sillonnée en tous sens par les nomades du 



ET LE SAHARA. 235 



centre de l'Afrique, la région des Zibans est habitée 
par une population indigène hostile à la France. 
Du temps d'Aly Bey, le kaïd de Biskra était presque 
aussi indépendant que l'agha de Touggourt. Une 
récente révolte eut pour résultat l'occupation dé- 
finitive. Aujourd'hui le régime militaire le plus ri- 
goureux règne — sinon dans le Ziban — ce serait 
trop s'avancer, du moins à Biskra. Le lieutenant- 
colonel Nœlla, qui commandait le cercle en 1878, 
époque où j'ai visité le Ziban, était omnipotent sur 
ce petit coin de terre. 

Cet officier supérieur m'a fait avec la plus grande 
courtoisie les honneurs de son habitation et de son 
jardin, où une autruche et des gazelles se pro- 
mènent en liberté. Pendant que je me trouvais chez 
le colonel, un magnifique Arabe apparut au seuil. Il 
était vêtu d'un burnous d'une blancheur immaculée, 
et coiffé d'un haut turban entouré d'une triple 
corde en poil de chameau ; sa figure était d'une 
régularité remarquable : une fine moustache se 
confondait avec une barbe claire, mais soyeuse et 
très soignée. D'un geste digne, mais si respectueux 
qu'il en était humble, il salua le colonel qui lui dit : 

— Entrez, cheick Si Mohammed. Entrez ! 
Et se tournant vers moi : 

— Permettez-moi, prince, de vous présenter le 
fils aîné du kaïd de Biskra, qui est lui-même 
cheick de Sidi Okha. 



236 LA CÔTE 1URBARESQUE 

Nous nous saluâmes. Si Mohammed me sourit 
gravement. Je dis au colonel : 

— Je suis d'autant plus heureux de me rencon- 
trer avec le cheick, que je suis porteur d'une lettre 
de recommandation pour son père : de ce pas, j'al- 
lais me rendre chez lui. 

Si Mohammed dit en excellent français : 

— Oh! alors... vous me permettez de vous quitter 
pour avertir mon père... Si le colonel, toutefois, 
veut bien m'y autoriser, s'empressa-t-il d'ajouter 
en rougissant légèrement. 

— Allez, cheick, dit le colonel, les devoirs de 
l'hospitalité avant tout. 

Le cheick s'inclina et allait s'éloigner ; le co- 
lonel le rappela d'une voix quelque peu sévère. 

— Vous n'avez rien de nouveau à me dire ? 

— Rien encore ! 

— C'est regrettable , cheick Si Mohammed ! 
Allez ! 

Il congédia l'indigène d'un geste hautain. Quand 
nous fûmes seuls, et voyant la curiosité peinte sur 
mon visage, le colonel me dit : 

— Le père du cheick, le plus grand seigneur des 
Zibans, s'appelle Sidi Mohammed Srigher (le petit). 
Il est kaïd de Biskra et commandeur de la Légion 
d'Honneur. Fils de ce prince du Sahara venu 
faire sa soumission avec un goum si magnifiquement 
vêtu, que nos soldats l'ont surnommé, on n'a jamais 



ET LE SAHAÏÎA. 237 



su pourquoi, « le serpent du désert, » Sidi Moham- 
med est le chef de l'illustre famille des Ben Ganah. 
Sa mère était fille du dernier bey de Gonstantine. 
Jadis son influence dans le Ziban était contrebalancée 
par celle d'Aly Bey, mais après la révolte, où la 
conduite d'Aly Bey n'a pas été exempte de re- 
proches, tandis que les Ben Ganah prouvaient leur 
dévouement à la France, le gouverneur général 
a couvert cette famille de sa protection. Aujour- 
d'hui Aly Bey est interné à Alger ; les Ben Ganah 
tiennent toute la contrée. Mohammed Srigher, kaïd 
de Biskra, étend sa juridiction surtout le cercle: 
110,000 indigènes dépendent de lui : son frère Sidi 
Boulakrass est kaïd des Nomades; le jeune homme 
que je viens de congédier est eheick de Sidi Okha, 
la capitale religieuse des Zibans : les cheicks d'El- 
Kantra, de Lamri, de Liance sont parents ou alliés 
de la famille Ben Ganah. 
Le colonel ajouta : 

— Le kaïd de Biskra a deux cent mille francs de 
rentes. Ses deux frères possèdent d'énormes forêts 
de palmiers, ses cinq fils ont chacun une forlune ! 
Ce sont en vérité de forts grand seigneurs et leur 
influence sur les populations est indiscutable. 

Je ne pus m'empècher de sourire un peu ironi- 
quement ; le regard du colonel me demanda l'expli- 
cation de ce sourire. 

— Colonel, dis -je, je trouve que vous ne les 



238 LA CÔTE BARBARESQUE 

traitez guère en grands seigneurs. Vous avez parlé 
très sévèrement à ce jeune homme et... 

Le colonel m'interrompit : 

— Un des habitants de Sidi Okha vient de com- 
mettre un assassinat. J'ai ordonné qu'on le re- 
cherche. Pendant le passage des nomades, nous 
sommes obligés de redoubler de surveillance pour 
donner un peu de sécurité à ce pays, traversé par 
des hommes dont on ne peut retrouver les traces, 
une fois qu'ils sont enfoncés dans le désert. Si les 
Arabes sédentaires se mêlaient de commettre des 
crimes, le désordre deviendrait général. J'ai parlé 
sévèrement au cheick pour stimuler son zèle ! D'ail- 
leurs, soyez-en persuadé, il faut que les Arabes 
sentent la férule du .maître. Moi, le chef du pays, 
j'emploie' une certaine courtoisie dans mes relations 
avec les indigènes ; si vous voyiez comment les 
autres officiers les traitent ! ! ! Je vous le répète, 
c'est malheureusement nécessaire. 

J ? ai vu, en effet, dans la suite, combien ces pa- 
roles étaient vraies et combien les façons froides, 
mais polies, du colonel, contrastaient avec la bru- 
talité de ses subordonnés. Je ne suis cependant 
pas de son avis, quant à la nécessité de maltraiter 
les Arabes. Je ne crois pas utile à des conquérants 
de faire peser un joug déjà assez sensible par 
lui-même. En Afrique et surtout dans les territoires 
des commandements, le plus mince officier français 



ET LE SAHARA. 239 



croit de son droit de traiter avec arrogance le kaïd 
ou le cheick de la ville où il réside, avec mépris les 
autres indigènes ; les colons eux-mêmes, forts de la 
protection quelque peu dédaigneuse des officiers, 
se permettent de brutaliser les Arabes. J'ai vu le 
propriétaire de l'unique hôtel d'une ville d'Algérie, 
terrasser à coups de poing dans la figure un indi- 
gène qui parlait dans la rue à un voyageur. Ques- 
tionné, le colon répondit : 

— C'était mon serviteur : je l'ai chassé et je ne 
veux pas qu'il gagne sa vie sur moi, même indirec- 
tement. Je lui administre une volée chaque fois que 
je le rencontre avec un de mes voyageurs. 

(J'ouvre ici une parenthèse pour faire remarquer 
combien, en Algérie, les voyageurs sont peu de 
chose; les conducteurs des diligences les traitent 
comme des paquets, les hôteliers en font leur pro- 
priété.) 

Les officiers les plus éclairés sont par esprit de 
corps ou peut-être par principe d'une exigence ré- 
voltante avec les Arabes. 

Il m'est arrivé d'être invité chez des indigènes de 
distinction en compagnie d'officiers français qui 
n'arrêtaient pas de critiquer l'hospitalité reçue. Les 
militaires ne perdent jamais l'occasion de faire 
sentir aux vaincus qu'ils sont les maîtres. C'est, à 
mon avis, une faute. L'incontestable supériorité 
des Anglais et des Prussiens, c'est cette courtoisie 



240 LA CÔTE BAKBARESQUE 

hypocrite qu'ils emploient dans leurs rapports avec 
les races soumises. Le joug n'en est pas plus léger, 
mais on le sent moins. Cette hypocrisie politique a 
toujours manqué aux Français et aux Russes, et 
c'est là peut-être une des causes principales de la 
fréquence des révoltes des Arabes, des Circassiens 
et des Polonais. 

On peut dominer sans humilier : l'homme, bien 
traité par son maitre, oublie plus facilement la ser- 
vitude, s'assimile peu à peu à son dominateur, et 
un moment arrive où l'assimiliation devenant ab- 
solue, toute ligne de démarcation s'efface. 

Je dois cependant ajouter que les officiers supé- 
rieurs traitent beaucoup moins mal les indigènes 
d'Afrique que les jeunes officiers. Les gouverneurs 
généraux sont polis; les colonels sont hautains, 
mais courtois; les capitaines et lieutenants affec- 
tent la brusquerie ; le sans-gène des sous-officiers 
ne laisse rien à désirer. Malheureusement les 
Arabes n'ont de rapports journaliers qu'avec des 
militaires de grade inférieur. 

Je prie mes excellents amis de Biskra de croire 
que cette critique n'est pas à leur adresse : bien au 
contraire. La façon toute aimable dont ces mes- 
sieurs traitaient les Arabes, m'a fait paraître d'au- 
tant plus choquante la conduite des autres mili- 
taires. J'ai vu un indigène, reçu chez le colonel 
Nœlla, admis dans son salon, traité en camarade 



ET LE SAHARA. 241 



par les capitaines de chasseurs d'Afrique et de 
spahis, brutalisé dans une localité — où je l'ai ren- 
contré par hasard, — par un lieutenant dont je suis 
enchanté d'ignorer le nom. 

Je quittai le commandant supérieur du cercle, 
touché de sa réception cordiale, et je me rendis 
chez le kaïd, à travers le dédale tortueux de la ville 
arabe. Les trois rues tirées au cordeau de la cité 
française ne ressemblent guère au quartier arabe, 
fouillis de maisons construites en terre glaise, sans 
aucune symétrie. Les enclos qui protègent les ha- 
bitations, sont parfois en pisé, parfois blanchis à la 
chaux. Des palmiers croissent en liberté dans les 
rues et égaient l'aspect monotone de la ville. 

La maison d'un grand seigneur saharien, c'est 
un palais-forteresse. Des murs peu élevés, mais suf- 
fisants contre une attaque à l'arme blanche, entou- 
rent l'habitation de tous côtés et forment un trapèze 
irrégulier. On y pénètre par une porte large, blan- 
chie à la chaux. Dans la vaste cour, des chameaux 
couchés, sont alignés au mur. Des sacs de dattes 
gisent à côté... La principale richesse du pays con- 
siste en dattes. Un riche Arabe exporte ces fruits 
qu'on lui envoie tous les jours des diverses oasis 
du désert. 

De nombreux indigènes sont accroupis clans la cour 
et sur la rue, et forment comme une garde d'hon- 
neur des deux côtés de l'entrée. Ce sont les domes- 

14 



242 LA CÔTE BARBAREFQUE 

tiques, les clients et les ouvriers, nourris, vêtus et 
logés par lekaïd. Les années de disette, le nombre 
de ces serviteurs augmente dans des proportions 
insensées. 

— Que font-ils? ai-je demandé un jour à Si 
Mohammed? A quoi vous servent-ils? 

— Parfois à une commission : le plus souvent à 
rien, mais il faut bien s'entre-aider, répondit-il. 

Il ajouta en riant : 

— Quelques-uns font partie de mon goum. 

Le goum, c'est l'armée d'un prince du désert : 
jadis, il servait à maintenir sa puissance dans les 
oasis lui appartenant : aujourd'hui ce n'est qu'une 
escorte d'honneur qui l'accompagne le jour où il va 
récolter l'impôt, au nom de la France, dans le 
cercle qu'il administre. 

Après avoir traversé les rangs des serviteurs et 
longé la file de chameaux, on se trouve au centre 
de la cour entourée de bâtiments bas blanchis à la 
chaux. Ce sont les écuries, les chenils, les maga- 
sins à dattes et les remises. Le kaïd de Biskra, qui 
entretient plus de cent chevaux, de cette belle 
race arabe presque disparue chez nous, possède 
des voitures de Paris. Le chenil est habité par 
une vingtaine de sloughs, lévriers de grande race, 
seuls animaux de la création qui rattrapent une 
gazelle à la course. Grands, minces, avec des jarrets 
d'une solidité à toute épreuve, ce sont les plus 



ET LE SAHARA. 



243 



beaux échantillons de la race canine qu'on puisse 
voir. 

Les écuries et les remises forment un cercle qui 
aboutit à une porte s'ouvrant sur un salon de récep- 
tion, meublé à l'européenne, unique endroit de 
l'habitation où un étranger est admis d'emblée. Je 
crois qu'ici, plus encore qu'en Turquie, la vie des 
femmes est entourée de mystère. Je n'ai jamais vu 
dans la rue les femmes des seigneurs arabes. 
Cependant le kaïd de Biskra et ses quatre fils sont 
mariés. 

Le jeune cheick de Sicli Okba m'avait précédé et 
annoncé à son père, qui m'attendait avec lui et un 
autre de ses fils, Si Hamida. Il est rare de ren- 
contrer un homme aussi beau que Sidi Mohammed 
Srigher Ben Ganah. Sa barbe courte mais soyeuse, 
d'un noir de jais, encadre un visage d'un ovale par- 
fait , au milieu duquel brillent des yeux de feu. La 
bouche est petite, les dents d'une blancheur éblouis- 
sante, le teint pâle et mat, les mains fines. Quoique 
petit de taille, sa démarche et ses gestes sont pleins 
de majesté. Il entre appuyé, ainsi qu'un patriarche, 
sur les épaules de ses deux fils, et s'assied en m'in- 
diquant un fauteuil. Les jeunes gens restent debout : 
ici les mœurs l'exigent. Sidi Mohammed Srigher 
ne parle que l'arabe. Le cheick de Sidi Okba, qui, 
en revanche, parle et écrit le français comme un 
Tourangeau, nous sert d'interprète. La conversa- 



244 LA CÔTE BARBARESQUE 

tion, ne peut être très animée : après un échange 
de compliments, je me lève : alors Sidi Mohammed 
dit : 

— Je regrette une fois de plus de ne pas savoir 
la langue de mon pays, car je ne pourrai vous 
être d'aucune utilité. 

Mais voilà un jeune homme, dit-il en frappant 
sur l'épaule de Si Mohammed, qui me suppléera en 
tout. 

— L'autre aussi, ajouta-t-il, en désignant du 
doigt Si Hamida. Je les mets tous deux à votre 
disposition. 

Quand on me traduisit ces paroles, je les avais 
déjà comprises, tant les gestes de Sidi Mohammed 
étaient expressifs. 

— A revoir! dit-il, cette fois en français. 

Le kaïd est une puissance dans le Ziban ; il lève 
les impôts, administre les indigènes, tranche les 
questions litigieuses et jouit de grandes préroga- 
tives. Toutefois, il est obligé, dès qu'il s'agit d'une 
affaire grave, d'en référer au commandant supé- 
rieur, son chef immédiat. Malgré ce vasselage, le 
kaïd est respecté par les indigènes peut-être plus 
que l'autorité française. Dans la rue, les Arabes lui 
accordent les signes extérieurs de la plus profonde 
déférence, qu'il accepte d'un air de dignité superbe. 
Ceux qu'il appelle à lui, font un humble salut, et 
viennent lui baiser la main, hommage qu'il repousse 



ET LE SAHARA. 245 



d'un geste consistant à lever la main à la hauteur 
des lèvres de l'Arabe et à l'abaisser vivement, 
avant d'avoir reçu le baiser. C'est d'un très bel 
effet; on y voit comme une sorte d'hommage féodal. 
En quittant le kaïd je me rendis chez M. Séré- 
moni, capitaine de' spahis, installé dans une petite 
maison du quartier français. Le capitaine Séré- 
moni, un des plus anciens officiers de l'armée d'A- 
frique, habite Biskra depuis dix ans, je crois. La 
maison qu'il occupe a un joli jardin où le capitaine 
nourrit des gazelles. Ces gracieux petits animaux 
connaissent leur maître et paissent en pleine liberté 
dans un espace clos de murs. 

Il m'a été rarement donné de rencontrer un plus 
charmant compagnon que M. Sérémoni : malgré 
une fièvre assez maligne contractée en Afrique, il 
est toujours d'une humeur charmante ; c'est le 
boute-en-train, le chef de popote du cercle mili- 
taire de Biskra, et si mon cœur n'oubliera jamais 
la façon courtoise dont j'ai été accueilli par tous 
les officiers français en Afrique, mon estomac garde 
une reconnaissance spéciale au capitaine Sérémoni, 
pour un déjeuner qu'il nous a donné à Biskra. 

Pour comprendre le souvenir que j'en ai gardé, il 
faut avoir mangé de la cuisine des gargotes algé- 
riennes, et il faut savoir que le poisson est un 
animal quasi inconnu au Sahara. 

Or, le capitaine nous fit apprêter par son chef, un 

14. 



246 LA CÔTE BARBARESQUE 

maquereau conservé avec tant d'art, que je crus un 
instant que l'Oued Kantra, (rivière qui soi-disant 
coule à Biskra, mais qui est à sec des années en- 
tières) avait la spécialité des poissons de mer. Si 
on ajoute à ce maquereau des œufs brouillés aux 
truffes, un délicieux poulet marengo et du cous- 
coussou comme je n'en ai jamais mangé depuis, 
on s'expliquera facilement combien ce déjeuner me 
fut agréable, condamné que j'étais à vivre depuis 
un mois de bœuf coriace, et de mouton nerveux. 
Biskra est occupé par un escadron de chasseurs 
d'Afrique, un escadron de spahis et un bataillon de 
ligne. Les officiers des trois corps se réunissent au 
cercle (club) des officiers, qui est la grande res- 
source de Biskra. C'est là seulement qu'on trouve des 
journaux (Figaro, Revue des Deux-Mondes, etc.), 
et c'est là seulement qu'on se rencontre sur un 
terrain neutre. Gomme dans toutes les stations 
extrêmes (en France aussi bien qu'en Russie), les 
officiers des diverses armes ne s'entendent pas tou- 
jours entre eux. Il y a des moments où le dissenti- 
ment règne entre les chasseurs et les spahis, mais 
l'étranger peut être sûr que les uns et les autres 
oublieront tout pour rivaliser d'empressement à lui 
faire les honneurs de chez eux. Je ne saurais trop 
répéter combien j'ai été frappé de la courtoisie qui 
préside à toute réunion d'officiers français. Les 
cafés et les cercles militaires d'Algérie sont des 



ET LE SAHARA, 247 



salons. A Gonstantine, je me trouvais à la table 
des officiers supérieurs, à Biskra, je vivais avec 
les capitaines et les lieutenants, mais là comme ici, 
l'urbanité la plus exquise est de rigueur, et la 
moindre infraction au règlement de politesse' est 
sévèrement réprimandée par les présidents de 
table. 

La ville de Biskra, bâtie, comme je l'ai dit plus 
haut, à l'entrée de la première oasis du Sahara pro- 
prement dit, est composée de quatre quartiers qui 
diffèrent absolument les uns des autres ; ce sont : le 
quartier français, la ville arabe, le village nègre et 
l'enceinte réservée aux Ouled-Naïls. La rue fran- 
çaise longe le jardin public et aboutit à une vaste 
place qui se confond à Test avec le désert. Des 
huttes en terre glaise la bordent au midi ; c'est le vil- 
lage nègre. Ici on est en pleine Afrique centrale. De 
petites maisons jaunâtres, à portes basses, forment 
des ruelles. Sur les seuils, des négresses accrou- 
pies tournent une meule portative à couscoussou, 
travail abrutissant, occupation à laquelle elles pas- 
sent des journées entières. Les maisons, très petites, 
se touchent presque ; à chaque seuil il y a une né- 
gresse qui tourne une meule. Tout en travaillant, 
elles se parlent ou chantent un refrain monotone, 
triste. Des négrillons nus, au ventre pendant, au 
visage sale et lépreux se vautrent dans le sable au 
milieu de la rue. 



248 LÀ CÔTE BARBARESQUE 

Une de ces rues débouche sur une place. Près 
du puits, principal ornement de la place, un groupe 
formé autour d'un énorme nègre, le regarde danser 
la bamboula au son du tambourin. A notre aspect 
toute la population se précipite vers nous pour nous 
demander l'aumône. Ce sont des cris, des rires, des 
gambades à se croire' sur les rives du lac Tan- 
gahaïka. Derrière la place se trouve une piscine 
destinée à récolter l'eau de la pluie qui, disséminée 
dans des canaux, sert à les alimenter quand l'Oued 
Kantra est à sec. Malgré le proverbe intimant aux 
palmiers d'avoir « les pieds dans l'eau et la tète au 
feu, » les pluies sont rares à Biskra et les pieds 
des palmiers très peu mouillés. Cependant le sys- 
tème d'irrigation établi par Sabah et perfectionné 
par les Français est si bien compris, que la moindre 
goutte de pluie ou la plus petite crue suffit pour 
maintenir les innombrables canaux de Biskra en 
état d'humidité (1). Toutefois une pluie assez abon- 
dante tombée récemment a rempli la piscine. Des 
négrillons qui nous avaient suivis nous montrent 
l'eau en grimaçant et en proférant des cris inarti- 
culés. Sidi Mohammed ben Hadji et le capitaine 
Sérémoni nous expliquent leur intention de se 
jeter à l'eau pour y chercher des sous. Ces enfants 
sont tout à fait nus. Pour nous montrer leur 

(1) J'emploie à dessein le mot humidité. Ce n'est que cela. 



ET LE SAHARA. 



249 



adresse et se faire comprendre, ils s'élancent en 
bande dans la piscine. Nous leur jetons des sous : 
alors c'est une bousculade générale qui dégénère 
en bataille navale. 

En sortant de ce hameau sauvage, on est stupéfait 
de fouler une chaussée, longue d'un kilomètre, qui 
côtoie un massif de palmiers entouré d'une haie et 
aboutit à une porte construite en maçonnerie, don- 
nant accès à un jardin entretenu comme les plus 
jolies villas des environs de Paris. Une grande et 
belle maison, presque un hôtel, domine une avenue 
d'arbres exotiques. Les sentiers sont sablés, les 
plates-bandes bien dessinées, les gazons coupés 
ras. Jardin, maison, palmiers et chaussée appar- 
tiennent à M . Landon, l'héritier de l'heureux proprié- 
taire du vinaigre de Bully. C'est un petit paradis. 
Des bosquets de bambous, de guardénias, d'arbou- 
siers savamment mélangés, dissimulent des fon- 
taines jaillissantes; ici une volière pleine d'oiseaux, 
là une cage où dort un ravissant ouistiti; plus loin 
une hyène enchaînée fait entendre son cri sinistre. 
Le confort, le luxe, rehaussés par une végétation 
exubérante. 

La villa Landon est, je crois, l'unique établisse- 
ment de ce genre dans tout le Sahara. 

Après avoir traversé toute la propriété Landon, 
large de plus d'un kilomètre, on se trouve dans 
une forêt de palmiers dont les derniers arbres 



2o0 LA CÔTE BARBARESQUE 

touchent le côté sud de Biskra, habité parles Ouled- 
Naïls. 

A mesure qu'on s'enfonce dans le Sahara, les 
oasis deviennent plus rares. A un moment donné, le 
désert, immense, infranchissable s'étend à perte de 
vue. Là il n'y a plus ni hommes, ni animaux : les 
oiseaux sont rares, quelques poissons de sable (1), 
des serpents et des insectes y trouvent seuls leur 
nourriture. A cent lieues de Biskra , le sable 
couvre la terre jusqu'aux contrées inconnues de 
l'Afrique centrale. 

Sur la limite extrême des pays habitables, vit 
une tribu arabe, mi-sédentaire, mi-nomade, qu'on 
appelle les Ouled-Naïls. Le Créateur, par un de ses 
caprices insondables, a doté les femmes des Ouled- 
Naïls d'une beauté physique extraordinaire, rendue 
plus éclatante encore par la laideur des négresses 
et des nomades qui habitent la même région. En se 
comparant à leurs voisines, les Ouled-Naïls ont 
reconnu leur supériorité : cette comparaison leur a 
suggéré l'étrange pensée de trafiquer de leurs 
charmes pour se procurer le bien-être et le faire 
partager aux hommes de leur tribu. Ignorants de 
nos idées d'honneur, les hommes approuvèrent 
l'idée , mise aussitôt à exécution. La beauté et les 

(1) Sorte de lézard. 



ET LE SAHARA. 251 



talents des Ouled-Naïls eurent bientôt un grand 
retentissement; leur renommée s'étendit peu à peu, 
et aujourd'hui elles sont célèbres dans tout le dé- 
sert. Accompagnées de leurs plus proches parents 
jusque sur les marches de la civilisation, elles for- 
ment le principal contingent de la prostitution de nos 
provinces sahariennes depuis Biskra jusqu'à La- 
ghouat, et commencent à se risquer dans le Tell. 
Après avoir, pendant quelques années, vendu 
leurs caresses au plus offrant, elles retournent au 
désert : l'argent amassé leur sert de dot : elles 
deviennent épouses et mères, et vivent, dit-on, dans 
une réclusion complète. La tribu des Ouled-Naïls, 
tout en étant mahométane de nom, ne pratique au- 
cune religion connue. Les harems y sont toutefois en 
usage. On m'a assuré que la conduite de ces étranges 
prostituées devient irréprochable du jour où elles 
rentrent dans leur tribu, qu'elles avaient quittée 
pour la plupart à l'âge de treize à quatorze ans. Ces 
filles publiques expertes en vice, vivant dans la 
débauche jusqu'à l'âge de vingt ans et commen- 
çant à ce moment une existence de devoir et d'ab- 
négation, sembleraient une anomalie dans la nature, 
si on ne réfléchissait pas pour combien la convention 
entre dans la délimitation du bien et du mal. La 
période d'avilissement qu'elles ont traversée ne 
leur est reprochée par personne ; elles sentent, au 
contraire, qu'elles inspirent de la reconnaissance 



252 LA CÔTE BARBARESQUE 

pour le bien-être qu elles apportent dans les cabanes 
de leurs parents et époux : on les aime — des 
sens, unique amour compris d'un Oriental — pour 
leur expérience; et le léger vernis de civilisa- 
tion qu'elles reçoivent involontairement au conlact 
des races du Nord inspire le respect aux barbares 
qui. les entourent. Elles tirent vanité de ce qui nous 
paraît méprisable : c'est avec orgueil qu'elles mon- 
trent les séquins pendus à leur cou, en double, 
triple, quadruple et parfois quintuple collier. Ces 
séquins, souvent de simples louis d'or ou des livres 
sterling, représentent leur dot, conquise au prix de 
bien des dégoûts et des fatigues. Les Arabes ne 
brillent pas par la générosité ; les officiers français 
sont peu riches. Il est rare qu'une prostituée re- 
çoive une pièce d'or à la fois; elle amasse des 
monnaies d'argent, parfois des sous de cuivre, jus- 
qu'au moment où elle peut Jes échanger contre un 
louis, qui va rejoindre les autres, pour former cette 
chaîne de Bacchis de Samos, qu'une Ouled-Naïl 
étale avec complaisance aux yeux de tout venant. 

Rien ne peut donner une idée de la joie de l'Ou- 
led-Naïl à qui j'ai donné deux louis, si ce n'est son 
étonnement de n'avoir rien à accorder en échange. 
Elle dit en mauvais français : 

— Merci... — grand merci... Si je trouvais beau- 
coup comme vous... je reviendrais vite chez moi... 
Allons ! Venez! Je demeure à côté... 



ET LE SAHARA. 253 



Elle se pendit à mon bras. Je la repoussai légè- 
rement. 

— Non, mon enfant, je n'irai pas chez toi ! 

— Vous voulez, que je vienne à l'hôtel ? 

— Diable... non pas... encore moins ! 

— Mais alors !... ces louis? 

— Je suis enchanté de vous les offrir en souvenir 
d'un étranger de l'extrême Nord. 

Elle me regarda, éclata de rire... et eut un geste 
très drôle, difficile à expliquer, mais que je compris 
et qui me mortifia quelque peu. Elle avait pris le 
mot « extrême Nord » qu'elle n'avait jamais entendu 
prononcer, pour un autre, par lequel je confessais 
une infirmité, rarement naturelle, souvent arti- 
ficielle, très commune en Orient. Elle avança la 
lèvre, fit une moue dédaigneuse et s'enfuit en mur- 
murant : 

— N'importe .. merci... Sidi ! 

Une Ouled-Naïl honnête ne doit jamais refuser 
la moindre aubaine, afin de prouver la bonne vo- 
lonté de retourner vite chez elle, et de se conserver 
pour son futur mari le moins fanée possible. A cet 
effet il convient qu'elle se tienne toujours au seuil 
de sa demeure, attentive aux passants de toute race 
et de toute religion. 

— Le sou du nomade crasseux servira d'appoint 
à la monnaie déjà gagnée, tout autant que la guinée 
du voyageur anglais. 

\o 



254 LA CÔTE BARMRESQUE 

C'est une Ouled-Naïl nommée Eltchia, qui m'a 
dit ces paroles, en ajoutant quelle avait hâte de 
retourner dans sa tribu. 

— Je bois de l'absinthe pour m'étourdir, et ce- 
pendant je suis ici depuis un an à peine. Je ne 
comprends pas mes camarades qui vivent de cette 
vie plusieurs années. Heureusement, dit-elle en 
montrant avec orgueil un collier long et lourd, ma 
dot va être bientôt amassée. 

Cette Eltchia était une ravissante créature, 
âgée de dix-sept ans à peine, rose et blanche comme 
une fille du Nord. Ses grands yeux noirs étaient 
pleins de feu : sa bouche aux dents de perle, 
humide, souriait toujours ; petite, svelte, flexible 
comme un serpent, elle avait des gestes d'une 
grave souveraine. Ses pieds nus laissaient voir des 
pouces écartés, si chers aux artistes, et ses mains, 
étonnamment petites, scintillaient de bagues (pré- 
sents d'un jeune seigneur arabe très amoureux 
d'elle, selon la légende du lieu). Cette jolie petite 
sauvage était d'une intelligence remarquable : arri- 
vée depuis un an à peine à Biskra, elle parlait 
mieux le français que n'importe laquelle de ses 
compatriotes. 

J'espère qu'à l'heure où j'écris, Eltchia est 
retournée chez elle, et que nul œil humain, à 
l'exception de celui de son mari, ne contemple plus 
ses charmes. 



ET LE SAHARA. 2oo 



Toutes les femmes Ouled-Naïls ne ressemblent 
pas àEltchia. Le vice exerce sur certaines natures 
une grande attraction. Quelques-unes de ces mal- 
heureuses se prennent d'amour pour le métier 
qu'elles exercent , et ne retournent jamais au 
désert. 

Dans la rue de Biskra réservée à la prostitution, 
des petites lumières, allumées à chaque porte, 
tranchent de loin sur l'obscurité des autres quar- 
tiers. Ces lumières pâles, tremblotantes, fumeuses, 
ressemblent aux lampions d'un théâtre forain. Au- 
près de chaque feu, une femme est accroupie au seuil 
d'une maison sans fenêtres, dont, à travers la porte 
ouverte, on voit l'intérieur. J'avais déjà constaté, 
en pénétrant dans une habitation du village nègre, 
l'absence complète du plus simple confort. Un tapis, 
parfois une peau ou une natte servent de couche à 
la famille entière. Quelques clous plantés dans la 
muraille nue, supportent les ustensiles de première 
nécessité. Ici, un banc recouvert d'un tapis sor- 
dide remplace le lit; en revanche aucun autre 
ustensile ne témoigne qu'un être humain vit là. 
Les Ouled-Naïls semblent éternellement de pas- 
sage. Mystérieuses même dans leur façon de se 
nourrir, on les croirait campées dans leurs niches. 

Quelques-unes, — Eltchia, par exemple, — ha- 
bitent une maison à étage ; on grimpe un escalier 
très raide et on se trouve dans une pièce carrelée, 



256 LA CÔTE BARBARËSQUË 

avec un lit à rideaux, un coffre servant de table, et 
des coussins jetés à terre. Mais c'est la grande 
exception. 

Les Ouled-Naïls portent un costume coquet : 
une jupe en velours sombre, passementee d'or, 
recouverte d'un tablier en velours également brodé 
d'or, descend jusqu'aux chevilles. Les pieds sont, 
chez quelques-unes, nus, chez d'autres, chaussés 
de bas de coton et de mules en velours noir, 
longues et difformes. La tête, coiffée d'une toque 
rouge incrustée de pièces d'or, est enveloppée d'un 
voile blanc, pareil à celui de nos religieuses. Une 
chemise en gaze bouffante monte chastement jus- 
qu'au cou et laisse les bras à découvert. Des col- 
liers en or ou en corail, adaptés à la toque, enca- 
drent le visage. Le cou est entouré de la chaîne de 
louis d'or représentant la dot, qui, chez les plus 
avancées, descend jusqu'aux genoux. A côté de 
cette chaîne, des bijoux en argent oxydé, des amu- 
lettes et des sachets de prières se balancent sur la 
poitrine, pendus à des chaînettes d'or ou d'argent : 
les bras et les jambes sont chargés de lourds bra- 
celets d'argent de forme étrange. 

La figure et les épaules des Ouled-Naïls, enduites 
de fard, sont émaillées de signes cabalistiques, de 
gazelles, de serpents peints en sépia. Sans les 
embellir, ces ornements ne sont pas repoussants. 
Les yeux , démesurément agrandis , fendus en 



ET LE SAHARA. 257 



amande, et les lèvres d'un rouge vif, relèvent 
la beauté indiscutable de ces pauvres créatures. 
Pour rendre plus épaisse leur chevelure, les Ouled- 
Nails emploient des tresses de laine nattées, mal 
soignées et peu élégantes, dissimulées toutefois 
sous leurs voiles. Ces tresses leur servent à sus- 
pendre d'énormes boucles d'oreilles, trop lourdes 
pour l'oreille. 

Une femme d'Orient est complète à condition de 
savoir danser : Les Ouled-Naïls, nous dit-on, sont 
expertes en cette matière. Pour s'en rendre compte 
il faut organiser une fête nommée N'bitta. On loue 
un emplacement destiné à servir aux ébats et on 
invite beaucoup de spectateurs. Ce n'est qu'après 
avoir été excitées par les regards, les applaudis- 
sements et la musique, que les Ouled-Naïls con- 
sentent à faire usage de tous leurs talents. 

Nous entrons chez un Arabe préposé à ces sortes 
de fêtes et après en avoir commandé une pour le 
lendemain, nous nous décidons à terminer la soi- 
rée par une promenade à pied dans le désert. Le 
quartier des Ouled-Naïls aboutit à une petite clai- 
rière où deux ou trois mares croupissent aux pieds 
de la première ligne de palmiers. L'obscurité suc- 
cède subitement à la clarté. A cent pas de la hutte 
de la dernière prostituée, on se trouve en plein 
bois. 

Nous nous lançons à travers la forêt, pour re- 



258 LA CÔTE BARBARESQUE 

joindre la route de Touggourt ; la promenade de 
nuit aux environs de Biskra présente un certain 
danger au moment du passage des nomades : mais 
nous sommes en nombre et des officiers bien armés 
nous accompagnent. Les hyènes et les chacals, qui 
foisonnent dans l'oasis, fuient l'homme ; les lions et 
les panthères ne s'approchent guère des habitations. 
D'ailleurs ces fauves deviennent de plus en plus 
rares. Les oasis, peuplées d'oiseaux, de serpents et 
d'insectes n'ont presque plus de mammifères. 

(J'ouvre encore une fois une parenthèse pour 
critiquer l'expression : « le lion du désert ». Jamais 
un animal carnassier ne se hasarde dans un pays 
où il ne trouvera pas sa subsistance. Les lièvres, 
les gazelles, etc., etc., s'éloignent peu de la région 
de l'Atlas : le lion habite les mêmes parages. Le 
cœur du Sahara, le Falat, est absolument désert : 
aucun animal ne saurait vivre là où il n'y a aucun 
vestige de végétation. Les hyènes et les chacals 
eux-mêmes, qui s'enfoncent assez loin à la re- 
cherche des cadavres d'hommes et de chameaux, ne 
dépassent jamais une certaine limite.) 

Après avoir cheminé quelque temps au milieu 
de la forêt, nous débouchons sur une chaussée, large 
et bien tracée, qui s'appelle la route de Touggourt, 
mais qui s'arrête brusquement à trois kilomètres 
de Biskra, à un endroit appelé, « le Pont Romain ». 
Les quelques pierres juxtaposées au-dessus du 




Sur la route de Touggourt. — Page 258. 



ET LE SAHARA. 259 



ravin ne sauraient s'appeler pont que dans un pays 
où on traverse les précipices en passant dedans. 
Après cela, il est possible que ce soit une cons- 
truction romaine, car depuis l'occupation romaine 
jusqu'à nos jours, personne n'a jamais songé à fa- 
ciliter les communications clans la région saha- 
rienne. 

La lune est dans son plein. Après avoir traversé 
un bosquet de palmiers, la route s'enfonce tout à 
coup dans le désert. Ce n'est pas encore le Sahara 
véritable. Le sable brun est couvert de touffes de 
ronces. La rose de Jéricho et le cure-dents du 
prophète scintillent à la clarté de la lune. 

Personne n'ignore que Mahomet prenait grand 
soin de sa personne. « Il aimait les fleurs, les fem- 
mes, les parfums ». Un jour, au désert, après avoir 
mangé, il sentit entre les dents une parcel de 
mouton! Pas d'eau aux environs, aucun moyen de 
se débarrasser de ce corps étranger, à l'odeur dé- 
sagréable. Le prophète allait avoir un moment de 
contrariété, quand il vit une huppe se percher sur 
son épaule, avec une touffe d'herbe sèche dans le 
bec. Mahomet sourit, se cura les dents et glorifia 
Allah. 

Le cure-dent du prophète appartient à la famille 
du chiendent ; c'est une sorte de jonc terminé par 
une touffe d'épines flexibles , assez dures, mais 
peu pointues. 



260 LA CÔTE BARBARESQUE 

La rose de Jéricho a la propriété de s'ouvrir au 
contact de l'eau. Il suffit d'en cueillir une petite 
branche sèche : elle s'ouvre et se referme à volonté. 
On peut renouveler l'expérience sur la même 
branche autant de fois qu'on le désire. 

Nous revenions vers Biskra, plongés dans l'ex- 
tase de cette nuit tiède et claire, quand le bruit de 
nombreux pas se dirigeant à notre rencontre nous 
fit tressaillir. Quelques minutes après, nous vîmes 
sortir du bouquet de palmiers un groupe blanc 
d'Arabes s'avançant vers nous. A cette heure et 
dans cette saison, une rencontre pareille pouvait 
être désagréable, d'autant plus que l'on distinguait 
à une centaine de mètres, un grand campement de 
nomades, dont les tentes rayées de blanc et de noir, 
s'étendaient au loin. MM. S... et de la R... tout en 
nous rassurant, avaient la main à la poignée de leurs 
sabres, quand tout à coup ils s'entendirent appeler. 
— Eh! dit le capitaine Sérémoni, c'est Si Bou- 
lakrass. 

C'était, en effet, Si Boulakrass Ben Ganah, frère 
du kaïd de Biskra. Si Boulakrass, en sa qualité de 
kaïd des nomades, revenait d'une inspection, en- 
touré des principaux chefs de la tribu en ce moment 
de passage. Nous fusionnâmes aussitôt... Si Boula- 
krass parle très bien le français. Membre du cercle 
militaire, c'est un des Arabes les plus civilisés de 
l'Algérie. Nous restons quelques moments sur la 



ET LE SAHARA. 261 



route de Touggourt, entourés de nomades, en face 
de leur campement, écoutant les explications que Si 
Boulakrass voulut bien nous donner sur ses admi- 
nistrés. 

Chaque année, des tribus entières quittent au 
printemps les oasis du Sahara. Ils amènent leurs 
chameaux chargés de dattes, et portent tout leur 
avoir avec eux. Dans le Tell, ils vendent leurs 
dattes, et se louent, les uns en qualité de pasteurs, 
les autres en qualité de laboureurs, à leurs conci- 
toyens sédentaires, parfois aux colons français. A 
l'automne, les nomades retournent chez eux : les 
uns campent pendant l'hiver, d'autres vivent dans 
des oasis cultivées par leurs voisins sédentaires. 
Nous assistons au retour des nomades. Ce sont les 
derniers retardataires. 

— Si vous les voyez ! dit Si Boulakrass avec ce 
geste plein d'ampleur des Arabes, rendu plus majes- 
tueux encore par la clarté de la lune. Ils sont tristes. 
Dans le Tell, la saison a été mauvaise ; les dattes 
vendues et mangées, ils ont vécu tant bien que mal. 
Les chameaux, lourdement chargés au départ, re- 
viennent ordinairement à vicie : aujourd'hui, de 
nombreux chameaux ont sur le dos des boîtes 
oblongues : ce sont les cercueils de leurs maîtres, 
que les familles rapportent dans le désert. 

Il ajouta en frappant amicalement de sa cravache 

l'épaule d'un des nomades'de sa suite ; 

1».» 
o. 



Ï6-2 LA CÔTE BARBAIŒSOUE 

— On les craint ! on les méprise ! on les insulte ! 
Us ne sont pas mauvais cependant! Moi qui les 
connais, j'en sais quelque chose ! s'ils tuent parfois 
un Juif , c'est la faim qui les y pousse ! 

Je vis le lendemain, au marché, beaucoup de ces 
nomades. Leurs figures, n'en déplaise à Si Bou- 
lakrass, ne préviennent pas en leur faveur. Hâves, 
noirs, couverts de haillons, un feu sinistre brille 
dans leurs yeux, et leurs regards n'ont rien d'an- 
gélique : ils ont un aspect maladif et menaçant à la 
fois. Après tout, ils ont faim peut-être. Le colonel 
Noella m'a assuré que la saison du Tell a été en 
effet mauvaise. Pauvres gens! 

Cependant, philanthropie à part, quand on se 
trouve dans un pays traversé pendant un mois par 
100,000 individus affamés, qui, une fois sortis des 
possessions françaises, s'éparpillent dans des con- 
trées inconnues, on n'est pas très rassuré. La plu- 
part de ces nomades n'ont ni état civil, ni nom qui 
les distingue ; ils ne dépendent de Si Boulakrass 
que pendant leur passage à travers le Sahara fran- 
çais. Il est impossible de les retrouver quand ils 
ont dépassé Touggourt. Quelques tribus domiciliées 
clans le Ziban, vivent pendant l'hiver sous la 
surveillance de Si Boulakrass, mais ces tribus ne 
sont pas en majorité. 

Le marché de Biskra, vaste place recouverte 
d'un toit en bois, est encombrée par les Arabes se- 



ET LE SAHARA. 263 



dentaires de l'oasis qui vendent et achètent des 
denrées alimentaires : froment, mil, blé et surtout 
dattes. Le Ziban, c'est le pays des dattes, Biskra 
en est la capitale. C'est en effet à Biskra où j'ai 
mangé les meilleures dattes. Il y en a, paraît-il, 
2 ou 3,000 espèces différentes. Je fais dans ce cal- 
cul la part de l'exagération arabe. 

Dans tous les cas, les dattes de Biskra sont infi- 
niment supérieures à celles d'Egypte et d'Arabie. 
Leur saveur est délicieuse, et elles fondent dans 
la bouche comme les bonbons de Siraudin. 

Après avoir jeté un coup d'œil aux mosquées 
qui ne présentent que peu d'intérêt, nous allâmes 
visiter le vieux Biskra, situé à 2 kilomètres du nou- 
veau, au centre de l'oasis. Il ne reste pas grand 
chose des remparts et du fort turc. Sur une éléva- 
tion, quelques décombres séchés par le soleil, pa- 
reils aux ruines d'un hameau détruit par un in- 
cendie : au pied de ces décombres , un village 
arabe ; à quelques mètres le jardin du cercle des 
officiers. Je regrette que le cercle des officiers ne 
s'occupe pas de son jardin; avec une petite dé- 
pense et beaucoup de travail on aurait pu faire de 
ce terrain couvert de palmiers et de toutes sortes 
d'arbustes tropicaux, un séjour délicieux et pro- 
ductif à la fois. Malheureusement le jardin aban- 
donné est dans un état de délabrement extrême : 
des crapauds habitent les mares formées par les 



261 LA CÔTE BARBARESQUE 

dernières pluies , d'énormes lézards de 70 cen- 
timètres à un mètre de long, jaunes, hideux, mais 
parfaitement inoffensifs, s'y promènent avec tran- 
quillité, et il faut, pour arriver à une sorte de hutte 
où dort le gardien, sauter des canaux qui se sont 
déversés faute d'entretien. 

Le vieux Biskra et le jardin du cercle regorgent 
de scorpions; sous chaque pierre un peu humide, 
sommeille, plié en deux, un de ces reptiles. Ces 
scorpions, mesurant jusqu'à 25 centimètres de lon- 
gueur, sont d'un gris verdàtre. Il est à constater 
que tous les animaux du Sahara ont une teinte 
indécise et fausse. La gazelle et le slough sont de 
la même couleur grisâtre que le lézard, le pois- 
son de sable et le scorpion. 

Nous nous étions munis de bouteilles pour les 
remplir de scorpions, afin de nous livrer à un amu- 
sement cruel, mais qui avait pour nous la valeur 
d'une expérience. Malgré tout ce qu'en ont dit les 
naturalistes, les Arabes et les colons prétendent 
que le scorpion, enfermé dans un cercle de char- 
bons ardents, se pique lui-même quand il reconnaît 
l'impossibilité de franchir ce cercle. Désirant, de 
visu, savoir ce qui en était, nous fîmes l'expérience 
sur un des plus gros scorpions. L'animal commença 
par aller de l'avant, se brûlant les antennes, puis il 
retourna en arrière, et essaya de passer de l'autre 
côté. Peu à peu il ralentit d'allure, tout enpersévé- 



ET LE SAHARA. 265 



rant dans sa tentative de franchir le feu : enfin, 
revenu au centre du cercle, il se roula dans des con- 
vulsions de douleur ou de rage. Le corps flexible 
du scorpion se tordait dans tous les sens , et sa 
queue armée du dard venimeux, semblait en effet, 
piquer sa tète. Dès ce moment les convulsions di- 
minuaient et après quelques légers soubresauts, le 
scorpion mourait, étendu tout de son long. Cette 
contraction suprême , ou la queue du scorpion 
touche la tête, est-elle le spasme d'agonie, ou le 
mouvement du suicide ? Voici ce que je ne saurais 
définir. Peu crédule de ma nature, je crois aussi 
peu a la légende qu'à la science. Il me faut, comme 
à saint Thomas, voir, pour être persuadé. Ici, il 
est impossible de voir. Les mouvements sont spas- 
modiques : la rage, la peur et la douleur sont invi- 
sibles dans les convulsions de cette créature d'un 
ordre inférieur. Gomme la queue, qui s'approche 
de la tête de l'animal et semble la piquer, est loin 
d'être inoffensive, il s'agirait, pour élucider cette 
question, d'entrer pour quelque temps dans le corps 
d'un scorpion ; métamorphose que je ne souhaite à 
personne, pas même au plus voleur des parias de 
Calcutta ou de Benarès. Le capitaine Sérémoni, 
pour me montrer à quel point le scorpion est dan- 
gereux, prit un de ceux qui gigotaient encore, le 
cassa en deux avec une adresse admirable, et 
après avoir dépouillé la queue de ses écailles, me 



%6fi LA CÔTE BARBA.RESQUE 

fit voir un dard gros et fort, dégouttant de venin. 
Puis il me dit d'agacer avec ma canne un scor- 
pion valide. Je sentis des secousses à la main, 
chaque fois que le reptile, irrité, frappait la canne 
de son dard. 

Au retour clu vieux Biskra, nous rencontrons une 
voiture, presque européenne, ma foi, pleine de 
femmes Ouled-Naïls qui se rendaient en société au 
Hammam, petite localité balnéaire, à quelques kilo- 
mètres de Biskra. La première voiture était suivie 
d'une autre, bondée de jeunes Arabes. 

La civilisation fait des siennes. C'est une partie 
fine. 

En attendant le soir et la n'bitta, nous allons aux 
boutiques, avec l'espérance d'acheter quelques pro- 
duits curieux clu pays. 

Aux bazars indigènes, on ne trouve rien que des 
denrées alimentaires ; il faut se rabattre sur les 
marchands français. Chez un épicier, nous faisons 
l'acquisition de quatre éventails, deux en paille, 
deux en plumes d'autruche, et d'un lézard em- 
paillé. C'est tout ce que produit l'industrie de 
Biskra. 

Après dîner, nous retournons au quartier des 
Ouled-Naïls. J'avais invité les officiers, le doc- 
teur, l'intendant, un major anglais en mission, tout 
Biskra enfin. Une petite cabane, sorte de boyau 
étroit, à deux issues, servant ordinairement de 



ET LE SAHARA. 



267 



café, était déjà prête pour nous recevoir. Les prépa- 
ratifs d'ailleurs n'avaient pas nécessité beaucoup 
de frais. Les meubles de l'établissement consistent 
en bancs de bois et en petits guéridons également 
en bois, posés sur la terre nue. En notre honneur 
les bancs avaient été rangés le long des murs, et 
deux estrades, se faisant face, avaient été posées 
au milieu. Murs, terre et bancs étaient couverts de 
tapis ; quelques haillons pendaient aux portes. Dans 
un coin de la hutte une grande marmite contenait 
du café ; cinq flacons d'absinthe et six bouteilles 
de Champagne étaient rangés sur un guéridon. Des 
bougies fixées dans des chandeliers en terre, et 
quelques lampions fumeux éclairaient la salle d'une 
lumière vacillante. 

On nous désigna une des estrades, en nous disant 
que l'autre était destinée aux Ouled-Nails. Les 
alentours du café regorgeaient déjà d'Arabes, et il 
nous avait* fallu percer une foule compacte pour 
entrer. Mes invités étaient assis sur l'estrade ; sur 
les bancs, des Arabes s'étaient entassés ; d'autres 
regardaient à travers la porte. 

A peine étions-nous placés que les danseuses 
firent leur apparition. Quinze Ouled-Naïls à peu 
près, dans leur costume d'apparat, mais beaucoup 
moins jolies qu'Eltchia, vinrent s'incliner devant 
nous et s'accroupir sur deux rangs par terre au 
pied de l'estrade d'en face. Deux femmes, Timah 



-68 LA CÔTE BÀKBARESeUE 



la Juive et Fatma la Kabile, très bonnes danseuses, 
dont les Ouled-Naïls avaient réclamé le concours,' 
vinrent ensuite, suivies de trois Arabes, porteurs de 
guitares et représentant la musique. Un silence 
général succéda à l'entrée de tout ce monde. Sur 
un signe de l'organisateur de la fête, on versa le 
café aux invités, de l'absinthe aux femmes et aux 
musiciens. Les musiciens se mirent à jouer un air 
monotone, strident, en s'accompagnant de la voix. 
Ce concert dura une heure. Les Ouled-Naïls ne 
bougeaient pas. Nous bâillons à outrance, pendant 
que les tasses de café et les verres d'absinthe se 
succédaient sans interruption. Enfin, impatienté de 
cette fête lugubre, j'appelle le patron de réta- 
blissement en lui demandant quand la n'bitta allait 
commencer. 

L'Arabe me regarda étonné. 

— Mais nous l'avons... la n'bitta... 

— Je croyais qu'on danserait. 

-— 11 faut que la musique excite les danseuses. 

— Ah! cette musique les excite... Bon!... mais 
quand viendra l'excitation? 

— Quand il vous plaira. 

— Vraiment ! tout de suite alors ! 

— Comme cela, vous avez assez entendu la mu- 
sique ? 

— Je crois bien. 

— Dans un petit quart d'heure. Je vais leur dire 



ET LE SAHAIU. 269 



que vous voulez qu'elles s'excitent promptement. 

Il alla murmurer quelque chose à l'oreille des 
principales Ouled-Naïls qui se mirent à hocher la 
tête d'un air mécontent. 

Les verres d'absinthe devinrent plus fréquents, 
et après une autre demi-heure de musique, une des 
danseuses — la moins jolie — se leva et commença 
à tournoyer sur elle-même. Cette danse froide, peu 
attrayante, dura un quart d'heure. Nous bâillons de 
plus belle et je fais un nouveau signe de la main au 
patron. 

— Attendez ! me dit-il, les autres vont saisir le 
moment propice, et... vous verrez ! 

Je n'ai rien vu. Les Ouled-Naïls exécutèrent une 
danse lugubre , tantôt une à une, tantôt par paire, 
au son de la même musique discordante. En vérité 
les musiciens arabes sont infatigables; pendant plus 
de trois heures, les mêmes trois guitaristes n'ont 
discontinué de pincer leur instrument que pour 
s'humecter la gorge avec de l'absinthe. Les dan- 
seuses sont guindées, licencieuses dans le balance- 
ment des hanches , bêtement chastes dans tous les 
autres mouvements. Après avoir trépigné sur la 
même place, chaque Ouled-Naïl tournoie sur elle 
même en rond en s'approchant de moi pour rece- 
voir son salaire, une pièce de cinq francs en or. 
Ceci se fait régulièrement, systématiquement. Après 
les Ouled-Naïls, Fatma la Kabyle — une grosse 



270 LA CÔTE BÀRBARESQUE 

brune réjouie, vêtue d'une chemise bleue, mais 
nu-jambes et nu-pieds — exécuta une danse de 
caractère avec une certaine vivacité de gestes. 

Cependant les verres d'absinthe se succédaient 
rapidement : les yeux des Ouled-Naïls brillaient 
sous leur triple couche d'antimoine, leurs pieds 
battaient la terre d'un mouvement régulier. C'était 
l'excitation qui venait à la fin. Deux de ces femmes 
se levèrent soudain, leurs gestes devinrent lascifs, 
leurs yeux se remplirent de larmes de convention, 
elles tirèrent un mouchoir de couleur et se mirent 
à l'agiter au-dessus de leur tète, en faisant ployer 
le corps avec une certaine grâce. Tout à coup un 
être hideux , grimaçant, à moitié nu, se précipita 
dans le cercle : c'était un Aïssaoua : sa chevelure 
était inculte , sa barbe hérissée , ses lèvres écu- 
mantes. Les danseuses poussèrent un cri sauvage. 
L'Aïssaoua se tordit en spirale, et... commença une 
danse des plus obscènes. Les Arabes des banquettes 
se levèrent vivement ; un murmure approbateur 
parcourut leurs rangs : les Ouled-Naïls se levèrent 
aussi. 

Cette pantomime achevée, la fête était finie ; 
notre présence glaçait les Arabes et les Ouled-Naïls 
qui attendaient notre départ pour terminer la n'bitta 
par une orgie. J'appelai le patron pour lui de- 
mander l'addition. Emplacement, éclairage, tapis, 
musique, danseuses, vin, café et absinthe ; coût 



ET LE SAHARA.. 271 



140 francs. J'avais donné 00 francs environ aux 
danseuses. Pour deux cents francs j'avais offert 
une fête à plus de cinq cents personnes, car à la 
fin de la n'bitta, les Arabes avaient envahi la salle. 

Sur le seuil du café, l'Aïssaoua s'approcha pour 
réclamer son pourboire. Je lui jetai une pièce de 
dix francs, mais je ne pus éviter un baiser qu'il 
m'imprima sur la main en recevant l'offrande. La 
bouche gluante de cet homme me donna un frisson 
de dégoût ; le charmeur de serpents était visqueux 
comme un reptile. 

A la porte de l'hôtel, nous primes rendez-vous 
pour le lendemain avec tous nos amis chez Si 
Mohammed ben-Hadji, qui^ nous avait invités à 
déjeuner à Sidi Okba, en plein Sahara. 



X 



Sidi Okba. — L'aspect du Sahara. — Le déjeuner du chcick. — 
La légende de Sidi Okba. — La mosquée. — Les inscriptions^ 
— Retour. 



A six heures du matin, les deux chevaux de 
M. Medan , attelés à sa voiture, nous attendaient 
sous la voûte : à six heures et demie nous étions 
dans le Sahara. 

Le réveil de la nature à l'entrée du Sahara est 
plein d'une poésie tranquille et majestueuse. Ce 
n'est pas, comme dans les forêts du Tell, une vie 
exubérante qui s'ouvre ou renaît à chacun de vos pas. 
L'odorat n'est pas affecté par l'odeur pénétrante 
des phalènes en mouvement ; l'oreille n'entend pas 
le roucoulement amoureux de la tourterelle sous 
les feuilles des grands arbres, et le bourdonnement 
joyeux des insectes se poursuivant dans l'herbe ; 
vous ne voyez par la fleur s'épanouir et trembler 
sous la rosée, lentement absorbée par la guêpe ou 
le bourdon. Ici, c'est la terre elle-même, notre mère 
la terre, qui semble s'éveiller. Un air vif, si pur 



274 . LA CÔTE RARP.ARESQUE 

qu'il en est froid, vous enveloppe de tous côtés ; 
ce n'est pas du vent, c'est de l'air, que paraît sortir 
des entrailles de la terre, avec le léger brouillard 
de vapeur qui flotte sur le sable noir attendant pour 
se dissiper le premier rayon de soleil. La vie ani- 
male, imparfaite, n'a aucune gaîté ; les serpents 
rentrent dans leurs trous en se glissant en sourdine, 
les lézards dénoncent leur présence par une légère 
oscillation du sable, et l'absence d'insectes clans 
l'air ;ie rend plus âpre, plus transparent. La géné- 
ration, les ébats de l'amour clés infiniments petits, 
bannis au loin, semblent laisser le champ libre aux 
infiniments grands. Vous croyez assister au mys- 
tère de la création de notre planète elle-même, qui 
se vivifie à son propre contact ; vos yeux saisissent 
dans l'ondulation presque imperceptible des mame- 
lons de sable, comme un mouvement félin, frisson 
de plaisir éprouvé par la terre, heureuse d'être 
caressée par l'atmosphère. Les derniers et les plus 
humbles représentants de la végétation, — rose de 
Jéricho et cure-dent du prophète — inclinent len- 
tement leur panache. On dirait qu'exilés, ils* pen- 
sent et regrettent une patrie absente. Groupés 
mélancoliquement sur des tertres isolés, jaunes, 
desséchés, sans feuilles, ils témoignent par leur 
dépérissement de la puissance du désert. Ils sem- 
blent être là pour avertir le passant, homme ou bête, 
de ne pas aller plus loin... 



ET LE SAHARA. 275 



La voiture roule dans un sillon qu'elle a creusé 
à son dernier voyage. Un mois s'est écoulé depuis, 
mais le vent du désert vient dans cette saison mou- 
rir au pied de l'Atlas, et le sable profond, n'étant 
remué par rien, garde longtemps une empreinte. 
Pendant trois heures, nous roulons ainsi ; le paysage 
ne change pas ; puis, peu à peu, dans le fond, une 
raie noire se détache à l'horizon, s'accentue, sans 
toutefois émerger. C'est une des particularités du 
désert. La terre est tellement plane que l'œil ne 
saisit aucune ombre au loin. Cette raie noire que 
nous voyons, c'est l'oasis de Sidi Okba formée de 
50,000 palmiers : elle semble une tache noire pla- 
quée sur le désert. 

Aux approches de Sidi Okba quelques ravins creu- 
sent le sable, et nous constatons avec étonnement 
que ces ravins ont des ponts. 

Les plaisanteries des officiers qui nous accompa- 
gnent nous apprennent que parmi ces ponts, il y en 
a de construction soi-disant romaine. On donne le 
nom de romain à tout édifice bâti avant l'occupa- 
tion, l'expérience ayant démontré la profonde incu- 
rie de l'administration turque ou indigène. Il faut 
avouer que ce sont les ponts romains qui présentent 
encore le plus de sécurité aux infortunés voyageurs 
obligés de les traverser. L'entretien des routes 
dans le Sahara est confié à l'initiative indigène, 
qui ne s'en préoccupe guère, n'en comprenant pas 



27(3 LA CÔTE BARBABESQUE 

l'utilité. Après avoir essuyé nos lazzis, Si Moham- 
med bel Hadji, chef du pays que nous traversons, 
avoue franchement que les ponts sont sa dernière 
préoccupation. La voiture de Biskra va tout au 
plus dix fois par an à Sidi Okba : quant aux cava- 
liers arabes, ils n'ont nul besoin de ponts. Pour 
être étrange, l'excuse n'en est pas moins très plau- 
sible. 

Nous avions, depuis un quart d'heure déjà, aperçu 
dans le lointain une tache rouge et blanche, immo- 
bile au milieu du désert. Nous nous demandions 
ce que ce pouvait être : un immense coquelicot, un 
arbre à fleurs écarlates ? C'était tout bonnement 
le spahis, représentant la France à Sidi Okba, venu 
à notre rencontre sur un cheval blanc. Cet uniforme 
rouge, seule couleur éclatante qu'on voie dans ces 
parages, produit un grand effet parmi les teintes 
effacées qui dominent au désert. On le distingue 
de tous les côtés et il tranche vivement sur tout ce 
qui l'entoure. Sachant cela , les spahis tiennent 
beaucoup à leur uniforme (1). 

En nous apercevant, le spahis lança son cheval 
au galop et exécuta une fantasia en notre honneur. 
Ces cavaliers arabes sont d'une adresse stupéfiante. 



(1) Tout récemment on a voulu modifier le costume des spahi», 
mais on a reculé devant la résistance des indigènes. La couleur 
rouge qu'ils ont seuls le droit d'arborer est la principale cause 
de leur dévouement à la France. 



ET LE SAHARA. 27" 



Franchissant mamelons, ravins et ponts, il fut bien- 
tôt à nos côtés et nous salua d'un coup de fusil tiré 
en l'air. 

Le village de Sidi Okba ne se distingue en rien 
des autres villages sahariens que nous avons déjà 
vus. La voiture longe des enclos en terre glaise, 
traverse des mares croupissantes au milieu des 
rues et s'arrête devant 'l'habitation de Si Mo- 
hammed. Tout le village est en l'air : l'arrivée des 
étrangers et du cheick a toujours ici l'importance 
d'un événement. Les gamins nous poursuivent 
en demandant l'aumône, les chiens aboient, les 
chameaux crient, les femmes nous désignent du 
doigt, les hommes secouent la tête d'un air pensif. 
Sidi Okba est encore un des rares coins de l'Al- 
gérie où le fanatisme musulman n'est pas soumis 
au contrôle européen. Notre présence n'est pas 
encore un fait indéniable, avéré. Les vieillards se 
souviennent du temps où le sol sacré n'avait pas été 
souillé par le pied d'un infidèle et font regretter 
ce temps aux jeunes gens. La présence du cheick 
nous garantit de toute insulte, mais il ne fait pas 
bon à un touriste peu protégé de se risquer à Sidi 
Okba. Beaucoup d'Européens sont venus ici ; tous 
étaient recommandés et protégés spécialement. 

La maison de Si Mohammed à Sidi Okba, est, en 
petit, ce qu'en grand est celle de son père à Biskra. 
Entourée de murs blanchis à la chaux, elle est 

16 



218 LA CÔTE BARBARESQUE 

vaste, mais peu meublée. Le principal luxe d'un 
seigneur arabe consiste en chevaux, en chiens et 
en écuries. Les écuries de Si Mohammed sont très 
belles; il entretient trente chevaux et ses sloughs 
sont renommés dans le Ziban. A quelques mètres 
de son habitation, Si Mahommed nourrit des ga- 
zelles dans un enclos de quelques kilomètres carrés. 
Il a voulu nous faire assister au simulacre d'une 
chasse à la gazelle. Un de ses serviteurs tenant deux 
sloughs en laisse, nous a fait pénétrer dans l'en- 
clos, puis il a lâché les chiens, Cinq minutes après, 
nous vîmes vingt gazelles bondir devant nous, pour- 
suivies par les chiens. Les bonds prodigieux des 
chasseurs et des chassés nous amusèrent pendant 
un quart d'heure. Prolongé davantage, ce jeu eût 
été dangereux : les gazelles étaient déjà fatiguées 
et les sloughs les poursuivaient de trop près. A 
un coup de sifflet de Si Mohammed, les chiens 
accoururent. Ce sont, en vérité , de magnifiques 
bêtes. 

Si Mohammed nous donna un des meilleurs dé- 
jeuners que j'aie mangésen Algérie. G'étaitun déjeu- 
ner à l'arabe, arrosé de vin français (Château-Laroze 
1860, et Rœderer carte blanche). Le couscoussou, 
cette nourriture sempiternelle des Arabes, formait le 
plat de résistance. Un poulet coupé menu et assai- 
sonné avec du carri relevait le goût un peu fade du 
mets national et le rendait délicieux. Après le 






ET LE SAHARA. 279 



couscoussou, le lefta, morceaux de mouton coupés 
très menu , nageant dans une sauce fortement 
épicée ; des pigeons farcis, un cuissot de sanglier 
et des dattes. Tout cela servi sur une nappe d'une 
blancheur éblouissante par des serviteurs propres 
et empressés. Je regrette de n'avoir pas essayé du 
fameux mouton entier, farci et rôti, qu'on mange 
avec les doigts et qui n'est bon qu'à la condition 
d'être dépecé, auquel cas, disent les officiers fran- 
çais, c'est un régal des dieux. Le cuisinier de Si 
Mohammed, seul capable d'apprêter ce mets, est 
malade, et ses aides ne sauraient le remplacer. 
C'est un plat de grande cérémonie qui nécessite 
une certaine science culinaire. 

La chaleur déjà suffocante nous retint long- 
temps à table ; nous nous levons vers deux heures 
pour visiter la ville, et surtout la mosquée, un des 
sanctuaires musulmans les plus vénérés... La ville 
n'a rien en soi qui intéresse : irrégulière, faite 
d'enclos en pisé, sale et sombre. Une rue étroite, 
avec des niches des deux côtés, est connue sous [le 
nom de bazar. Deux ou trois de ces niches à peine 
sont occupées par des marchands de cotonnades 
de Manchester et de bonneterie de Paris. Dans les 
autres boutiques on débite des comestibles, princi- 
palement des dattes. 

Le marchand se tient auprès de ses dattes 
étalées sur une claie d'osier, un chasse-mouche à la 



280 LA CÔTE BARBARESQUE 

main. Il agite perpétuellement ce chasse-mouche, 
ce qui n'empêche nullement les dattes de dispa- 
raître littéralement sous des millions de mouches. 
Je n'ai nulle part vu une aussi grande aggloméra- 
tion de ces insectes. Les claies, les dattes et les 
chasse-mouches eux-mêmes en sont couverts. 

Après avoir visité la mosquée de Sidi Okba, ou- 
verte depuis peu aux chrétiens, je me suis rendu 
compte delà puérilité de cette envie qui tenait et qui 
tient encore les voyageurs, de visiter les sanctuaires 
musulmans fermés aux Européens. Je suis persuadé 
que le jour où l'on pourra voir la Mecque et Médine, 
ne satisfera que très imparfaitement la curiosité si 
ardente de tant d'Anglais touristes. Les mosquées 
se ressemblent toutes, et quand on a visité Sainte- 
Sophie, la mosquée d'Omar, celle de Mehemet-Ali 
et d'Hassan, il n'y a guère de temple musulman 
qui vaille la peine d'être vu au prix d'un danger 
ou d'une fatigue quelconque. 

La mosquée de Sidi Okba, construite en maçon- 
nerie, sur le ton gris foncé de tous les monuments 
du Sahara, est beaucoup moins vaste que la plus 
petite des mosquées d'Alger ou de Tunis. On tra- 
verse une cour, une galerie affectée aux ablu- 
tions; on côtoie une piscine — ménagée pour servir 
à laver les cadavres — et on entre clans le sanctuaire 
où repose le saint Sidi Okba ben Nafi, général du 
Kalife Moaviah, premier conquérant musulman, 



ET LE SAHARA. 281 



sorte de soudard fantasque et cruel. A l'endroit 
où s'élève aujourd'hui la mosquée Sidi Okba fut 
défait et tué par les Berbères et les Romains alliés. 
La légende de Sidi Okba est cl une férocité inouïe : 
la voici : 

« Après avoir conquis la région septentrionale du 
« Zab, le glorieux Émir Sidi Okba fit égorger 
« ceux des Berbères idolâtres qui ne voulurent pas 
« embrasser la vraie foi, à l'exception de l'ancien 
« chef du pays nommé Koçeila, qu'il garda près de 
« lui avec cinq de ses enfants. Le roi païen ne voû- 
te lait pas abjurer son erreur : la prudence ordonnait 
« cependant à Sidi Okba, entouré de barbares 
« encore insoumis, de garder Koçeila en otage ; il 
« ne pouvait donc l'envoyer à la mort, et le cœur 
« pieux du saint émir saignait de douleur. Toute- 
ce fois l'aveuglement de l'idolâtre souillant le camp 
« des fidèles, il n'y avait pas de mauvais traite- 
« ments .que l'émir ne fit endurer à Koçeila, pour 
« le mettre dans le droit chemin. 

« Un jour, Sidi Okba appela l'ancien chef du pays 
« et lui ordonna d'écorcher de ses mains un mouton 
« fraîchement abattu. 

« — Afin , dit-il , que les nouveaux convertis 
« voient jusqu'où peut aller l'humiliation de leur 
« ancien roi opiniâtre et infidèle. 

« Pendant cette besogne répugnante et réputée 
« vile dans le Ziban, Koçeila, chaque fois qu'il reti- 

16. 



282 LA CÔTE BAKBARESQUE 

« mit sa main sanglante du corps du mouton, se la 
« passait sur la barbe. 

« — Que fais-tu? demanda Sidi Okba. 

« — Gela fait du bien aux poils ! répondit Koçeila. 

« — Tu songes à te venger. 

« — Non ! car je suis ton esclave. 

c — - Oui ! tu l'es ! mais si tu te convertis , je te 
& traiterai bien. 

« Koçeila ne répondit pas. Plein de fureur et em- 
« porté par sa ferveur religieuse, Sidi Okba cria : 

« — Si en place d'un mouton, je t'ordonnais d'é- 
« corcher un de tes fils, que ferais-tu? 

« Koçeila répondit : 

o — Ne suis-je pas forcé de t'obéir? 

« — Qu'on amène un des petits infidèles ! ordonna 
« l'émir. 

« Sommé d'écorcher son fils ou d'embrasser l'Is- 
« lamisme, le misérable Berbère préféra sacrifier la 
« chair de sa chair. Il accomplit l'acte d'abomination, 
« et comme il l'avait fait du sang du mouton, il se 
« teignit la barbe du sang de son enfant! Après quoi 
« il demanda à l'émir : 

« — Veux-tu que j'écorche les autres? 

« Vaincu par son opiniâtreté, Sicli Okba se retira 
« sous sa tente. Depuis ce moment, abandonnant la 
« pensée de convertir l'idolâtre, il sembla l'avoir ou- 
« blié. Koçeila, lui, n'oubliait rien. Laissé, malgré 
« les conseils des chefs arabes, presque libre clans 



ET LE SAHARA. 2^3 



« l'intérieur du camp musulman, il noua des rela- 
te lions avec les Berbères insoumis, ses parents et 
« alliés, et réussit à communiquer avec le comte 
c< Julien, chef romain. Les Berbères et les Romains 
« réunis firent tomber dans une embuscade l'émir. 
« Sidi Okba ben Nafi périt glorieusement, après 
« avoir tué des milliers d'ennemis. » 

Le cercueil de ce fanatique est recouvert d'un 
tsabout (châsse) des plus modestes. Un tapis écar- 
late orné d'inscriptions arabes brodées en fils d'or, 
le cache aux yeux des pèlerins ; une petite armoire, 
creusée dans le mur de la mosquée, renferme quel- 
ques manuscrits qui sont peut-être curieux. 

J'ignore si les savants se sont occupés de cette 
bibliothèque, mais je la signale... 

Sur un des piliers on lit une inscription arabe. 
Si Mohammed prétend que c'est la plus ancienne de 
l'Algérie, et me la traduit en français. 

« Ici repose Sidi Okba ben Nafi, dans la misé- 
ricorde de Dieu éternel. » 

Le portique à colonnes qui entoure la mosquée 
de Sidi Okba est attenant à un minaret carré, très 
léger, très svelte et qui s'amincit à mesure qu'il 
s'élève. On monte au minaret par un escalier, tour- 
nant autour d'un pilier qui n'est pas d'une solidité 
à toute épreuve. Le tremblement de ce pilier, me 
dit Si Mohammed, attribué à un miracle, fait de 
la mosquée un lieu de pèlerinage. 



2<S4 LA CÔTE BÀRBARESQUE 

Effectivement plus on avance dans l'ascension, 
plus on voit de noms écrits en arabe sur les murs, 
sur le pilier, sur les colonnettes du minaret. A côté 
de ces témoignages de la piété musulmane, d'autres 
noms, dont la présence a le privilège de m'exas- 
pérer, s'étalent à tous les coins du sanctuaire : Du- 
rand, Dufour, Dulac, Smith, Smithson et Paterson. 

J'admire le mobile qui a poussé le chef de la 
Ilpae légion romaine ou d'un régiment de ligne 
français à perpétuer la gloire de leur pays par une 
inscription sur le roc de la Bouche du Sahara ou 
sur un pylône du temple d'Eléphantine; je com- 
prends la femme de l'empereur Adrien, venant 
admirer le colosse de Ramsès Meïamoun, et, après 
avoir comparé sa grandeur présente à cette grandeur 
écoulée, je comprends qu'elle ait voulu qu'une ins- 
cription garde le souvenir de cette visite du présent 
au passé. J'excuse lord Byron gravant son nom 
sur une colonne de l'acropole, lord Byron était 
quelqu'un. Mais qu'un marchand de coton, un 
viveur parisien ou un lord obscur s'amusent à pro- 
faner les monuments de la plus haute antiquité par 
le griffonnage, sur des murs centenaires, de leurs 
noms grotesques, voici ce que je ne comprends pas 
et ne comprendrai jamais. C'est pour ne pas me 
trouver confondu avec un tas d'imbéciles, que je ne 
m'amuserai certes pas à apprendre aux populations 
à venir que je suis allé à Thèbes, aux Pyramides 



ET LE SAHARA. 285 



et à Jérusalem. Les gens de peu de notoriété sont 
cependant possédés de cette ambition à un point 
tel, qu'il est complètement inutile de leur en faire 
comprendre la puérilité. 

Je suis allé aux Grandes Pyramides en compa- 
gnie d'un monsieur dont j'avais fait connaissance à 
l'hôtel. Ce monsieur, d'ailleurs très bien élevé, 
n'avait jamais eu, en cinquante années d'existence, 
l'occasion de commettre une action, bonne ou mau- 
vaise, assez retentissante pour que le monde se 
doutât de son existence. De plus il portait un nom 
très répandu dans son pays, quelque chose comme 
Durand. Je prie le lecteur de croire que ce n'est 
pas « Durand x> qu'il s'appelait. 

Après avoir, sous un soleil d'enfer, contemplé les 
Pyramides, le Sphinx et le temple, nous nous ren- 
dîmes au pavillon de l'impératrice Eugénie où on 
nous avait apprêté à déjeuner. Il était deux heures, 
la chaleur était à son apogée. Le soleil se couchant 
à cinq heures, et de récentes pluies ayant détérioré 
la route, nous convînmes de partir aussitôt après 
déjeuner pour retourner avant la nuit au Caire. Or, 
M. Durand, après avoir mangé avec promptitude, 
disparut tout à coup. A trois heures et demie il 
n'était pas de retour. J'allai à sa recherche et je le 
trouvai, couché dans le sable au pied de la Pyra- 
mide de Gheops, la tête exposée aux rayons du 
soleil, suant comme un bœuf, occupé à graver avec 



286 LA CÔTE BAHBARESQUE 

un clou son nom sur une pierre de la Pyramide. Il 
avait déjà réussi à graver D. U. et la moitié d'un R. 

— On vous attend, criai-je, nous sommes en re- 
tard. 

Il se releva. Sa face était rouge, gonflée. 

— Je finis dans une petite demi-heure, dit-il. 

— Impossible ! Vous savez que la route est, de 
nuit, impraticable. 

— Eh bien ! laissez-moi ici ! je trouverai un 
banc au pavillon... A la rigueur, je coucherai dans 
le sable. 

Je le regardai, stupéfait. 

— A quel propos? demandai-je. 

— Vous ne voyez donc pas ce que je fais ? 

— Si ! vous gravez votre nom sur la Grande 
Pyramide. 

— Eh bien ! 

— Et c'est pour cela ? 

Il m'interrompit. 

— Je ne reviendrai probablement jamais en 
Egypte, je n'y tiens d'ailleurs pas... Damné soleil ! 
ajouta-t-il en s'épongeant le visage. 

Je ne pus m'empêcher de le raisonner. 

— Quel avantage voyez-vous à avoir votre nom 
sur la Pyramide ? Croyez-vous, par là, augmenter 
sa valeur artistique ? 

— Non! 

— Croyez-vous rendre célèbre votre nom ? 



ET LE SAHARA. 287 



Il réfléchit. 

— Non! dit-il enfin. Si j'étais J-B. Durand, 
le peintre, ou Durand (du Calvados) le député... je 
ne dis pas... Mais je ne suis rien de tout cela. 

Voyant ce qui en était, je descendis d'un pas dans 
la puérilité humaine. 

— Vous voulez peut-être qu'un jour votre fils, 
voyageant en Egypte, sache que son père y a été ? 

— Je n'ai pas d'enfants ! 

— Un neveu peut-être, un parent, un allié ? 

— Non. 

— Mais alors ! 

— Il me sera agréable de me dire, quand je serai 
à Paris, assis tranquillement dans ma salle à man- 
ger : « Moi aussi j'ai été aux Pyramides et mon nom 
y est gravé. » 

Ce moi aussi, me rappelle le livre des voyageurs 
de l'auberge située au sommet du mont Genis, assez 
fréquentée avant le percement du tunnel, où j'ai copié 
la phrase suivante, dont je garantis l'orthographe : 

« Et moua auci jème la natur. 

« Prince Pougavitzine. » 

Quatre fautes d'orthographe et deux mensonges. 
Rien n'est affreux comme le sommet du mont Cenis, 
et on pourrait faire dix fois le tour de la Russie 
sans rencontrer un Pougavitzine qui ait droit au 
titre de prince. 



288 LA CÔTE BARBARESQUE 

Je vois que ma haine des touristes qui souil- 
lent de leurs noms les monuments historiques, m'a 
entraîné à une trop longue disgression et je re- 
prends pour quelques lignes mon récit interrompu. 

Du haut du minaret de la mosquée de Sidi Okba 
on jouit d'un beau point de vue. Le regard, après 
avoir franchi l'oasis de palmiers, découvre le désert, 
qui s'étend à perte de vue, zébré comme une peau 
de panthère par les oasis de Ghatma, Sidi Khalil 
etBiskra. Le soleil descend lentement, mais l'heure 
est avancée et Si Mohammed nous presse de partir. 
Notre voiture est poursuivie longtemps par les cris 
des gamins qui nous demandent des sous. Puis, 
nous entendons le muezzin appeler à la prière 
les habitants de Sidi Okba : la voix du muezzin 
nous arrive claire et nette, grâce à la pureté de 
l'air : le silence du désert, plus profond au cou- 
cher du soleil, nous enveloppe de tous côtés. 

Cependant le jour finit : le sable noircit à me- 
sure que la nuit approche; en revanche les mon- 
tagnes de l'Aurès qu'on aperçoit devant Biskra, se 
colorent en rouge. Le silence devient sépulcral. Le 
sommeil de la nature au Sahara ressemble à la 
mort. Dans nos climats, la nuit est mélancolique ; 
ici, elle est lugubre. 

Nous faisons notre dernière heure de voyage 
dans une obscurité noire, et c'est à tâtons que nous 
nous serrons les mains pour nous séparer à jamais 



ET LE SAHARA. 



peut-être, malgré le mot, « à revoir » que nous 
prononçons tous les six. 

A revoir, vous aussi, cher lecteur, à un autre 
volume, si toutefois celui-ci a trouvé grâce à vos 
yeux. 

Nota. On trouvera en tournant la page un chapitre com- 
plétant ce volume au point de vue pratique. 



17 



XI 

Aperçu pratique du voyage. 

La façon la plus directe de se rendre à Biskra 
et Sidi Okba, c'est de s'embarquer à Marseille pour 
Stora. De Paris à Stora, il faut quatre jours : De 
Stora à Biskra — si on ne s'arrête nulle part — 
deux jours. On peut donc se rendre à Biskra en 
six jours. Toutefois pour visiter le pays, en voya- 
geant sans se presser, mais rapidement, il faut em- 
ployer un mois,— via Marseille, Tunis, Constantine. 
J'ai choisi un tout autre chemin. Mon voyage a duré 
trois mois, et je recommande mon itinéraire aux 
touristes qui sont maîtres de leur temps. 

Parti au commencement de septembre, je me suis 
arrêté, pendant les derniers beaux jours de, l'au- 
tomne, à Bade, Stuttgard, Augsburg, Munich et 
Inspruck. D'Inspruck, j'ai traversé le Tyrol jusqu'à 
Riva sur le lac de Garde, où je me suis embarqué 
pour Peschiera. J'étais à Venise au commencement 
f octobre. Après avoir longé l'Adriatique (Ancône, 



292 LA CÔTE BÂRBARESQUE 

Bari, Tarente, Reggio),; j'ai pénétré en Sicile par 
Messine et touché Gatane et Syracuse. Là je me 
suis embarqué pour Malte ; de Malte à Tunis, il 
n'y a qu'un pas, vivement franchi par un temps 
calme, très difficile pendant la mauvaise saison, 
d'autant plus que les .bateaux qui font le service, 

— compagnie anglaise, Langsfîeld, compagnie ita- 
lienne Robattino, — laissent beaucoup à désirer. 

Ces bateaux partent de Malte une fois par semaine 

— tous deux le même jour — font escale à Tripoli 
et à Gagliari, et touchent Tunis. Il s'agit de les pren- 
dre par n'importe quel temps si on ne veut pas se 
résigner à attendre huit jours dans une île qui pré- 
sente fort peu d'intérêt. 

Quoique nous ayons eu la malechance de nous 
embarquer par une mer détestable, ce qui nous a 
valu l'ennui de faire en 48 heures une .traversée qui 
en nécessite ordinairement 20, je recommande à 
mes lecteurs de voyager en octobre. La chaleur 
devient en ce moment fort supportable en Afrique, 
et la mer est rarement agitée. Notre traversée 
finie, nous sommes restés, pendant tout le mois 
d'octobre et une partie de novembre, au bord de la 
Méditerranée, et nous l'avons toujours vue calme 
et unie. Ce n'est que vers la fin de novembre que 
les vents commencent à souffler régulièrement. 

Je recommande aussi aux voyageurs sur la Mé- 
diterranée, de prendre les bateaux des Messageries 



ET LE SAHARA. 293 



Nationales et du Lloyd autrichien , de préférence 
aux autres. Ces deux compagnies se valent à mon 
avis; je préfère cependant les Messageries pour 
les longues traversées, les bateaux étant plus grands 
et mieux installés; le Lloyd, en revanche, est plus 
agréable pour les trajets de vingt-quatre heures. 
Une courtoisie extrême dans les rapports entre 
officiers et passagers règne à bord de ces excellents 
navires. On y est mieux traité que sur les vapeurs 
français. Malheureusement le Lloyd et les Messa- 
geries ne desservent pas tous les ports delà Médi- 
terranée. Si on se trouve dans un de ces ports (tels 
que Tunis, Boneou Tanger), on fera bien d'attendre 
un navire français (O Valéry, Freycinet), de se 
défier des navires italiens (Robattino, Florio) pour 
la plupart sales et mal tenus, d'éviter les navires 
anglais, tous petits et avariés (les grandes lignes 
anglaises ne touchent qu'Alexandrie et Port Saïd), 
et de fuir comme la peste les bateaux espagnols, 
turcs, ou égyptiens. Non seulement le confort y 
est inconnu, mais encore la vie des passagers y 
court les plus grands risques, grâce à l'incurie des 
armateurs et à l'incapacité des marins. Je me suis 
embarqué plus de trente fois et par tous les temps, 
et je me crois assez éclairé pour faire la compa- 
raison. 

Les meilleurs bateaux à vapeur sur lesquels j'ai 
navigué sont : la Provence et le Moeris (Messa- 



291 LA CÔTE BARBARESQUE 

geries) YAppollo et ÏUrano (Lloyd). Je n'en dirai 
pas autant de la Seyne ou du Scamandre (Messa- 
geries). 

Les bateaux Valéry, rouleurs au possible, sont 
étroits et assez mal aménagés. Cependant ils vont 
vite, et c'est encore ce qu'il y a de mieux parmi les 
compagnies de second ordre. La compagnie anglaise 
« Peninsular » possède quelques beaux navires qui 
font le service de Brindisi à Alexandrie et Port 
Saïd, mais je leur préfère les grands navires des 
Messageries. Beaucoup d'Anglais sont démon avis. 

Je me suis étendu longuement sur ce sujet, 
car je sais par expérience que les longues traver- 
sées effraient les voyageurs. L'itinéraire que j'ai 
indiqué au commencement de ce chapitre a cela 
de bon, qu'il évite la mer à ceux qui la craignent. 
De Syracuse à Malte, on met huit heures ; de Malte 
à Tunis, dix-huit; de Marseille à Tunis, il faut 
cinq jours. 

Le voyage de Tunis, par le Tyrol, l'Italie et la 
Sicile, sans présenter ni fatigues ni dangers, coûte 
relativement peu de chose : en première classe, 
1 ,000 francs tout au plus (chemin de fer, bagages 
et bateaux à vapeur). Lentement, à petits trajets, 
et s'arrêtant dans les villes pour rattraper l'argent 
du chemin de fer, on peut l'exécuter en un mois, 
ne dépensant guère plus de trente francs par jour, 
et sans se priver de rien. Nous n'avons jamais, 



ET LE SAHARA. 295 



à trois, — ma femme, la femme de chambre et 
moi — dépensé plus de 5,000 francs par mois et 
nous voyagions sans compter, prenant partout des 
voitures, des appartements, et des cicérones ou 
guides. 

Puisque nous sommes sur ce chapitre, je ne 
saurais trop prémunir les voyageurs contre ces 
gens qu'on appelle, en Europe, "guides, domestiques 
de place ou cicérones, en Asie et en Afrique, drog- 
mans ou interprètes. C'est la plaie des hôtels. 

Pour la plupart ignorants et présomptueux, 
ayant appris par cœur une leçon qu'ils débitent 
machinalement, rapaces et voleurs, ils végètent 
dans les sous-sols des hôtels, d'où. ils se précipi- 
tent sur les malheureux étrangers nouvellement 
débarqués. Pour s'emparer de vous, ils emploient 
tous les moyens, depuis les plus viles supplications 
jusqu'aux invectives. Si vous avez le malheur de 
vous laisser fléchir, vous êtes perdu. Vous ne 
pouvez plus entrer dans un magasin, sans voir votre 
guide cligner des yeux pour inviter le marchand 
à mettre à haut prix l'objet convoité, afin de rece- 
voir sa remise. Si vous allez visiter un musée, une 
église, ou une mosquée, il est là, vous regardant 
dans la main, pour voir le pourboire que vous 
donnez, faisant signe au concierge, au gardien, qui 
après vous avoir montré quelque coin sombre de 
l'édifice, exige un nouvel impôt, partagé après 



296 LA. CÔTE BÀRBARESQUE 

coup, avec votre persécuteur. Et ne vous avisez 
pas, si vous avez pris un guide, de le quitter après 
quelques jours de séjour dans une ville ; vous vous 
en faites un ennemi mortel. Il a jeté son dévolu 
sur vous : tant que vous êtes à l'hôtel vous lui ap- 
partenez. Que vous ayez tout vu, tout acheté, vous 
lui devez quand même ses six ou sept francs par 
jour. 

Ne comprenant pas un mot de turc, j'étais tout à 
fait dépaysé à Smyrne. J'engageai à l'hôtel un inter- 
prète. Pendant trois jours, je me suis promené avec 
lui dans tous les bazars. Mais, ayant pris langue, 
ennuyé d'ailleurs de sa façon d'être — mon inter- 
prète m'accompagnait chez les marchands qui me 
faisaient des prix ridicules, —je le congédiai le qua- 
trième jour, en lui faisant observer que je con- 
naissais la valeur des objets. 

— Voici vos trois jours, dis-je, en lui donnant 
vingt francs... Je n'ai plus besoin de vous. 

— Monsieur le prince ne partira que demain, me 
répondit-il. 

— Je ne pars pas... Je reste quinze jours à 
Smyrne. 

— Ah! mais alors... 

Il me regarda d'un air rébarbatif. Je répétai: 

— Je n'ai plus besoin de vous ! 

— Vraiment? et que ferai-je pendant ce temps? 

— Ce que vous voudrez! 



ET LE SAHARA. 297 



— Mais, vous m'avez engagé en qualité d'inter- 
prète, j'aurais pu rencontrer un autre voyageur 

C'était absolument faux. Il n'y avait à ce mo- 
ment que moi de voyageur à l'hôtel. Je l'inter- 
rompis... 

— Prenez votre argent et laissez-moi tranquille ! 
Il s'éloigna en grommelant. A quelque temps de 

là je fis mes acquisitions au tiers du prix demandé. 
Le jour où je reçus mes emplettes, j'entendis la 
voix de cet homme dire distinctement à l'office : 

— Avez-vous vu cette canaille de prince ! Il a 
fait ses emplettes. Et ça s'appelle un voyageur de 
distinction ! 

Celte rapacité est doublée chez les cicérones par 
une insuffisance absolue. Ils ne montrent dans les 
villes que les curiosités à la portée de tout le 
monde, n'ayant ni relations, ni entregent, connus 
et méprisés qu'ils sont parmi leurs concitoyens. 

J'ai souvent employé des guides et je n'en ai 
rencontré qu'un de scrupuleusement honnête , c'est 
le petit Israélite de Tunis, Nataf. Aussi ne savait-il 
pas grand' chose de son métier. Cependant, je ne 
désespère pas de lui ; il est jeune, il se formera. 
Aujourd'hui, j'en suis arrivé à me passer absolu- 
ment de ces parasites. Les livres-guides (Joanne, 
Bedecker, etc.) donnent des indications minu- 
tieuses, les cochers des voitures de place connais- 
sent partout leur métier, et tous les musées, gale- 



298 LA CÔTE BARBARESQUE 

ries de tableaux et collections, sont catalogués et 
numérotés. Dans les pays d'Orient, vous trouvez 
parmi les Européens des cicérones de bonne vo- 
lonté. A la rigueur, on peut louer un domestique 
indigène, qui,. sans avoir de prétention au titre de 
drogman, vous rend absolument les mêmes ser- 
vices. 

D'ailleurs, rien de plus amusant, à mon avis,, 
que d'errer à l'aventure dans une ville inconnue. 
Le plaisir que l'on éprouve à s'orienter soi-même, 
compense largement la fatigue éprouvée. Cette fa- 
tigue est d'ailleurs facile à éluder. Les concierges 
de tous les hôtels sont polyglottes, car on exige 
du concierge d'un hôtel bien tenu la connaissance 
d'au moins deux langues, sans compter celle du 
pays. Ces concierges se chargent toujours avec plai- 
sir, en prévision d'un pourboire, devenu obliga- 
toire au moment du départ, de vous donner toutes 
les indications nécessaires ou de traduire vos ins- 
tructions aux cochers des voitures publiques. Ceux 
qui veulent voyager très grandement peuvent se 
faire accompagner par un courrier, mais riches et 
pauvres feront bien de se défier des guides d'hôtel. 

A partir de Bologne, on quitte la région visitée 
habituellement par les touristes à l'eau de rose. 
Sur le littoral de l'Adriatique, on ne rencontre plus 
de ces hôtels bâtis sur le modèle suisse, avec table 
d'hôte, salons, cabinets de lecture, appartements, 



ET LE SAHARA. 299 



restaurants et prix affichés dans les chambres. 
Il s'agit de bien dîner à l'hôtel Brun, car on ne 
mangera plus jusqu'à Malte que des ragoûts sans 
nom. Il est prudent de se faire faire un panier de 
provisions (pain, beurre, mortadelle, sardines). On 
trouve tout cela excellent chez les frères Zappoli, 
à deux pas de l'hôtel Brun. Le trajet de Bologne à 
Ancône se fait en huit heures ; Ancône est déjà un 
pays perdu : l'hôtel est mal tenu, sale, délabré ; 
la nourriture mauvaise. Il est raisonnable de faire 
ses prix à l'avance, à n'importe quel hôtel (fut-ce 
le Grand Hôtel) mais cette précaution devient in- 
dispensable dans les pays peu fréquentés. Si vous 
demandez un appartement dans un hôtel de l'Adria- 
tique ou de la Sicile, et si vous vous faites servir 
chez vous, on vous donnera des chambres énormes, 
démeublées, avec des lits à ressorts, on vous ser- 
vira une nourriture nauséabonde et on vous pren- 
dra plus cher que dans le meilleur hôtel de Rome 
ou de Milan. En faisant votre prix, vous serez tout 
aussi mal servi, mais vous paierez moins. A Bari, 
où je n'ai pas fait mon prix, j'ai payé quelque chose 
comme cent francs par jour, pour être logé et 
nourri absolument de la même façon qu'à Catane, 
où j'ai traité pour trente francs. En général, la vie 
n'est pas chère dans cette partie de l'Italie , mais 
le voyageur est indignement exploité , s'il ne se 
défend pas. 



300 LA CÔTE BARBARESQUE 

Entre Ancône et Bari, on peut dîner, tant bien 
que mal, au buffet de Foggia, mais une fois engagé 
dans les Galabres, on risque de mourir d'inanition 
si on n'a pas emporté de provisions. Sur un trajet 
de 28 heures à peu près, il n'y a ni buffet, ni buvette, 
excepté à Tarente, où la cabane qui sert à abriter le 
restaurant est d'une saleté tellement révoltante, 
qu'il est impossible d'y rester cinq minutes. Les 
hôtels de Reggio, de Messine, de Catane et de Sy- 
racuse fatiguent plutôt qu'ils ne reposent le voya- 
geur. Dans ces pays on est heureux dehors, et on 
souffre dès qu'on monte chez soi. Courants d'air, 
saleté, vermine : pas de tapis, des lits durs, des 
meubles disloqués. Nous nous sommes trouvés si 
fatigués de nos pérégrinations à travers les mau- 
vais hôtels, que nous nous sommes arrêtés trois 
jours à Aci Réale, — petite station balnéaire entre 
Messine et Catane, — rien que parce qu'on nous 
avait dit qu'il y avait là un bon hôtel. En effet, 
l'hôtel d'Aci Réale est le meilleur établissement de 
ce genre sur toute la côte orientale de l'Italie. Amé- 
nagé à l'instar des hôtels européens, avec tapis, 
meubles, et accessoires, il a été construit par un 
original, le baron de... qui a voulu doter son pays 
d'un bon hôtel. Les voyageurs sont rares à Aci 
Réale, — nous étions seuls à l'hôtel pendant les 
quatre jours que nous y avons passés, — l'entretien 
de cet établissement destiné à rehausser Aci Réale 



ET LE SAHARA. 301 



aux yeux de l'Europe, coûte au susdit baron des 
sommes incalculables... 

Le manque de confort est tel qu'on quitte la Sicile 
avec plaisir, surtout pour se rendre à Malte où la 
présence des Anglais fait espérer une compensation. 
Sans être extraordinairement bon, l'hôtel de Malte 
(Impérial) est habitable, à raison de 20 francs par 
personne et par jour, et de 10 francs pour les domes- 
tiques. L'hôtel Bertrand de Tunis est un des meil- 
leurs de la côte Africaine. Le cuisinier de l'hôtel, 
ancien employé de la maison Potel et Chabot, cui- 
sine délicieusement, et si les appartements ne sont 
pas luxueux, ils sont au moins propres et bien te- 
nus. Quant au bon marché, il est fabuleux. Nous 
avons habité l'hôtel pendant dix jours. Deux maîtres, 
un domestique, salon, trois chambres, voitures, dé- 
jeuner, dîner, vin à discrétion, café, cognac : tous 
les jours, gibier, poisson: quatre cents francs. Je 
garde la note comme une curiosité. La vie est 
aussi à très bon marché dans les petites villes 
d'Algérie ; la pension , en usage pour les voya- 
geurs de passage, comme pour les clients, est de 
7 fr. 50 c. par jour (indistinctement, maîtres et do- 
mestiques) : mais on est mal couché, mal logé, mal 
couvert, et le moindre extra augmente la note dans 
des proportions inquiétantes. A Gonstantine, l'hôtel 
de Paris est bien tenu ; les prix, sans être bas, sont 
raisonnables : les hôtels d'Alger sont détestables, et 

18 



302 LA CÔTE BARHARESQUE 

les prix exorbitants. On y achète fort cher un 
confort incomplet. Les hôtels de Bône, Philippeville, 
sont mauvais , ceux de Batna, Elkantra, Biskra . 
Sétif ressemblent aux auberges de rouliers. 11 y a 
à Palestro, un petit hôtel assez propret. 

Toutefois le voyage en Afrique est peu dispen- 
dieux, et si un touriste peut aller de Paris à Tunis, 
sans dépenser plus de 30 francs par jour, en Algé- 
rie, il est impossible au plus prodigue de dépenser 
15 francs par jour. 

On communique entre les villes d'Algérie au 
moyen de diligences qui transportent à bon mar- 
ché; il est vrai qu'elles sont 'détestables ; c'est un 
véritable supplice que d'y faire un long trajet. A 
Bône , Constantine , Alger et Oran et à l'hôtel Mé- 
darc de Biskra, on peut facilement louer des voitures 
à trois ou quatre chevaux, qui, pour le prix relati- 
vement minime de 30 à 40 francs par jour, vous 
promènent sur tous les chemins. Néanmoins on ne 
saurait emporter qu'un très mince bagage, les voi- 
tures étant pour la plupart petites et découvertes. 
En voyageant à deux et réunissant deux bourses, 
je crois cependant que c'est le moyen le plus 
agréable de parcourir l'Algérie. 

Il est tout à fait inutile d'emporter des armes ; 
la sécurité est partout très grande. L'indigène le 
moins scrupuleux, qui assassinerait facilement un 
juif ou un de ses coreligionnaires, respectera un Eu- 



ET LE SAHARA. 303 



ropéen. Au cas d'une révolte, les armes seraient 
tout aussi inutiles, car on ne pourrait s'en servir 
contre toute une population. Le trajet de Biskra 
à Touggourt se fait à cheval ; il faut être accom- 
pagné par une escorte. Ce voyage, ainsi que toute 
excursion un peu longue dans le Sahara, ne sau- 
rait être entrepris sans la protection des autorités 
françaises. 

En voyageant en Algérie et à Tunis, pendant les 
mois d'octobre, novembre, décembre, il faut prendre 
des précautions contre la chaleur et le froid. Les 
ombrelles, les voiles et les vêtements d'été sont tou- 
jours de saison dans la région Saharienne de Biskra 
à Touggourt. Sur le littoral de Bône à Alger, les 
mutations de température sont fréquentes à toute 
époque : Constantine jouit d'un climat tempéré, 
mais il gèle en novembre à Batna, à Sétif et en 
Kabylie. Les pluies, presque inconnues au Sahara, 
sont très abondantes dans le Tell. 



Voici un tableau de prix , distances , prix d'hô- 
tel, etc., pour une personne. 



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LA CÔTE BARBARESQUE 305 



RETOUR DIRECT. 

De Biskra à Constantine. 34 heures. 37 fr. 
De Constantine à Stora 

(Philippeville). 4 » 14 

De Stora à Marseille. 96 » 80 

De Marseille à Paris. 16 » 105 

150 heures 236 fr. 

Le voyage tout entier comprend donc environ : 
Heures de voyage 348 soit 14 j. et 12 h. 888 fr. 
En s'arrétant huit jours à Tunis et à Biskra, deux 
ou trois à Venise, Syracuse, Malte, Bône et Cons- 
tantine, et 24 heures dans la plupart des autres 
villes, on ajoute aux 14 jours de voyage 

55 >j de séjour. 

Total. 60 » jours 

Comptant en moyenne 20 francs par jour, chiffre 
extrêmement large, si on prend en considération les 
jours de traversée où on ne paie pas de nourriture, 
les jours de voyage où on dépense très peu et les 
arrêts dans les villes d'Afrique où la vie est pour 
rien, on arrive à une somme de. . , . 1,380 fr. 

Frais de voyage 890 

Total 2,270 fr. 

18. 



306 LA CÔTE BARBARESQUE ET LE SAHARA. 

Le touriste peut donc, en deux mois et demi et 
pour 2,300 francs, faire cet important voyage, sans 
se priver de rien. En réunissant en commun deux 
ou trois bourses, ces frais peuvent èlre diminués 
d'un tiers. 

Ceux qui consentiront à voyager en deuxième 
classe et à s'arrêter dans les hôtels de second 
ordre, arriveront facilement à réduire ces prix de 
mille à douze cents francs. 



TABLE 



Préface. . . 
Introduction 



Pages. 

I 

IX 



TUNISIE 

La Goulette.— Arrivée à Tunis.— Les bazars. 
— Le palais du bey. — Les militaires. — 
Le pourboire du grand commandant. — Les 
lieux d'asile. — Arrangements à l'amiable 
entre le gouvernement et les criminels. — 
Les quartiers juifs. — L'heure de la prière. 

La justice du férik. — La bastonnade reçue 
avec plaisir. — Les prisons. — La justice 
du bey. — Le Bardo. — Le bourreau. — 
Opinion d'un Maure sur noire procédure. — 
Intérieur des Tunisiens. — Leur existence 
quotidienne. — Prières et orgies. — Res- 
taurants, boutiques, barbiers, notaires, 
médecins, avocats. — Caractère des Mau- 
res. — La société européenne de Tunis. . 



308 TABLE. 



Pages. 

III. — Les femmes et les harems. — Le harem du 

bey, du général Keir-El-Dinn, du général 
Bakkouch, — Caractère des femmes mau- 
res. — La polygamie. — Les femmes arabes. 

— La prostitution bH 

IV. — Précis de l'histoire de Tunis. — Politique 

actuelle. — Armée. — Administration. — 
Finances. — Impôts. — Population. — Re- 
ligion "3 

V. — Enviions de Tunis. — Garthage. — Insuffi- 
sance des fouilles. — La chapelle Saint- 
Louis. — Les moines. — Départ de Tunis. 

— La Goulette 103 



ALGERIE 

VI. — De Tunis à Bône. — Entrée en Algérie. — La 
Calle. — Bône. — La banque d'Algérie. — 
Les officiers. — Hippône. — Jemmapes. — 
Les lions. — Le nabab et le lion. — Phi- 
lippeville. — Constantine 118 

VII. — Constantine. — Le quartier arabe. — Le 
Rummel. — Les bazars. — Le supplice des 
adultères. — Les cercles. — Le Dar-el-Bey. 
— Le quartier de la prostitution. — Quel- 
ques mots de l'histoire de Constantine. — 
Caractère des Arabes. — Leur haine pour 
les Juifs. — Anecdote 1 17 

VIII — De Constantine à Biskra. — La diligence. — 
Médr'ascn. — Batna. — Lambessa. — El- 
Kantra — El Outaïa. — Le col de Sfa . . H3 



TABLE. 309 



Pages. 

IX. — Biskra. — La première nuit. — Le régime 

militaire. — Le Caïd. — Les Ben Ganah. 
Le village nègre. — Les Ouled-Naïls. — 
La n'bitta. — Le cure-dent du Prophète. — 227 

X. — Sidi Okba. — L'aspect du Sahara. — Le dé- 

jeuner de Cheick. — La légende de Sidi 
Okba. — La Mosquée. — Les inscriptions. 
— Retour 273 

XI. — Aperçu pratique du voyage 291 

XII. — Tableau 304 



Soc. an. d'irap. P. Dupont, Directeur, Paris, 41, rue J.-J.-Rousseau.(Cl.)43.2-80 




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